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LA DIPLOMATIE DE LA PLACE PUBLIQUE

Nous venons d'examiner comment, à l’aide de certaines dispositions insérées dans le Pacte de la S.D.N, le Président Wilson avait pensé restreindre l’emploi de la diplomatie secrète, et favoriser l'instauration d’une diplomatie plus ouverte. Mais, ce dont nous doutons fort, c’est qu’il ait alors souhaité l'avènement de certains procédés que, dans leur ensemble, l’on peut désigner sous le nom de diplomatie de la Place publique. Cette diplomatie, d’une espèce spéciale, a fait son apparition dans les années qui ont suivi la guerre, et s’est manifestée tout particulièrement au cours de ces dernières années. Nous allons nous efforcer de la définir, et d’en étudier les principales caractéristiques dans les différents Etats, aussi bien dans ceux ayant adopté un régime intérieur de contrainte, que dans ceux qui se réclament toujours de la liberté. à

Nous avons vu précédemment que, pendant très longtemps, les négociations d'Etat à Etat furent le secret des princes, des ministres des Affaires étrangères, et de leurs agents les plus sûrs. L'opinion. publique n’était

informée qu'après coup, et ne recevait d’ailleurs l’impression des événements qu'avec retard. Puis vint le demi-secret des chancelleries, chacune d’elles ayant pris l'habitude de distribuer des nouvelles diplomatiques ou. des commentaires, de les filtrer, et de les orienter à l’usage du grand public par des interprètes et des journaux officieux. | Hide

La diplomatie de la Place publique, elle, n’est plus qu’une sorte de campagne électorale permanente, non auprès des individus, mais des peuples. Elle consiste à s’adresser directement aux opinions publiques, à influer sur elles, et à leur faire prendre parti avant que les hommes politiques aient calculé leurs responsabilités, avant que les diplomates aient pris date pour se rencontrer, avant que les experts aient constitué leurs dossiers. Elle donne ainsi l’initiative aux passions, préférences ou penchants d’une foule qui ne peut connaître. les données précises des problèmes en cause, et le jugement des autorités et compétences responsables devient ainsi soumis à la sanction de véritables plébiscites populaires,

Les méthodes de la diplomatie de la Place publique lui sont particulières. Elle a ses conférences d'hommes politiques, ses orateurs plus ou moins brillants, ses experts plus ou moins discrets, son cortège de reporters, de polémistes et d’échotiers. La mise au point des découvertes modernes, et, en particulier, le développement énorme de la radio, la multiplication des postes émetteurs et récepteurs, ont fortement contribué à l’instau-

ration de cette diplomatie d’un genre spécial. Désormais, les principaux discours des hommes d’Etat sont radiodiffusés, et les peuples avides de nouvelles attendent avec impatience un message dont ils se demandent parfois, avec angoisse, s’il va annoncer le maintien d’une paix incertaine, ou le début d’une guerre horrible. Les postes émetteurs des Etats dont Les conceptions politiques diffèrent se livrent continuellement à une guerre d'infonmations. Les Etats modernes tentent de rallier à leur cause par la voie de la radio, non seulement leurs propres nationaux, mais aussi ceux des Etats étrangers; dans ce but, les conférenciers officiels diffusent des informations en langue étrangère.

Mais le régime intérieur des différents Etats influence

fatalement les procédés et les méthodes de la diplomatie de la Place publique. Dans un Etat libéral, toute parole publique engage l’orateur, suscite d’infinies discussions ou contradictions, des demandes d’éclaircissement et d'explication.

- Au contraire, dans les Etats à régime autoritaire, le chef de l'Etat parle à sa guise, dit ou tait ce qu’il veut sans être engagé, même vis-à-vis de son peuple, dont il commande l’opinion, et règle les plébiscites, Libre de sa parole, et de son silence, il peut varier les campagnes de façon à diviser les opinions étrangères.

Nous étudierons donc successivement l'aspect qu'offre la diplomatie de la Place publique dans les Etats dictatoriaux et dans les Etats libéraux.

SECTION Ï

La diplomatie de, la Place publique dans les Etats dictatoriaux.

Du fait même du régime interne, les décisions les plus graves concernant la politique extérieure sont prises par un seul homme, le chef de l'Etat. Certes, avant de se déterminer, celui-ci s’entoure de l’avis de ses conseillers et de ses experts, mais jamais la formule « délibérer est le fait de plusieurs, agir est le fait d’un seul » ne s’est avérée plus exacte que dans l'Allemagne hitlérienne ou dans l'Italie fasciste d’aujourd’hui.

Comment ne pas attacher une importance singulière aux moindres paroles des dictateurs, lorsqu’on sait qu’ils tiennent entre leurs maïns le sort de la guerre ou de la paix. Ils ne sont d’ailleurs guère avares de mots; la nature même du régime l'exige, qui ne peut durer que grâce à une politique de prestige extérieur.

A intervalles réguliers, ou bien dans les circonstances extraordinaires, les dictateurs parlent devant les membres de leur parti, devenu un des rouages essentiels de l'Etat. Devant ceux qui les ont porté au pouvoir, devant un auditoire ardent et passionné, peuvent-ils observer la réserve souhaitable ? Il leur faut soulever la foule qui les écoute, d’un enthousiasme violent, d’une sorte de délire collectif, et, malheureusement, la politique extérieure est particulièrement propre à cet usage.: Ainsi, les dictateurs abordent en public des problèmes inter-

po

nationaux, qui ne devraient relever que du secret des chancelleries, et font solennellement des promesses qui les lient. Parfois même, emportés par l'atmosphère, ils profèrent des paroles blessantes pour certains hommes d'Etat étrangers, sur un ton dont la violence égale celle du langage.

Même prononcés dans ces conditions, ces discours sont rapidement portés à la connaissance du monde entier. Très rapidement, la presse en communique le texte ou des extraits. Pris à partie personnellement, les hommes d'Etat étrangers répondent à leur tour. Un perpétuel duel verbal se poursuit ainsi, de capitale en capitale, Echangeant entre eux des polémiques incessantes, des chefs de gouvernement soumettent ainsi l’Europe et le monde à un régime intolérable.

Ce que les dictateurs savent fort bien, c’est que leurs paroles sont entendues au delà des frontières. Aussi, leurs discours retentissants ne se limitent pas au seul usage interne; ils tendent également à diviser les opinions étrangères. En éffet, si dans les Etats à régime autoritaire les procédés policiers réussissent à créer l'unanimité, les opinions des Etats libéraux apprécient en des sens divers les paroles qui leur parviennent. Lorsqu’elles s'affrontent et se déchirent, une rupture d'équilibre se crée au profit des dictatures.

I1 existe d’ailleurs d’autres moyens que les discours pour s'adresser directement aux peuples, par-dessus la tête des gouvernants. Il suffit, en effet, aux dictateurs, d'accorder la faveur d’un entretien à quelque journa-

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