‹ L'Évolution Des Méthodes DiplomatiquesChapitre 37 sur 46 · LOS · texte numérisé non relu

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liste en renom, ou à une personnalité politique étrangère n’appartenant pas alors aux conseïls du gouvernement de son pays. Cette conversation est alors reproduite sous forme sensationnelle dans les grands quotidiens: elle y fait l’objet des commentaires les plus va- “riés, et suscite des discussions et des controverses passionnées, selon l'opinion des journaux qui la relatent.

C’est ainsi qu’au début de l’année 1936, le chancelier Hitler reçut M. Jean Goy qui faisait alors un voyage en Allemagne à titre privé. Au cours de cet entretien, il lui fit connaître son vif désir d’entente avec la France. Immédiatement, de vives polémiques s’engagèrent autour de ces paroles qui avaient été reproduites dans toute la presse.

« Il faut s'entendre avec l'Allemagne hitlérienne, nous » n'avons pas le droit de refuser la main qu’elle nous » tend » disaient les uns. Ce à quoi d’autres répliquaient qu'aucun accord n’est possible ni même souhaitable avec da patrie du national-socialisme.

Quelle importance exagérée attachée à des propos adressés à un écrivain non responsable ! Quelle différence aussi entre le tangage tenu à un simple particulier, et celui adressé aux hommes responsables de la politique franco-allemande !

En effet, quelques semaines . la France, par la voix de ses représentants officiels, avait invité le chancelier du Reich à des échanges de vue, et, dans le silence de son cabinet, celui-ci s’était dérobé, préférant reprendre l'offensive sur la Place publique. Ce fait ne relève pas seulement de la tactique diplomatique:

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mieux que tout autre, il illustre le chevauchement per- -pétuel qui existe entre la tradition diplomatique et les mouvements sensibles de l'opinion, entre les données classiques de la politique et les improvisations que les régimes dictatoriaux peuvent se permettre. Quelle étrange diplomatie que de jeter des projets à la foule avant d’en saisir les chefs responsables !

- N’existait-il pas un ambassadeur de France à Berlin, et un ambassadeur d'Allemagne à Paris, et ceux-ci n'étaient-ils pas tout à fait qualifiés pour transmettre des invitations, et engager les res préliminaires ‘à une rencontre ?

De véritables propositions d'accord doivent se faire par la voie officielle des chancelleries, et non par celle, offiieuse, des correspondants de presse, vouée done à Péchec.

Cependant, la presse est pour les dictateurs un auxiliaire précieux qui leur sert, d’une part, à marquer l’importance qu’ils attachent à certains poblèmes de politique étrangère, d’autre part, à indiquer à leurs sujets la voie où ils entendent les voir résolument s'engager.

En effet, les journalistes des Etats dictatoriaux peuvent être considérés comme des diplomates officieux, d’une espèce un peu particulière cependant; ils ont leur franc-parler, et emploient même parfois un langage qui s’écarte quelque peu du ton ordinaire des conversations diplomatiques; pour l’usage externe, il leur faut dire très haut ce que dans les Conférences internationales on doit taire ou sous-entendre.

- Ce sont, en tous cas, de véritables fonctionnaires, hié-

rarchisés, pourvus d’un uniforme, devant exprimer en toutes circonstances la pensée officielle, et s’exposant, en cas de non-conformisme, à la révocation ou à des sanctions encore plus graves. Ils n’ont pas même la liberté de développer à leur gré les thèmes politiques qu’on leur impose.

Dans une presse ainsi asservie, les informations et les articles tendancieux revêtent une importance particulière, car ils ne peuvent avoir été publiés sans l’assentiment ou même le désir du gouvernement, et, s’ils sont de nature à troubler l’atmosphère internationale, ils révèlent une intention délibérée.

Nous pourrions, à cet égard, multiplier les exemples; nous nous contenterons d’en citer deux qui nous sem-. blent caractéristiques. Faisant abstraction des termes cependant particulièrement violents, employés tant par la presse allemande que par la presse italienne, nous nous attacherons à montrer l'influence exercée sur les relations internationales par une campagne de presse fondée sur des informations inexactes et des articles tendancieux.

Le 22 juillet 1937, l'agence allemande D.N.B, communiquait la nouvelle suivante :

« Un fort contingent de soldats et d'officiers français de la Légion étrangère a été envoyé en Espagne, et mis à la disposition du gouvernement de Valence. »

Cette information, absolument inexacte, était d’autant plus grave qu’elle revêtait un caractère de vraisemblance. En effet, le gouvernement français, qui était alors au pouvoir, avait déjà affirmé en toutes circonstances

ses sympathies pour le gouvernement de Valence. Le lendemain, toute la presse allemande s’emparait de cette nouvelle, et en prenait prétexte pour attaquer la France avec une violence de ton extraordinaire. D’ordre de son gouvernement, M. François Poncet, ambassadeur de France, protestait alors avec énergie auprès du ministère des Affaires étrangères du Reich, et renouvelait le démenti déjà publié à ce sujet par le ministère des Affaires étrangères français. Déjà, quinze jours auparavant, il avait dû faire une démarche analogue, car la presse allemande s'était délibérément attachée à créer une confusion dans l’esprit de ses lecteurs, en insinuant que la France avait non seulement suspendu le contrôle international aux Pyrénées, mais encore rétabli la liberté du trafic à cette frontière,

Ce qu’il y a de grave dans ces campagnes de’presse, c’est, non pas tant l’inexactitude des faits sur lesquels elles sont basées, que leur caractère quasi-officiel. Certes, et nous le verrons plus loin, il arrive que dans les pays où subsiste la liberté de pensée et d’opinion, certains journaux, soit par légèreté, soit par passion partisane, soit encore parce qu’ils obéissent à des consignes occultes, lancent des informations tendancieuses, excessives, ou même risquées de toutes pièces. |

Ces procédés peuvent évidemment faire, et font beaucoup de mal, mais il n’y a là que des responsabilités individuelles, qui n’engagent en rien la politique de l'Etat et, d'autre part, il reste toujours assez de journaux consciencieux et indépendants pour corriger les exagérations, et remettre les choses au point.

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Par contre, dans les Etats soumis à des régimes de dictature, le véritable chef de la presse est un personnage parmi les plus importants du régime. C’est ainsi qw’outre-Rhin, le rédacteur en chef de la presse allemande est le D' Goebbels, l’un des trois fondateurs et des trois piliers du régime hitlérien. Rien de ce qui s’imprime ne paraît sans son ordre ou sa permission. Si bien que lorsqu'une campagne de fausses nouvelles, aigrement commentée, est déclanchée dans la presse allemande, il est impossible de croire à des écarts de plume plus ou moins suspects; force est de constater qu’il s’agit tout au contraire d’une opération sciemment menée par le gouvernement du Reich lui-même. |

Parallèlement à ces incidents franco-allemands, nous prendrons pour exemple une violente campagne menée contre la France par la presse italienne en novembredécembre 1937, À cette époque, où les relations francoitaliennes n'étaient déjà pas des meilleures, un journaliste italien avait publié dans l’organe romain La Tribuna, un article préconisant un rapprochement entre les deux pays. Le lendemain même, il dut donner sa démission, et déclarer que l’article en question n’était que la conclusion d’une série d’études déjà publiées par lui sur les erreurs de la politique française. Puis, tous les journaux italiens portèrent sur le ton le plus vif les accusations les plus graves contre certaines personnalités françaises. Tour à tour, un ministre en exercice, le président de la Chambre des députés, furent pris à partie, et suspectés de vouloir recourir aux armes pour anéantir le fascisme. Des paroles qui n’avaient jamais

été prononcées furent publiées, et l’anathème ainsi jeté sur ceux « dont le but suprême était d'entraîner leur pays dans une guerre contre l'Italie ».

Dans une presse dirigée comme la presse fasciste, des informations de ce genre étaient évidemment inspirées par le gouvernement lui-même. Or, celui-ci était renseigné exactement par ses représentants diplomatiques oficiels de l’état d'esprit pacifique de l’ensemble du gouvernement français. Quel était alors le but poursuivi ? Sans doute une manœuvre diplomatique. On se trouvait alors à la veille d’une visite que devaient rendre à leurs collègues britanniques le président du Conseil et le ministre des Affaires étrangères français. Différents problèmes devaient être envisagés, et notamment la question de la coilaboration avec l'Allemagne. Dans ces conditions, l'attitude italienne pouvait n’être qu’une violente réaction préventive contre ces «entretiens. Etroitement liée à l'Allemagne, l'Italie pouvait redouter que des tentatives ne fussent faites pour l’isoler de cette puissance. Mais quel étrange procédé, et combien dangereux au point de vue international ! En admettant qu’il ne se fût agi en l’espèce que d’une manœuvre diplomatique, n’aboutissait-elle pas cependant à créer une psychose de guerre dans le peuple italien, en lui persuadant que la guerre était inévitable, parce que la France officielle préparait une agression ?

Il est vrai que les régimes de dictature comptent sur l’exaltation de l’opinion nationale pour atteindre leurs fins dans le domaine extérieur, et exercer, grâce à l'adhésion populaire, une pression décisive sur les gou-

vernements étrangers, Dans ce but, il importe qu’une propagande adroite, et au besoin brutale, réussisse à. gagner peu à peu l’ensemble du pays aux idées qui son déjà celles des dirigeants du régime. C’est là un rôle également dévolu à la presse. Celle-ci doit donc échauffer progressivement l'opinion, lui exposer les injustices dont la Nation est victime de la part des Puissances étrangères, lui démontrer que le bon droit est de son côté, et parvenir enfin à susciter un enthousiasme collectif dont le gouvernement saura tirer profit dans les discussions internationales.

Le pouvoir exercé par la presse est d’autant plus grand qu’il est extrêmement difficile aux sujets des Etats dictaloriaux de se former une opinion personnelle et objective. Tous les journaux sans exception développent la même thèse qu’accompagnent les mêmes commentaires. Seule varie la violence du ton. Quant à la presse étrangère, elle est soumise à une surveillance extrêmement stricte, et confisquée dès son arrivée sur le territoire national si elle révèle des faits peu favorables au régime.

Les émissions radiophoniques étrangères sont également contrôlées, et il est interdit d’écouter certaines d’entre elles. Certes, la surveïllance ne peut s'exercer jusque dans chaque foyer, maïs des peines sévères menacent ceux qui n’observent pas les prescriptions officielles, et, dans les régimes de dictature plus que par: tout ailleurs, la délation est à la base des méthodes policières.

Dans ces conditions, avec ces procédés, il ne faut pas

s'étonner que les ressortissants des Etats à régime dictatorial ne soient convertis plus ou moins rapidement aux idées qu’on leur inculque. Retransmises par la radio, reproduites par la presse, les paroles des dirigeants du régime sont sans cesse présentes à l'esprit des masses populaires, tandis que, de l’étranger, ne parviennent que des informations tronquées ou des nouvelles inexactes.

C’est ainsi que l’on réussit à provoquer un retournement des sentiments primitifs de la population d’un- Etat, et à l’amener à considérer comme son ennemie intime, une Nation qui n’éprouvait véritablement pour elle que de la sympathie.

S’il est vrai que les causes profondes d’un conflit sont au moins autant d'ordre psychologique que d’ordre politique et économique, la responsabilité de ceux qui, par leurs méthodes, aboutissent à ce résultat, est alors bien grande. :

SECTION II

La diplomatie de la Place publique dans les Etats démocratiques,

Les régimes démocratiques ont pour base la liberté, la liberté d'opinion, la liberté de réunion, la liberté d’association. Mais ces privilèges qui sont l’apanage des citoyens des Etats démocratiques, ont aussi leur contrepartie en certains domaines, et l’on a pu taxer de discontinuité la politique extérieure et la diplomatie des démocraties.

Par définition, les gouvernements des Etats libéraux sont obligés de prêter attention aux réactions de lopinion publique. Or, celle-ci est mouvante, et ses soubresauts peuvent avoir pour résultats de porter au pouvoir tel ou tel parti politique. Chacun d’eux a ses préférences, ses doctrines, qui, elles-mêmes, peuvent varier au gré des circonstances. Certains préconisent des alliances que d’autres déconseillent ; tels désireraient voir adopter une politique extérieure énergique, alors que d’autres seraient plutôt enclins à la conciliation. A lintérieur même de chaque parti, les divergences s’affirment, les tendances s’affrontent, les luttes de personnes se poursuivent. Ainsi, la politique extérieure des démocraties est instable, mouvante, et peut subir en quelques semaines un renversement total de tendances, sous la pression irrésistible de l’opinion publique.

D'autre part, en raison même de l’existence des partis et des clans, la politique extérieure d’un gouvernement libéral n’est pas toujours approuvée par l’unanimité nationale. Elle suscite des remous et des controverses à l’intérieur du pays, car si tous les partis proclament hautement leur amour de la paix, leurs conceptions diffèrent sur les moyens propres à l’assurer. Du fait de ces divergences, la politique extérieure des démocraties peut donner aux yeux de l'étranger une impression de faiblesse, comparée à celle des dictatures où les procédés policiers parviennent à réaliser la quasi-unanimité. En effet, dans les Etats libéraux, les problèmes de politique extérieure les plus brûlants font l’objet de controverses passionnées devant les Chambres et dans le pays, et les discussions

qu’ils soulèvent sont parfois utilisées aussi pour des fins de politique intérieure. Les chefs de l'opposition affrontent sur ce terrain les membres du gouvernement, et parfois, dans l’ardeur de la lutte, ceux-là prononcent des

paroles qui, dépassant les limites des frontières, seront malheureusement retenues si le jeu de bascule parle-

mentaire transforme en ministres responsables les opposants de la veille.

Lorsque la bataille politique s'étend aïnsi au domaine de la politique extérieure, les négociations menées par le gouvernement peuvent être gravement compromises. Certes, le fonctionnement normal du régime parlementaire ne devrait pas aboutir à une violation du secret diplomatique, mais, pour contraindre un gouvernement à démissionner, tous les moyens sont bons à ses adversaires. Utilisant la liberté de réunion, ils peuvent instituer une campagne d’agitation dans le pays en organisant manifestations sur manifestations. La liberté d’association sous la forme du syndicalisme et de son attribut, le droit de grève, peut servir également à influencer les décisions gouvernementales concernant la politique extérieure. Mais le moyen le meilleur et le plus sûr de faire échouer les projets du gouvernement est de les divulguer avant qu’ils ne soient parvenus à maturité ; ce rôle est dévolu principalement à la presse d’opposition. Tous ces fâcheux procédés, constamment employés en France et en Angleterre, au cours de ces dernières années, ont, à différentes reprises, manqué de compromettre irrémédiablement la paix européenne. Comme il est difficile de raisonner dans l’abstrait, nous étudierons

particulièrement l’agitation menée, fin 1935, autour du Plan Laval-Hoare, agitation qui, sur le plan parlementaire, aboutit à la démission du ministre des Affaires étrangères anglais, et à la diminution de l'autorité de M. Pierre Laval, et, sur le plan diplomatique, à l’échec des négociations destinées à mettre fin à la guerre d’Ethiopie, Effectivement, les méthodes employées pour arriver à ces fins nous semblent tout à fait caractéristiques de la diplomatie de la Place publique.

Le 3 octobre 1935, les troupes italiennes, quittant leurs cantonnements d’Erythrée, pénétraient en territoire éthiopien et engageaient les hostilités. Il y avait, dès lors, état de guerre entre deux Etats indépendants, tous deux également membres de la Société des Nations.

A cette époque, la France était représentée par M. Pierre Laval, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères. Quant à l'Angleterre, elle avait pour Premier ministre M. Baldwin, et pour ministre des Affaires étrangères Sir Samuel Hoare, M. Anthony Eden était adjoint à ce dernier au Foreign Office, maïs une vive rivalité personnelle opposait les deux hommes d'Etat.

La France n’avait que peu d'intérêts directs en ce qui concernait l’objet du conflit ; la question du trafic du chemin de fer franco-éthiopien ou celle des débouchés du port de Djibouti n’était, en effet, que bien secondaire par rapport aux problèmes qui préoccupaient alors les hommes responsables de la politique extérieure du pays.

Depuis 1919, la politique extérieure de la France avait eu pour clé de voûte le Pacte de la S.D.N., et pour but essentiel le maintien du statu quo territorial institué par

les traités de paix. Devant le conflit italo-éthiopien, le gouvernement de M. Pierre Laval se trouvait donc en posture délicate. D’une part, il ne pouvait rester indifférent en face de l’agression commise par l'Italie, agression qui violait ouvertement les principes de la Ligue; d'autre part, il lui déplaisait de prendre trop nettement position contre l'Italie avec laquelle il avait conclu au nom de la France, à Rome, en janvier 1935, des accords devant mettre fin aux différends entre les deux Etats.

Enfin, il était évident que l'affaire d’Ethiopie risquait d’envenimer gravement les relations entre l'Angleterre et l'Italie, et, partant, de compromettre irrémédiablement l’accord de Stresa réalisé, en avril 1935, entre la France et ces deux Puissances. Or, par cet accord, la France avait pensé assurer à coup sûr et le maintien de l’ordre européen, et sa sécurité, également compromis depuis qu’en mars 1935 le gouvernement allemand avait dénoncé la partie V du Traité de Versailles, et ainsi affirmé sa volonté de réarmer.

Les vues du gouvernement britannique sur le problème éthiopien étaient quelque peu différentes. L’accord de Stresa ne lui importait pas comme à la France car, à cette époque, la menace allemande lui paraissait encore secondaire. C’est ainsi qu’en juin 1935, il avait conclu avec le gouvernement du Reich un accord naval séparé, équivalent à une acceptation du fait accompli du réarnmement,

Par contre, la constitution en Afrique orientale d’un vaste Empire italien l’inquiétait davantage. En effet, au Soudan, au Kenya, en Somalie, les possessions britanni-

ques risquaient de devenir limitrophes d’un bloc massif de territoires appartenant désormais à une Puissance européenne. La route des Indes pouvait être menacée. Il importait donc de se servir de la Ligue dont Angleterre avait toujours fait siennes les conceptions pour barrer la route à VlItalie, et l'empêcher de s'installer en Ethiopie. Li C’est ainsi qu’à Genève, sous la pression de l’Angle- . terre, l’application à l'Italie des sanctions économiques et financières prévues par Le Pacte avait été décidée. Des Comités avaient été nommés pour étudier la façon dont pourraient être mises en vigueur certaines d’entre elles, et, fin novembre, l’un d’entre eux, le Comité des Treize, était sur le point de déposer son rapport relatif à l’embargo sur le pétrole à destination de l'Italie. La réalisation de cette mesure aurait assurément causé les plus grandes difficultés au gouvernement italien, car ne possédant pas d'importantes réserves de ce combustible indispensable aux opérations militaires, les troupes engagées en Ethiopie auraient pu malaisément poursuivre leur pénétration. Aussi l'Italie fit-elle connaître qu’en cas d’embargo sur le pétrole elle tiendrait pour responsables les Etats limitrophes de son territoire membres de la S.D.N. En particulier, le territoire métropolitain français, et les possessions franco-britanniques du bassin méditerranéen furent l’objet de menaces à peine voilées. Cependant, le gouvernement britannique était divisé. Certains de ses membres estimaient que l'Angleterre devait faire respecter le Pacte, et empêcher à tout prix l'Italie de s'installer en Ethiopie, même au risque d’un

- conflit auquel ils ne croyaient d’ailleurs pas, taxant de chantage les menaces du gouvernement de M. Mussolini, Le

D’autres, au contraire, inclinaient vers la conciliation; ils jugeaient, en effet, qu'avant d’avoir été réduite à - l'impuissance, l'Italie, dans un effort. désespéré, provoquerait un conflit européen, qu’il fallait tout faire pour éviter dans l’état de désorganisation où se trouvait alors la flotte anglaise.

Ce fut cette dernière tendance qui l'emporta d’abord, principalement en raison de l'attitude du gouvernement français qui ne se montrait aucunement disposé à courir le risque d’un conflit pour une affaire dans laquelle les intérêts matériels du pays n'étaient pour ainsi dire pas engagés. Aussi, le 7 décembre 1935, Sir Samuel Hoare vint conférer à Paris avec M. Pierre Laval, et les deux hommes d'Etat s’efforcèrent de dresser un plan de médiation susceptible d’être accepté par le gouvernement de Rome et celui d’Addis-Abeba.

Depuis le début du conflit, en Angleterre comme en France, toute une partie de l'opinion désirait voir appliquer à l’Italie toutes les sanctions prévues par le Pacte. L’attitude très modérée adoptée par le gouvernement de M. Pierre Laval, et, en définitive, par le gouvernement britannique, avait été diversement commentée, et tous ceux qui se réclamaient de la mystique de Genève multipliaient campagnes de presse, affiches et réunions publiques, afin d'imposer aux deux gouvernements une attitude plus ferme.

À Paris, les adversaires du gouvernement qui s’étaient

jurés de le renverser aussi bien en raison de sa politique économique et financière que de sa politique extérieure, comptaient sur la mystique de Genève pour cristalliser toutes les forces d'opposition, encore éparses.

A Londres, la lutte menée autour du conflit italoéthiopien était aussi un épisode de la rivalité qui opposait Sir Samuel Hoare et M. Anthony Eden. Pour des raisons donc très diverses, le plus grand tapage était mené autour de l'affaire éthiopienne, et des personnages irresponsables tentaient de faire pression sur les gouvernements.

Cependant, après deux jours de négociations, M. Pierre Laval et Sir Samuel Hoare réussissaient, le 9 décembre, à établir, d’un commun accord, un projet de médiation. Auparavant, M. Mussolini lui-même avait rendu difficiles leurs bons offices en proclamant solennellement à Pontinia, en réponse à un discours conciliant prononcé par Sir Samuel Hoare devant les Communes, que « l’épilogue de la crise ne pourrait consister » que dans la pleine reconnaissance des droits de lIta- » lie, et la sauvegarde de ses intérêts africains. »

Bien entendu, le secret le plus absolu devait être gardé autour du projet d'accord car, avant de pouvoir être livré à la publicité, celui-ci devait recevoir l’approbation définitive du gouvernement britannique, et être communiqué ensuite officiellement au gouvernement de Rome, à la S.D.N. et au gouvernement d’Addis-Abeba. Cependant, dès le 10 décembre, le journal parisien L'Œuvre se déclarait en mesure de communiquer à ses lecteurs le texte même du projet d'accord :

1° L’Ethiopie devait céder à l’Italie deux bandes de territoire, l’une le long de l’Erythrée (Tigré et pays des Danakils), l’autre le long de la Somalie italienne (Ogaden) ;

2° Une zone d'expansion économique et de peuplement devait être réservée à l'Italie au sud d’Addis- Abeba, entre la Somalie italienne, l'Afrique orientale anglaise et le Soudan anglo-égyptien ;

3° Par contre, l'Ethiopie devait accorder à l'Italie un débouché vers la mer en lui cédant le port d’Assab.

Ces nouvelles sensationnelles furent immédiatement reproduites par l’ensemble de la Presse française. Parvenues à Londres au moment même où le cabinet britannique délibérait sur le projet dont le texte venait de lui être soumis, elles soulevèrent dans certains milieux politiques et dans toute une partie de l'opinion une émotion intense qui alla s’accentuant.

Le Times, dont les tendances sanctionnistes MEN apparues dès le début du conflit, traduisait ainsi les sentiments d’une importante fraction de La Nation anglaise :

« Du fait que le gouvernement s’est refusé à confir- » mer ou à démentir les nouvelles de Paris sur la na- » ture de l’accord, les députés ont conclu à l’exactitude de ces nouvelles, et il faut dire que ces dernières ont » créé une impression défavorable parmi les membres de la majorité. Ceux-ci ont estimé que si les proposi-

tions sont conformes aux informations publiées, même dans leurs grandes lignes, elles vont bien plus loin que tout ce que la Chambre des Communes a été invitée à approuver, et que l'Ethiopie est priée de céder

b PNR. le: UPS JS. à

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» üne partie de son territoire plus grande que celle sug- » gérée à la Chambre. »

(Journal Le, Times, 10 décembre 1935.)

Le 14 décembre, le Plan Laval-Hoare était officiellement porté à la connaissance du public. C'était bien celui dont, quatre jours auparavant, les dispositions essentielles avaient été révélées par L’'Œuvwre. Contrairement à leurs désirs, les ministres français et anglais avaient été contraints à rendre publique une proposition qui ne constituait, en fait, qu’une suggestion francobritannique en vue de trouver une base de discussion pour une négociation utile, et qui, au cours des pourparlers, pouvait subir certaines modifications, Certes, il y avait un inconvénient majeur à poursuivre un tel débat sur la Place publique, mais peut-être y avait-il plus d’inconvénients encore à rester dans l'incertitude, à laisser se développer des polémiques passionnées sur une équi-. voque.

Cependant, la publication officielle du Plan n’eut pour effet que de faire redoubler l’agitation tant à Paris qu’à Londres. L’assentiment de principe qui, dès le 10 décembre, avait été donné par le gouvernement britannique aux propositions de Paris fut remis en question. Bientôt, Sir Samuel Hoare fut forcé de s’incliner devant les méfiances qui s'étaient manifestées à propos d’un compromis dans lequel l'Italie trouvait quelque avantage. Sous la pression croissante de l'opinion publique, le ministre des Affaires étrangères anglais était amené à démissionner, le 18 décembre. Le même jour, à Genève,

M. Eden prononçait un discours fort peu tendre pour le Plan et posait ainsi sa candidature au poste désormais vacant de chef du Foreign Office :

« Les propositions de Paris, disait l’homme d'Etat » anglais, n’ont pas été présentées comme devant être » soutenues en toutes circonstances, S'il apparaissait » que ces propositions ne satisfont pas à la condition » essentielle d’être acceptées par les deux parties en » conflit, et par la S.D.N,. le gouvernement britannique » ne pourrait continuer à les recommander ou à les >» appuyer. »

Le 20 décembre, M. Anthony Eden était nommé ministre des Affaires étrangères, et M. Baldwin déclarait publiquement que désormais le gouvernement britannique ne ferait rien pour ressusciter des propositions absolument et complètement mortes.

Pendant ce temps, à Paris, M. Herriot, alors ministre d'Etat, abandonnaït la présidence du parti radical, et lon pouvait croire quelque temps que cette décision, ajoutée à la démission du ministre anglais, allait entraîner le départ du Cabinet tout entier.

Ainsi, l'échec du Plan Laval-Hoare eut des causes diverses, ayant toutes cependant un caractère de connexité. Il y eut d’abord les paroles regrettables prononcées par M. Mussolini à Pontinia, et qui, venant après les vives récriminations de la presse fasciste, exaspérèrent une importante fraction de l’opinion franco-anglaise, en donnant l’impression que l'Italie se retranchait dans une intransigeance farouche. Il y eut aussi les indiscrétiens voulues dues à la presse, à propos des-

quelles M. Balwin déclara que Le texte même de l'accord avait été divulgué au moment précis où le gouvernement britannique en prenait connaissance. Il y eut également les réactions violentes de tous ceux qui, tout en se réclamant de la mystique de Genève, et des principes inflexibles du Pacte, semblèrent surtout inspirés par des préoccupations particulières. Il y eut enfin les remous inspirés par l'esprit de parti, lequel, en Angleterre comme en France, confond volontiers politique inté-

rieure et politique extérieure, allant jusqu’à laisser commander celle-ci par celle-là.

Maintenant que de nombreux mois se sont écoulés depuis l’échec de l'ultime proposition destinée à mettre fin au conflit italo-éthiopien, il semble bien qu’en l’occurrence la diplomatie de la Place publique ait contribué, d’une part, à faire disparaître l'Ethiopie de la carte du Monde, en tant qu’'Etat indépendant ; d’autre part, à marquer le point de départ de l’abdication de la S.D.N.

Nous venons d’étudier le rôle joué par la presse dans un cas particulier. D’une façon générale, il serait souhaïtable que, dans les Etats libéraux, celle-ci n’abuse pas des libertés qui lui sont concédées, tienne compte des nécessités de la politique extérieure du pays, et ne s’abandonne pas jusqu’à publier des nouvelles controuvées ou tendancieuses, parfois aussi funestes que les indiscrétions.

Au mois d’avril 1938, M. Albert Lebrun, présidant le banquet du Syndicat de la Presse parisienne, prenait la parole en ces termes devant les journalistes qui l’écoutaient :

« Ayez un souci scrupuleux de la vérité. Evitez soigneusement l’exagération qui déforme des événements insignifiants et apporte l’'émoi dans une opinion déjà trop portée à l'inquiétude. Gardez-vous du goût des scandales, du dilettantisme de l’imbroglio, et des complications qui pervertissent le bon sens et la raison du lecteur. Appliquez-vous à mettre en lumière les nouvelles de nature à rendre à ce pays le courage, » l'espérance, la foi dans l’avenir, et à le libérer de ce » malaise moral qui l’arrête dans ses élans naturels.

» N'oubliez jamais que, par-dessus nos préférences » de partis, et nos dissentiments sociaux, il y a l'intérêt » supérieur du pays à sauvegarder et à placer hors de » toute atteinte, surtout en présence des nationalismes >»

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