CHAPITRE IV
LES NOUVELLES MÉTHODES DIPLOMATIQUES LORS DES RÉCENTES MODIFICATIONS DU STATUT TERRITORIAL DE L'EUROPE CENTRALE.
Au cours de l’année 1938, le statut territorial de l’Europe centrale a été profondément modifié dans des conditions qui, à plusieurs reprises, ont paru devoir entrainer un conflit généralisé. Ce serait sortir du cadre de cette étude que de faire l'historique complet des faits qui ont abouti successivement à l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne et à la cession par la Tchécoslovaquie d’une partie de son territoire à d’autres Etats, Allemagne, Pologne, Hongrie. Nous nous bornerons donc simplement à tenter de dégager et de mettre en lumière certaines caractéristiques des méthodes diplomatiques particulières employées pendant ces deux crises internationales. Nous nous attacherons d’ailleurs surtout à la crise tchèque qui, à notre avis, présente des aspects tout à fait spéciaux.
Certes, l’Anschluss fut marqué par certains faits qui eussent paru inconcevables aux diplomates de l’ancienne école. D’après des témoignages autrichiens, l’en-
trevue qui eut lieu à Berchtesgaden, le 12 février 1938, entre les chanceliers Hitler et Schusschnig, fut extrêmement violente, et manqua quelque peu de décorum diplomatique. En principe, elle devait avoir pour but d'examiner les conditions d’application pratique de l’accord du 11 juillet 1936, par lequel l'Allemagne, tout en reconnaissant formellement le principe de l'indépendance et de la souveraineté autrichiennes, avait suggéré certaines mesures susceptibles de mettre fin aux différends séparant les deux Etats. En fait, le chancelier Hitler remit au chef du gouvernement autrichien une note possédant tous les caractères d’un véritable ultimatum : ses conditions étaient sans réplique, et il fallait les accepter dans les quarante-huit heures. Mais, ce qui donna à cette entrevue un caractère très particulier, ce fut la violence du ton employé par le chancelier Hitler qui, aux revendications d’ordre politique, ajouta des attaques personnelles contre le chancelier Schuschnigg. Considérant que ce dernier incarnait en sa personne l'indépendance autrichienne, il l’accusa, en termes comminatoires, de conspirer avec les ennemis du peuple allemand. De retour à Vienne et bien que déguisant sa douleur, M. Schuschnigg n’aurait pu s'empêcher de confier à un diplomate étranger que jamais au xx° siècle, et probablement jamais auparavant, on n’avait tenu langage aussi extraordinaire au chef du gouvernement d’un Etat indépendant.
Conséquence directe de l’Anschluss, la crise interna-
tionale de septembre 1938 dépassa en gravité toutes celles qui avaient ébranlé l’Europe depuis l’affaire éthio-
pienne. Jamais, depuis 1914, un conflit général ne parut si près d’éclater; pendant près de trois semaines, chaque jour qui s’écoula parut marquer l’agonie d’une paix irrémédiablement condamnée.
Nous allons nous efforcer maintenant d'analyser certains faits caractéristiques de cette période troublée; après quoi, nous examinerons les bases fragiles sur lesquelles repose désormais l’ordre européen.
SECTION Î
Les discours radiodiffusés des hommes d'Etat.
En son état aigu, la crise internationale du mois de septembre 1938 dura environ une vingtaine de jours, du 12 septembre (premier discours du chancelier Hitler, au Congrès de Nuremberg), jusqu’au 29 septembre (réunion de la Conférence de Munich).
Pendant ce laps de temps, une véritable guerre des ondes fit rage en Europe, paraissant précéder l’apparition de la guerre tout court. Les principaux hommes d'Etat européens prirent la parole à tour de rôle, et, grâce à la radio, les peuples avides de nouvelles purent suivre l’évolution de la crise jour par jour, presque heure par heure. Jamais, en un délai si bref, autant de paroles décisives n’étaient parvenues jusque dans les demeures les plus reculées.
À quinze jours de distance, les 12 et 27 septembre, le chancelier Hitler prononça deux discours retentissants.
Chaque fois, non seulement en Allemagne, mais aussi dans les principaux Etats européens, et même aux Etats- Unis, des peuples attentifs ou anxieux attendaient ses paroles. Comment ne pas attacher, en effet, dans ces moments décisifs, une importance extraordinaire aux paroles du maître de l'Allemagne, redevenue, grâce à lui, l’une des premières puissances militaires européennes ! Partout, les auditeurs se pressaient en foule au-. tour des postes de radio, encerclant les interprètes bénévoles, craignant d’apprendre de la bouche même du chancelier du Reich qu’à l’instant précis où celui-ci parlait, les troupes allemandes franchissaient la frontière tchécoslovaque et rendaient ainsi certain un nouveau conflit général.
Bientôt, les postes officiels des Etats directement intéressés par la crise européenne donnaient une traduction minutieuse du discours du chancelier allemand, cependant que, dans les grandes capitales, les journaux : faisaient paraître des éditions spéciales, aussitôt épuisées.
Par-dessus la tête des chancelleries, le maître du Reich. traitait publiquement les problèmes qui bouleversaient alors l’Europe et le monde; menaçant ceux-ci, félicitant ceux-là, donnant à d’autres des assurances, il s’adressait non seulement à la foule passionnée qui l’entourait, mais aussi à des millions d’auditeurs invisibles et lointains.
Partout, en Europe, les hommes d'Etat responsables adressèrent à leurs peuples les messages du gouvernement,
En Tchécoslovaquie, M. Benès, le général Sirovy, faisaient appel au calme et à la discipline de la Nation.
Se déplaçant à travers toute l'Italie, M. Mussolini prononçait dans les principales villes d'importants discours.
Le 27 septembre, jour où la paix semblait irrémédiablement compromise, M. Chamberlain adressait, non seulement à l’Empire britannique, maïs au monde entier, des paroles empreintes à la fois de dignité et de tristesse. Traduit dans plusieurs langues, par les soins des postes anglais, son message ne pouvait cependant être entendu du peuple allemand, à qui il était spécialement destiné; celui-ci n’avait, en effet, aucun moyen de connaître l’existence, et, à plus forte raison, l'heure de semblable allocution.
Le 28 septembre, M. Daladier devait annoncer à la France et au Monde les graves décisions prises par son gouvernement; la réunion de la Conférence à Quatre lui permit de confirmer simplement son départ pour Munich.
Ainsi, pendant cette période trouble, beaucoup d’hommes dont la vie et les biens dépendaïent de l'issue pacifique des négociations purent suivre dans leurs foyers le déroulement de la crise internationale, Alors qu’en 1914 les peuples avaient été surpris par la guerre, en 1938, ils eussent été prêts à faire face à leur destin. Mais une cruelle expérience les avait avertis, et il semble que leurs réactions, dans certains cas très vives, aient, au dernier moment, contribué à retenir les gouvernants au bord de l’abime,
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SECTION Il Le rôle de la presse écrite et parlée.
Encore davantage pendant les crises internationales qu’en période normale, le rôle de la presse devrait se limiter à la stricte information. Ne pas publier de commentaires susceptibles d’aggraver encore la tension, contrôler soigneusement l’origine et la nature des nouvelles qui leur parviennent, telles devraient être les préoccupations de tous les grands quotidiens lorsque la paix semble compromise. Cette attitude devrait être également adoptée par ceux qui ont la responsabilité de commenter à la radio les informations des agences de presse. En effet, dans la plupart des Etats, la radio officielle fait une revue de presse, donne des extraits des articles dés principaux journaux, et les fait suivre d’appréciations diverses.
Pendant la crise tchèque, divers incidents ont démontré la lourde responsabilité qui pèse sur la presse, lorsque la tension internationale atteint son paroxysme.
Nous négligerons délibérément la presse des dictatures, De fait, celle-ci, tout entière dans les maïns des gouvernements, avait pour but, nous le savons, de surexciter l’opinion et de la persuader de la justesse des vues des dirigeants du régime. C’est ainsi qu’en particulier, la presse allemande s’abstint de reproduire les émouvants appels de M. Roosevelt en faveur de la paix, mais, par contre, fit valoir les injustices prétendues ou réelles dont les Sudètes étaient victimes.
Nous attachant donc spécialement aux informations publiées par la presse des Etats démocratiques, nous étudierons deux cas particulièrement graves où celle-ci eut à prendre ses responsabilités.
Le 28 septembre, la presse française du matin annonçait la mobilisation générale allemande pour le jour même à 14 heures. Cette information, dont il n’est point besoin de souligner l’extrême gravité, fut démentie dans les toutes premières heures de l’après-midi. Mais il semble bien qu’elle ait été, à son origine, exacte, et que ce soit, au contraire, le gouvernement allemand qui ait modifié sa décision en raison de l’intervention « in extremis » du gouvernement italien. Dans ce cas précis, la responsabilité de la presse était entièrement dégagée, car on ne pouvait lui faire grief d’avoir publié une information qui, primitivement exacte, ne l'était plus quelques heures plus tard.
Par contre, dans cet autre cas, sa responsabilité semble avoir été plus grande.
Le 26 septembre, le chef du bureau de presse du Foreign Office recevait à Londres les journalistes anglais et étrangers, leur faisait un exposé sur la situation internationale, et terminait en leur remettant quelques lignes résumant sa pensée, dans lesquelles il était dit que « si la France était obligée de venir à l’aide de la Tchécoslovaquie, la Grande-Bretagne et la Russie seraient certainement aux côtés de la France ».
Le lendemain, tous les journaux anglais reproduisaient cette déclaration, maïs la faisaient précéder de la mention : « It was authoritatively stated last night » (Il a
été déclaré de source autorisée la nuit dernière...) Cependant, à Paris, sur la foi des agences, une grande partie de la presse française présentait cette déclaration de telle sorte qu’elle semblait provenir directement du secrétaire général du Foreign Office, et non pas simplement du chef du bureau de presse. Allant plus loin, certains journaux allaient jusqu’à prétendre qu'il s'agissait
d’une déclaration émanant de la personne même du chef
du gouvernement anglais. Ainsi, le pays pouvait croire que si, devant l’agression allemande, la France se portait au secours de la Tchécoslovaquie, elle était assurée, de façon certaine, de manière absolue, d’avoir à ses côtés deux des principales Puissances européennes.
De ces exemples, nous croyons pouvoir tirer cette conclusion : qu’en période de crise internationale, toutes les informations devraient être minutieusement vérifiées avant d’être portées à la connaissance du public par les journaux ou la radio.
SECTION III Le rôle du facteur temps dans les négociations.
Parmi tous les facteurs impondérables qui déterminent l’évolution d’une crise internationale, le temps est lun des principaux. L'avion abolit les distances; grâce à lui, le rapprochement des esprits peut être facilité par le rapprochement dans l’espace.
La méthode de l’information directe, et des contacts personnels, chère à M. Chamberlain, eût été difficile à
réaliser au siècle dernier. Il n’aurait pas été possible alors de se rendre en une heure de Paris à Londres, et de Londres ou de Paris à Berchtesgaden, Godesberg, Berlin ou Munich. Pour de multiples raisons, dont l’une des principales était la lenteur relative des moyens de transport, il eût été inimaginable, fin juillet 1914, de vouloir réunir, au dernier moment, autour d’une même table, Asquith, Sazonov, Viviani, Bethmann-Hollweg et le comte Berchtold.
Il semble bien que les moyens scientifiques que la diplomatie avait à sa disposition pendant la crise de septembre 1938 aient contribué, pour une part, au maintien de la paix, en permettant, au dernier moment, de maintenir le contact entre les négociateurs.
Le 14 septembre 1938, le chancelier Hitler avait adressé au gouvernement tchécoslovaque un véritable ultimatum, lui accordant à peine quelques heures pour retirer ses troupes du territoire sudète. Le départ sensationnel en avion du Premier anglais pour Berchtesgaden pouvait seul ajourner l'effet des mesures militaires prises par l’Allemagne après l’expiration du délai imparti par son gouvernement,
Dans son discours aux ‘Communes, le 28 septembre 1938, M. Chamberlain pouvait déclarer, avec la profonde conscience dont il fit preuve pendant toute la crise, que seule sa visite avait empêché une invasion allemande de la Tchécoslovaquie pour laquelle tout était prêt. Or, sans nul doute, un conflit en Europe centrale eût entraîné à plus ou moins bref délai une guerre générale.
Le 26 septembre 1938, après l'échec des négociations
de Godesberg, sir Horace Wilson, haut fonctionnaire du Foreign Office, empruntait à son tour l’avion pour aller porter au chancelier Hitler un message personnel de M. Chamberlain, suprême tentative de conciliation.
Or, on peut estimer que ce message fut à la base de la Conférence de Munich puisque c’est au reçu de la réponse du chancelier Hitler que M. Chamberlain, considérant la différence minime séparant la thèse francoanglaise de la thèse allemande, songea à faire appel à M. Mussolini pour les concilier définitivement.
Rappelons enfin les fréquents déplacements par la voie des airs des ministres franco-britanniques pendant la crise, leurs allées et venues entre Paris et Londres, leur départ pour Munich au matin de la Conférence à Quatre.
L’avion ne fut d’ailleurs pas seul à faciliter le maintien des conversations entre les négociateurs.
Mentionnons aussi, la veille de la Conférence de Munich, ce coup de téléphone fameux de M. Mussolini à M. Hitler, à la suite duquel ce dernier accepta de reporter de vingt-quatre heures la mobilisation générale allemande qui eût compromis à peu près irrémédiablement toute chance de paix.
Enfin, les deux messages de M. Roosevelt, le premier adressé aux hommes d’Etat européen, le second spécialement destiné au chancelier Hitler, parvinrent à temps à leurs destinataires grâce à la radio.
Ainsi, la diplomatie put disposer de moyens d’action dont l'influence ne fut pas négligeable et qui contribuèrent sans doute, pour une part, à la solution pacifique de la crise internationale.
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SECTION IV De la sécurité collective à l'équilibre copartageant.
- Le 29 septembre 1938, la Conférence de Munich consacrait l’abdication définitive de la S.D.N. qui, depuis 1919, et jusqu’à la guerre d’Ethiopie, avait été la clé de voûte de la politique internationale.
De nouveau, les relations entre Etats allaient être réglées en vertu du système de l’équilibre, indispensable pour établir entre les Etats un certain rapport de forces, et éviter que l’un d’entre eux ne parvienne à posséder une puissance et des moyens d’action trop grands.
-&« I n’y a pas, écrivait Hefter, de sécurité possible » dans la vie internationale quand un Etat a sur les » autres une prépondérance qui lui permet de les me- » nacer dans leur liberté d’action, dans leurs intérêts » et dans leur intégrité. Le désir même de conquérir » une pareille prépondérance est déjà condamnable; la » crainte seule d’une résistance commune des autres » nations peut être assez forte pour tenir en bride de » semblables aspirations. »
Après Munich, on put croire, en effet, être revenu au principe de l’équilibre. Mais est-il certain que, partant de celui-ci, on n’aboutira pas à la théorie des compensations ? C’est au nom de cette théorie, qu’à la fin du xvuIe siècle, la Prusse, l’Autriche et la Russie se sont attribuées les dépouilles de la Pologne. Plus près de nous, au Congrès de Berlin, le partage de l’Empire ottoman, affaibli par son anarchie intérieure, s’est fait en
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vertu du même principe : si l'Autriche-Hongrie recevait l'administration » de la Bosnie-Herzégovine, si la Grèce obtenait une rectification de frontières, l'Angleterre se faisait céder l’île de Chypre, et la France était assurée que ses visées sur la Tunisie ne soulèveraient pas d’objections.
Au cours de ces deux dernières années, le dictateur allemand et le dictateur italien se sont plusieurs fois rencontrés. Ils se sont tout à tour montrés avec munificence les ressources de leur Empire; dans toutes les crises diplomatiques récentes leur attitude a été commune, Directement intéressée au maintien de l'indépendance autrichienne, l’Italie a laissé s’accomplir l’Anschluss, et, lors de la crise tchèque, elle s’est déclarée prête à se dresser aux côtés de l’Allemagne.
Ne peut-on donc craindre qu’un traité secret ne lie l'Italie à PAllemagne ? Ne peut-on penser aussi qu’une des clauses de ce traité déclare que si l’une de ces deux Puissances obtient avec l’assistance de l’autre telle satisfaction à ses demandes, qu’il en résulte un accroissement de son territoire ou de son influence, l’autre sera en droit de réclamer une égale assistance pour obtenir un accroissement correspondant de son territoire ou de son influence.
Au cours de l’année 1938, l'Allemagne s’est annexé de vastes territoires peuplés d’environ 10 millions d’hommes. N'est-ce pas désormais au tour de l'Italie de réclamer sa part avec l’assistance allemande ?
Mais, cette fois, les Etats démocratiques ne sauraient consentir à de nouvelles concessions qui les amoindri-
raient matériellement et moralement, consacreraient la
suprématie des forces de dictature, et ruineraient ainsi toutes les libertés.
Le 27 septembre 1938, M. Chamberlain, après avoir affirmé sa profonde horreur des conflits internationaux, avait toutefois prononcé ces paroles :
« Si j'étais convaincu qu’une nation, quelle qu’elle » soit, est résolue à dominer le monde par la crainte de » sa force, j’estimerais qu'il faut lui résister. Sous une » telle domination, la vie des peuples qui croient à la » liberté ne vaudrait pas la peine d’être vécue. »
Pour l’avenir, souhaitons sans trop d’espoir que les Etats démocratiques ne se trouvent jamais devant ce dilemme : combattre ou se démettre.