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CHAPITRE IX

Les Chdises de Poste.

De Paris à Neuchâtel, en Suisse, en chaise à porteurs. — Les carrosses à six chevaux. — Voyages de M^e de Sévigné à Dol, ou en carrosse sur la Loire. — « Une dame très honnête voudrait trouver une place pour aller à frais communs, à Poitiers ou à La Rochelle. » — Le sens originaire du mot « postes », relais de chevaux. — Commodité gouvernementale et police diplomatique. — « Stations de gîte ». — Brusquet, le bouti'on de Henri II, « capitaine » de cent chevaux, loués 10 francs par jour. — 241 maisons de poste en 1584. — L'invention de la c chaise » (1665) permet de ne plus « courir la poste » à franc étrier. — « Bidets » et a malliers ». — « Chaise de Grenan » dépassée par le « Soufflet ». — Défense de voyager à deux, « ce qui causerait la ruine des chevaux ». — Un « abus » consistant à faire atteler à des « berlines » quatre chevaux de poste, est flétri par ordonnance de 1708. — Les prohibitions se renouvellent jusqu'en 1725. — 50 kilos de bagages. — Défense de donner des chevaux sans « billet ».

Cette révolution bienfaisante des chemins de fer, — et c'est là son caractère commun avec la

plupart de celles que la science a suscitées, — égalise les jouissances en les multipliant. Au riche, au bourgeois aisé, elle n'a porté nul préjudice, puisqu'il va plus vite et à moindre prix ; mais elle lui a enlevé le privilège de sa fortune en donnant à tous la faculté de voyager à bon marché, coïnmodément et avec la même rapidité. C'est un mouvement inverse à celui qui s'était produit depuis le moyen âge jusqu'au xviii* siècle, où l'écart n'avait cessé de grandir entre les classes sociales au point de vue des modes de locomotion. La duchesse de Nemours, « magnifique, dit Saint-Simon, et qui sentait fort sa grande dame », part de Paris pour Neuchâtel en Suisse dans sa chaise à porteurs, « avec force carrosses, grands équipages et un chariot derrière rempli de 16 porteurs pour relayeT ». A celte manie de se singulariser la France de 1699 offrait des obstacles naturels devant lesquels il fallut plier. Quand les chemins devenaient trop mauvais, on plaçait la chaise sur un chariot. La princesse, au retour, usa tout bonnement d'une voiture et d'un bateau depuis Auxerre ; mais elle reprit sa chaise pour rentrer à Paris dans son hôtel, environnée de 12 valets de pied et escortée de trois carrosses. Pour unique qu'elle soit, cette folle équipée révèle Tétat d'àme d'une époque et d'un milieu.

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Pour les gens de qualité, atteler alors six chevaux à leur carrosse de voyage n'était pas un luxe inutile ; il en restait souvent en route ; un cheval se noyait à l'abreuvoir; deux juments dételées, après une chute, s'échappent et l'on ne sait ce qu'elles sont devenues. Pareilles mésaventures sont plus rudes que l'éclatement d'un pneu d'automobile aujourd'hui. M°^^ de Sévigné conte son voyage de Dol, très heureux, bien qu'elle ait versé deux fois dans un étang avec son cousin de Goulanges, qui sait parfaitement nager et l'a tirée d'affaire « sans accident », ditelle, c'est-à-dire sans que personne y restât ; le reste comptant pour peu de chose. Une autre fois, à la descente de la Loire, le corps du grand carrosse mis sur le bateau devient pour la marquise cabinet de lecture ambulant, cuisine aussi, car il s'y trouve un petit fourneau et Ton mange sur une planche. Que peut-on souhaiter au delà ! « Voyez un peu, écrit-elle, comme tout s'est raffiné sur notre Loire (1680). »

Le citadin du xviii* siècle, médiocrement fortuné, se rendait à sa maison de campagne en charrette à bœufs ou sur une monture affublée d'une vaste selle garnie de tout un attirail de sacoches et de portemanteaux. Pour les longs parcours, on cherchait des associations : « Une

dame très honnête, disent les Annonces-Affiches de 1788, voudrait trouver une place pour aller, ces jours-ci à frais communs, à Poitiers ou à La Rochelle ». Nombre d'insertions de cette sorte paraissent dans chaque numéro. Mais un seigneur comme le duc de Croy, quittant Paris pour son château de THermitage en Flandre, accompagné de tous ses gens et de ses chevaux de main, partait en quatre voitures, dont une pour son fils avec sa nourrice et ses deux gouvernantes.

Dans leurs déplacements ordîhaires, les gens riches prenaient la poste. Ce mot de « postes », synonyme pour nous d'organe de transmission des lettres, avait à l'origine un tout autre sens. Il désignait des relais à organiser de distance en distance, pour louer des chevaux aux coureurs du Roi et forcer les envoyés des princes étrangers à n'en pas louer d'autres, afin que leur passage étant ainsi partout signalé, ils ne pussent s'écarter de leur route. Mesure de commodité gouvernementale et de police diplomatique, tel fut en 1464, le but que visait un arrêt du conseil de Louis XI, où l'histoire a, bien à tort, voulu trouver l'institution delà « Poste aux lettres ».

Les messagers qui, depuis longtemps, portaient les lettres des particuliers en demeurèrent exclusivement chargés pendant près de deux siècles.

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Ils partaient, les uns à date fixe, les autres à leur convenance. Malherbe écrit de Caen (1621) : « Il n'est pas de nos messagers comme de ceux des autres universités qui ont leurs journées réglées. Les nôtres n'ont ni gages, ni privilèges, et, par conséquent, ils font leur voyage quand cela leur semble bon ; mais, pour cela, ils ne laissent pas d'être souvent à Paris, et sans une malchance extraordinaire il est malaisé qu'on aille au Ferà-cheval (rue Aubry-le-Boucher) sans y trouver quelqu'un » . Ce fut seulement à partir de 1653 que le port des « ordinaires», facultatif depuis une vingtaine d'années, devint obligatoire pour les maîtres de poste ; obligatoire en théorie du moins, car le nouveau système mit cent ans à se généraliser : de Lyon à Marseille et à Montpellier, on ne commença que sous Louis XV, en 1741, à confier le service des malles de lettres aux maîtres de poste, tenus de fournir les chevaux

nécessaires.

Jusqu'à la fin de la monarchie, bien que passagèrement réunies sous une direction unique, la poste aux lettres et la poste aux chevaux demeurèrent distinctes. Cette dernière, laseule dont nous nous occupons aujourd'hui, mit elle-même près de 150 ans à prendre corps : il était facile de nommer un conseiller, grand maître des coureurs

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HO l'évolution des moyens de transport

de France, et de lui attribuer des gages de 64.000 francs, supérieurs, si tant est qu'ils aient jamais été payés, au traitement de notre ministre des Postes et Télégraphes ; mais il l'était beaucoup moins, au xv^ siècle, d'établir, d'un trait de plume, « de 4 en 4 lieues, personnes séaWes pour entretenir 4 ou 5 chevaux de légère taille, bien harnachés et propres à courir le galop». Ces maîtres de poste, tenus de monter en personne, devaient être payés sur le pied de un franc 'par kilomètre « pour chaque cheval qu'ils bailleront, y compris celui de la guide qui conduira le courrier ». ~ Le tout demeura sur le papier durant quelque cent vingt ans. Avant les soi-disant Postes de 1464, il y avait déjà des « stations de gîtes » confiées à des « Maîtres tenant les chevaux courant pour le service du Roi ». Ces « chevaucheurs de l'écurie », si l'on admet que les deux titres fussent synonymes, auraient augmenté sous Louis XI, puisqu'ils étaient, en 1483, au nombre de 234 portant les armes royales en enseigne sur l'épaule. Réduits à 120 sous Charles VIII et Louis XII, ils avaient pour chef le valet de chambre Jean du Mas, seigneur de Saint-Hilarion, qualifié de « contrôleur général des postes ».

Brusquet, le bouffon de Henri II, commandait Il un personnel à peu près égal. 11 avait eu l'idée

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d'organiser, à Paris, une poste d'environ 100 chevaux, — « capitaine de cent chevaux légers », comme il s'appelait en riant, — loués 10 francs par jour aux Français et 12 fr. 50 aux étrangers. Il s'enrichit fort à ce trafic, « car, dit Brantôme, il n'y avait pour lors nulles coches de voiture, ni chevaux de relais comme pour le jourd'hui, ni de louage que fort peu ». D'après un état de 1584, il existait 241 « maisons de postes, où devaient se trouver toujours 2 chevaux et 2 hommes pour porter le service du Roi ». Ce n'était guère et l'on voit un édit de 1625 insister pour qu'il fût établi des relais espacés de 4 en 4 lieues, ce qui n'advint que plus tard et fort lentement.

Les chevaux manquaient au début du règne de Henri IV : « Nos sujets ne peuvent vaquer à leurs affaires, dit un document de 1597, sinon en prenant la poste, qui leur vient à excessive dépense, ou les coches, qui ne peuvent être établis partout et sont d'ailleurs si incommodes que peu de personnes veulent s'en servir... » Or courir la poste à franc étrier n'était pas jugé non plus très confortable.

Ce fut une date dans l'histoire des transports (1665) que l'invention de la « chaise », ou mieux du fauteuil à deux roues, porté sur un châssis, auquel les gens délicats et opulents purent atteler, sinon les bidets réservés aux cavaliers, du moins

des malliers de plus forte espèce. Cette idée surprit tout le monde par sa nouveauté. Elle appartenait au marquis de Grenan, grand échanson, qui en tira bon parti en vendant, — 1.000 francs la pièce, — ou en louant, à tant le kilomètre, les véhicules qu'il avait fait construire. Très vite, il fut dépassé ; à la « chaise de Grenan » succéda le « soufflet » à deux places. Puisqu'on courait la poste en voiture pourquoi ne pas la courir à deux ? L'autorité intervint : défense formelle de se mettre deux dans un « soufflet », ce qui « causerait la destruction des chevaux et la ruine des postes ».

La clientèle aristocratique n'en tint compte ; bien mieux, elle eut la « folie » de remplacer la chaise à deux roues par une berline. Pareil désordre pouvait-il être toléré ? « Depuis quelque temps, dit une ordonnance royale de 1708, plusieurs particuliers ont introduit Vabus de faire atteler à des voitures à quatre roues, dites berlines^ 4 chevaux de poste avec lesquels ils prétendent faire la même diligence que dans les chaises à une personne seulement ; outre la pesanteur de ces voitures, elles sont encore chargées de cofl*res, de malles et de laquais derrière ; en sorte que les chevaux de poste, trop faibles pour tirer lesdites voitures, succombent (?)

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et que les routes les plus fréquentées du royaume se trouvent démontées... » Il était en conséquence interdit à la poste de donner des chevaux pour les berlines... « à moins que leurs maîtres n'eussent une permission expresse », qui sans doute ne leur a jamais fait défaut.

Pareilles prohibitions se renouvellent périodiquement jusque vers 1725, où, sans doute, l'autorité s'avoua vaincue. 11 en fut de même pour les bagages mis sur les chaises de poste, dont le . poids avait été longtemps limité à 50 kilos; l'excé. dent, après pesage réglementaire, devant être ôté. Les voyageurs étaient d'ailleurs responsables des bêtes qui, parleur faute, éprouvaient quelque dommage. Sur un placet présenté au Roi par le maître de poste de Villepreux, le duc de Saint- Simon, alors mestre de camp de cavalerie, recevait du secrétaire d'État de la guerre ordre de Sa Majesté de « satisfaire » ce maître de poste auquel il avait crevé un mallier.

Le gouvernement avait intérêt à protéger le monopole, il en surveillait l'exercice, et par là se tenait au courant du mouvement des voyageurs étrangers dans le royaume. En certaines occurrences, il suffisait, pour arrêter toute communication, d'envoyer défense à toutes les postes « de

donner des chevaux sans billet ».

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