‹ L'évolution des moyens de transport [microform]. Voyageurs--lettres--marchandisesChapitre 23 sur 75 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Le Port des lettres jusqu'à Louis XIIL

On écrit plus qu'on ne voyage. — La circulation des lettres a modifié les conditions de la vie plus que le déplacement des personnes. — Coureurs « fieffés » et héréditaires du moyen âge. — Messagers de pied et chevaucheurs privés des riches. — Ils sont payés à forfait, 18 francs par jour pour 55 kilomètres. — 5 à 10 franc» par jour pour les messagers de pied. — 30 francs par jour payés par Orléans (1429) au temps de Jeanne d'Arc.

— Un port de lettres de plusieurs mille francs. — Les messagers de l'Université. — 38 francs payés à Tannée en 1615 par un bourgeois pour correspondre de Troyes avec Paris. — Les messagers-bouchers de Strasbourg. — Les chevaliers maîtres-de-poste de l'Allemagne du Nord.

— Les « Vat-à-pied » municipaux. — Leur condition sociale. — Leur traitement variable. — Corporation des 14 de Toulouse. — Concurrences interdites. — Les habitants de Saint-Malo s'opposent à la création d'un courrier pour Fougères.

On écrit plus que Ton ne voyage. Autant et plus que le déplacement des personnes, la circulation des lettres a modifié les conditions de la vie. La

transmission régulière des correspondances fut un progrès plus grand, en son temps, que n'ont été dans le nôtrele télégraphe, ou le téléphone, inventions beaucoup plus merveilleuses en ellesmêmes. Le télégraphe abrège, le téléphone supprime le délai des communications ; mais ces communications mêmes, à peu près inexistantes avant elle, la « poste » les créait, — la a poste », dans son acception moderne, puisque ce mot eut longtemps un tout autre sens, les anciennes postes étant exclusivement des relais de chevaux et n'ayant rien de commun avec le port des lettres, lesquelles étaient confiées à des messagers publics ou privés.

Le moyen âge, qui avait des vassaux-bergers ou flleuses de chanvre et des cuisiniers héréditaires, eut aussi des coureurs « fieffés », gratifiés d'une terre qu'ils possédaient féodalement en propre, moyennant l'obligation de remplir chez le seigneur, de père en fils, à perpétuité, l'emploi de coureur. Lestes et agiles, les premiers coureurs féodaux eurent sans doute dans leur descendance des hommes replets et poussifs et, d'un commun accord entre vassaux et suzerains, le service personnel se changea en une redevance pécuniaire.

Les riches personnages entretenaient des mes-

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sagers de pied et des chevaucheurs : de ces derniers, le roi de France en avait une centaine ; chez l'archiduc-régent des Pays-Bas, ils étaient vingt-six ; de moindres seigneurs se contentaient de deux ou trois. Les chevaucheurs étaient payés à forfait : au xiv* siècle, 18 francs par jour pour un parcours de 55 kilomètres environ ; s'ils perdaient le cheval à eux confié, ils le remplaçaient aux frais de leur maître. Les messagers de pied, par journée de 30 kilomètres en moyenne, touchaient 9 francs chez le Roi (1380); à la solde des particuliers ou des villes leur salaire variait de 5 à 10 francs. Un voyage de nuit valait le double : 20 francs ; de mêmes les courses périlleuses : Odéans, assiégé par les Anglais avant l'arrivée de Jeanne d'Arc (1429), n'hésite pas à rémunérer, sur le pied de 30 francs par jour, un commissionnaire exposé sans doute à de fâcheuses rencontres dans ce temps de guerre et de brigandages.

Si les distances sont grandes, si le courrier de cabinet à l'ordre de marcher nuit et jour, un port de lettres arrive à coûter plusieurs milliers de francs; au contraire, lorsqu'on peut, par l'intermédiaire de quelque « cher et espécial ami », tel que sont « les courratiers de vin et de -change », confier son pli à un charretier qui

fasse route avec ses marchandises dans la direction voulue, ou plus simplement lorsque le destinataire habite une localité desservie par les « petits messagers de TUniversité », le prix ne dépassera pas 5 francs de Troyes à Paris (1522) pour un sac de procédure et même 0,60 centimes pour une simple missive de Paris à Soissons (1527).

Mais le cas est rare ; quoique les messagers de l'Université, cha/gés au moyen âge de la correspondance des étudiants avec leurs familles et employés en fait par toutes sortes de personnes, fussent assez nombreux, — trois pour Blois, quatre pour Fontenay-le-Gomte, six pour Rouen, un pour Dol et Saint-Malo réunis, — on se demande si tous s'acquittaient réellement de leur office, ou s'ils ne s'étaient pas fait investir de ce titre simplement pour être dispensés de l'impôt rigoureux des tailles, ainsi qu'il leur est reproché par les États de Normandie (1620). Quel que soit le mode de transmission, tous les ports de lettres jusqu'au commencement du XVI' siècle sont chers : 40 à 70 francs de Paris à Rouen, à Troyes, à Tours, et, si l'on se sert de messagers spéciaux, c'est 55 francs de Nantes à Vannes par un « poste » et de Paris à Angers 180 francs. Les prétentions des estafettes sont d'ailleurs très

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diverses, puisqu'on 1537, de Troyes à Sens, il en coûte 15 francs pour une lettre par le messager de Troyes et seulement 7 fr. 50 par le messager de SenSj qui sans doute prenait les dépèches au rabais comme fret de retour. Les messagers traitaient aussi à forfait : une bourgeoise de Troyes, M""^ Vignier, payait sous Louis XIII un fixe de 38 francs par an (1615) pour correspondre avec Paris.

Mais à cette époque^ dans toute l'Europe, bien avant qu'aucun gouvernement se fût avisé d'y pouvoir, le besoin de relations avait depuis longtemps suscité, entre les villes même éloignées, des courriers plus moins réguliers : celui de Perpignan est tenu, dès 1500, d'aller en huit jours à la cour du roi d'Espagne; chaque semaine partait alors de Venise un envoyé pour Nuremberg et un autre de Nuremberg pour Venise ; Amsterdam avait plusieurs « messagers jurés » (1557) ; cet emploi était exercé dans l'Allemagne du Sud par les bouchers ; il était rempli par des chevaliers dans l'Allemagne du Nord^ où l'Ordre Teutonique avait fait de ses commandeurs des maîtres de poste. Ceux-ci disparurent de bonne heure, mais les « postes bouchères » subsistaient encore en 1671 à Strasbourg; quatre membres 4e la corporation en

avaient Tentreprise et entretenaient à cet effet 70 chevaux.

Les offices de messagers sont partout assez recherchés ; le droit de les conférer est revendiqué par le corps de ville et par les magistrats du bailliage, qui entrent parfois en conflit à ce sujet et nomment chacun de leur côté des candidats différents. En règle générale, la municipalité choisit les titulaires, puis, après caution fournie par eux et attestation de bonne vie et mœurs, ils sont reçus par le Parlement, devant lequel ils prêtent serment. Ce sont des gens de la classe moyenne, souvent de petits propriétaires : le messager ordinaire de Moulins possède une maison (1603) ; celui d'Amiens à Paris est détenteur d'une portion de fief (1624). Le nombre de ces messagers n'a rien de fixe : Langres n'a qu'un « vat-à-pied » municipal pour porter ses dépêches (1643); Toulon en a deux au service de la communauté, dont l'un résidant à Aix ; Périgueux en a quatre (1618), Nîmes aussi, depuis la fin du xvi* siècle, et en établit deux nouveaux (1634) pour aller à Milhau en Rouergue. .

Laplupartde ces porteurs jurés ne vont pas loin : leur mission consiste à relier leur localité avec le chef-lieu de la province, — celui d'Avallon se rend à Dijon, celui d'Ussel à Tulle, celui d'Agen

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à Bordeaux, — ou, plus modestement, avec un bourg situé sur la grand'route. Le traitement est proportionné à la distance et à la périodicité des voyages, irréguliers au début, puis effectués tous les huit jours et même deux fois par semaine, à pied ou à cheval, en vertu d'arrangements avec le maîtres des messageries : celui de Metz à Strasbourg touche 1.000 francs (1635), et celui d'Avallon 350 francs de gages annuels, tandis que Taulignan (Dauphiné) paie 28 francs par an son piéton pourValréas.

Le transport des lettres intéressa peu les États Provinciaux ; on voit bien ceux de Provence traiter avec un parfumeur d'Aix (1617) de l'établissement d'un service pour Paris, et créer un « ordinaire » pour Lyon, afin « de remplacer les messagers exprès qui tardent en chemin le double du temps qu'il faut » ; mais le soin des correspondances demeure surtout aff'aire locale, et au même temps où les communes bretonnes instituent des estafettes à leur usage, — Auray avec Vannes, Hennebont avec Nantes (1632), -— les Etats de Bretagne refusent au gouvernement tout concours à ce sujet; Richelieu, qui leur demandait des fonds pour solder les courriers d'Angers à Rennes, ajoutait d'ailleurs discrètement : « Ce que je ne désire qu'autant que

vous jugerez qu'il revienne de l'utilité à la

province ».

La communication des principales villes entre elles était entretenue par des messagers travaillant isolément ou en corporation comme les quatorze de Toulouse, sous le patronage de « Monseigneur TArchange Saint-Gabriel » (1588), qui tous les quinze jours, partaient alors pour Paris, Lyon ou Bordeaux. De la capitale pour la province, c'est-à-dire sur les grandes artères où circulent les wagons-poste, les « ambulants » de nos jours, les messagers dits « royaux » disputaient le port des lettres et paquets aux messagers dits « de l'Université » ; les uns et les autres obtenant alternativement des tribunaux et du Conseil des arrêts qui « cassaient et annulaient tous les précédents » et leur concédaient tour à tour des monopoles aussi absolus que fragiles.

De leur côté, ces messagers de grandes lignes défendaient énergiquement leur réseau contre les concurrences nouvelles : pourquoi les habitants de Saint-Malo s'opposent-ils à la création d'un courrier pour Fougères, par Dol et Antrain, « ayant assez, disent-ils, de celui de Paris à Saint-Malo, qui fait le service sur la route dudit Fougères ? » On devine que cette protestation était inspirée par le courrier parisien menacé

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d'un détournement partiel de trafic. Sous prétexte de faire cesser la mauvaise intelligence qui existe entre les entreprises rivales, mais en réalité pour se procurer quelque argent en vendant les charges nouvelles, l'État imaginait (1634) des « intendants contrôleurs généraux des messagers, voituriers et rouliers de France ». Ils n'auraient su que multiplier les querelles avec les fonctionnaires préexistants, investis comme eux des pouvoirs les plus étendus, appuyés sur les textes les plus formels..., s'ils n'avaient été supprimés Tannée suivante.

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