PRÉFACE
dispose quand il le faut de courants d'une nature particulière pour la prompte diffusion des systèmes, des opinions ou des découvertes. De grands mouvements politiques, religieux, scientifiques même ou économiques, se sont produits avec autant de soudaineté dans le passé, et les idées ont fusé de cerveau en cerveau, au zvr siècle ou au xviu% aussi vite qu'elles se répandent en notre siècle de téléphone et de radiotélégraphie.
Si la Révolution française, au lieu d'être contemporaine des diligences et des courriers bi-hebdomadaires, s'était accomplie, par exemple, il y a une quinzaine d'années, il ne manquerait pas d'historiens futurs pour soutenir qu'un régime aussi solide que l'ancienne monarchie n'aurait pu s'effondrer en quelques semaines sur l'ensemble du territoire, en un temps où les chemins de fer, les dépèches électriques et les journaux à un sou auraient rendu possible un pareil événement.
Pour les riches contemporains, clients habituels du télégraphe, abonnés aux téléphones urbains et ruraux, le bon marché des timbres les touche peu ; ce chapitre de leur budget est quatre ou cinq fois plus élevé qu'au temps où le port des lettres coûtait quatre ou cinq fois plus
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cher. Des teigoeurt, sous Louis XV, ne dépensaient pas 150 francs par an de ce chef et. de gros bourgeois déboursaient à peine 50 francs.
La lettre portée par la vapeur, la phrase écrite au bout d'un fil. ou même sans fil, à IraYers l'espace par un courant électrique, la conTertation de deux interlocuteurs éloignés de quinze cents kilomètres, ces phénomènes, qui passeraient pour invraisemblables, si nous n'en usions tous les jours, Hont encore « aimés pour eux-mêmes » par des créatures moins blasées : un Chinois, un Sénégalais, se payent cinq francs de chemin de fer pour aller n'importe où et revenir. Sans descendre, comme les enfants se payent deux sous de chevaux de bois et, pour les Arabes d'Algérie, le téléphone est un jouet si amusant qu'ils en usent pour le plaisir et qu'on a peine à les en arracher.
Nous autres, Européens, si nous dégageons des appels téléphoniques superflus, des télégrammes inutiles et de ce fatras de papiers indifférents qu'apporte le facteur, les quelques lettres vraiment agréables ou nécessaires, nous constaterons que celles-là nos pêret, pour les recevoir moins vite, les recevaient aussi il y a soixante-dix ans ; que, par conséquent, le résultat positif des organismes nouveaux sur les rela-
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lions humaines n'est pas proportionné à la valeur propre de ces découvertes géniales qui honorent si fort l'esprit humain.
Mais ce qui est vrai pour les voyageurs et les correspondances déjà transportés autrefois, bien que lentement, ne l'est pas pour les marchandises, hier inertes, que leur volume et leur poids semblaient, depuis l'origine du monde, attacher inexorablement au sol. La mobilité nouvelle des choses, ses conséquences sur la mentalité des ^ens, constitue une révolution, p'"^ ^....r..,j.. que toutes les autres.
Si l'attrait du voyage s'atténue, objectivement, parce que la couleur locale s'efface et que le monde s'uniformise, le voyageur, subjectivement, en jouit moins à mesure qu'il multiplie ses pérégrinations. Il n'est plus rien de neuf pour lui, soit ({u'il revoie souvent les mêmes aspects, soit que les nouveautés ne semblent point telles à ses yeux lassés. A ceux que Ton nomme les « heureux de ce monde, » les bienséances ou les affaires imp«H sent beaucoup de déplacements en chemins de fer, fastidieux et fatigants, dont ils n'étaient pas tenus lorsque les distances ne permettaient pas de les effectuer en poste ou en diligence. La facilité même des communications crée ainsi aux modernes des ennuis auxquels les anciens
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D'étaieut point loumiii. Pour le petit (groupe d'oisifs aisés qui n'ont d'autre ambition que de « tuer le temps, » ils arrivent à le tuer plus élégamment par le mourement perpétuel qu'ils se donnent. OrAco à la multiplication des moyens de transport, ils alternent les toumée§ lointaineii aTêC les stations estiTales ou hiTernales, les allées et venues répétées d'un domaine à un autre et de la capitale au fond de la prorlnce. Uaii leur vie n*en est pas très notablement embellie.
Il n'en est pas de même de la masse populaire; pour elle, la transformation dans les modes, le train et le prix de la circulation a été vraiment un bienfait social, et d'abord en ceci : qu'elle dispose maintenant de biens et goûte des plaisirs dont les riches autrefois avaient le mono* pôle. Les quinie cent mille chevaux attelés à la carriole du paysan, les trois millions cinq cent mille bicyclettes urbaines ou rurales ont apporté beaucoup plus de confort et rendu plus de services réels aux classes agricoles et ouvrières que les 80.000 automobiles n'ont fait aux classe)» bourgeoises ou opulentes.
De même, la locomotion rapide et à ba« prix des chemins de fer a pour caractère et pour résultat principal on nivellement des jouissances : à la foule des salariés modestes qui
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n'ataient ni le temps ni l'argent pour 8e déplacer naguère, elle procure, soit le gain meilleur au loin, soit le retour périodique au pays natal, soit l'excursion de vacauces, l'envahissement pendant quelques jours de Paris, des plages balnéaires, du site renommé dont le souvenir, tranchant ici sur la monotonie de l'existence, charme (les millions de foyers laborieux.
Sans s'exagérer non plus la portée du développement des communications écrites ou parlées, on doit reconnaître que ce besoin nouveau d'envoyer et de recevoir des lettres et des imprimés innombrables, artificiel comme la plupart des besoins, donne des joies réelles pourtant, surtout aux petits, aux familles peu ^fortunées, dispersées par le travail, dont les membres se sentent moins loin les uns des autres depuis qu'un simple timbre de trois sous les sépare et qu'un ouvrier ou un domestique, appelé par une dépêche de GO centimes, peut arriver à temps pour embrasser sa mère mourante. Ce réconfort apporté aux foyers populaires, ce supplément de tendresse et de pitié, n'est-ce pas le meilleur gain de ces postes dont nous sommes si fiers ?
D'ailleurs, le progrès n'agit pas néceisairement et comme fatalement au profit de la foule. Ce serait une idée très fausse de le croire ; et c'est
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d'améliorer le tort de la maase, — en betnooop de domaines, sinon dans tous, — d'en conclar* que la marche de ce qu'on nomme « cifilisation - profite ria/urf//^menr au plus grand nombre, eu dans l'antiquité des « ciTÎlisations » 1res avancées qui n'ont jamais profité qu'à une élite; il y en a eu dans l'Europe moderne, dont le développement même opérait au détriment du plus grand nombre des individus, et c'a été le cas de la France où la condition dee salariés était bien pire au xtui* siècle qu'au xv*.
De ces phénomènes économiques personne n'est responsable : suivant que les inventions portent snr la qualité on sur la quant ité^ soivant que le bien-être créé par elles est cher ou bon marché, elles augmentent ou diminuent l'écart entre les hommes, elles distancent les classes ou les rapprochent. 11 y avait à coup sûr moins de distance entre les rois et les bergers du xiii* siècle, qui voyageaient achevai, qu'entre le maréchal de Richelieu voyageant dans sa •« dormeuse », chaise de poste suspendue avec un système de rouleaux et de cordes à boyau, dans laquelle quatre armoires étaient pratiquées avec toutes les commodités d'un homme malade dans sa
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chambre, et les gens peu fortunés réduits à se faire lier sur Timpériale de la diligence. •< L'idée seule d'aller sur cette fatale impériale me fait frémir, o dit la fille d'un petit marchand, réduite arec son père à en passer par là parce qu'il ne peuvent attendre jusqu'à la semaine suivante une place dans l'intérieur (1765); « quoique liée, j'aurai peur à en mourir et puis l'espèce d'opprobre qui s'attache, peut-être sottement, à \')y:ii.'er ainsi me donne le frisson. »
Les financiers, les riches seigneurs, possédaient une « berline anglaise >» ou « allemande »>, avec cave et pont pour les malles; les unes avaient un lit, d'autres quatre bons fauteuils. Comme dans le carrosse qui servit à la fuite de Varennes, d'utiles accessoires y figuraient : cuisinière en tôle, cantine en cuir pour bouteilles, coffres en noyer garnis de tuyaux d'aisances, etc. Pour traîner au galop ces vastes machines, il ' n coûtait bon : 700 francs de Calais à Paris; « mais le coche ordinaire, dit un étranger, est un véhicule qu'aucun homme soucieux de ses aises ne consentirait à prendre , il marche d'ailleurs au pas d'un chariot ». Dans cette tapissière, qui mettait sept jours pour venir à Paris, rien ne protégeait les voyageurs des intempéries; les derniers arrivt^s, obligés de se contenter des
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marchepieds latéraux, aYaienl le fronl à la hauteur des genoux de leurs compagnons et leurs pieds sans appui oscillaient aux cahots du chemin.
La Rétolution et l'Empire ne changèrent rien à cet état de chosen parce qu'ils n'y pouvaient rien chaiigor : la liherté politique ou les succ^s militaires étant, comme nous l'avons constaté sans cesse au cours de ces études, tout à fait indépendants des étolulions économiques. Il était au pouvoir des assemblées parlementaires d'instituer l'égalité de tous les citoyens devant la loi, mais non devant les moyens de trans ports , et la machine à vapeur ne s'invente point par décret. Aussi, cinquante ans après la proclamation des Droits de l'homme, les maçons de la Creuse, pour venir à Paris sous Louis-Philippe, 4 oiiiiiKiaient-ils à s'entasser comme des volailles dans le panier suspendu, entre les roues, A l'essieu des pataches et des c coucous. »