‹ L'évolution du Chartisme, 1837-1839Chapitre 14 sur 65 · Gammage, p · texte numérisé non relu

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la visite procliaine de leur orateur favori, elles se réunissent au nombre de quatre mille et, dignes descendantes de Praxagora et de Lysistrata, elles conviennent qu'aucun membre du sexe fort ne sera admis parmi elles : malgré cette défense, un curieux se glisse sous un déguisement féminin, dans rassemblée des femmes, mais mal lui en prend, car, l'ayant découvert, celles-ci le chassent avec force horions.

Henry Vincent est de petite taille; mais ses mouvements sont pleins daisance, d'enjouement et de grâce: son grand charme dorateur est dans le geste. Il a un talent tout particulier pour faire rire son auditoire par sa bouffonnerie et ses dons d'imitation ; il sait aussi le faire vibrer et l'enthousiasmer pour de grandes idées qui apparaissent incontestables lorsqu'elles sont affirmées par cette voix chaude et prenante. Sa fertilité oratoire est incomparable et sa faconde s'explique peut-être par ce fait que, fils d'un orfèvre de Londres retiré à Hull, Henry Vincent a commencé, dès l'âge de treize ans, à faire de la politique et à parler en public. Après un apprentissage dans Timprimerie, il est revenu à Londres où les mêmes préoccupations l'ont mis en contact avec le petit groupe des démocrates ouvriers; et, malgré sa jeunesse (il n'a que vingt-cinq ans), il est choisi par la W. M. A. pour accompagner Cleave dans un voyage de conférences.

La W. M. A. a en effet décidé d'envoyer, dans les districts du Centre et de l'Ouest et dans le pays de Galles, ces deux hommes choisis, l'un pour son expérience assagie, l'autre pour sa jeune éloquence : ils ont mission de donner une direction politique aux associations naissantes, de créer de nouvelles unions et d'organiser de grands meetings destinés à agir sur l'opinion publique et sur le Pailement. Mais les délégués de la W. M. A. vont se trouver en présence d'une agitation déjà commencée et en contact avec des populations travaillées par d'autres orateurs d'un tout autre tempérament. Depuis plus d'un an, la loi des pauvres et le Factory System sont l'objet d'une campagne systématique de la part de conservateurs sociaux et de certains radicaux. Dès 1836, Feargus O'Connor a commencé à travers les districts industriels luui tournée de réunions publiques dans lesquelles il oppose aux artisans de Londres, à ces petits bourgeois socialistes qui forment le plus bas échelon des classes moyennes, « les visages non rasés, les mains calleuses et les vestes de

futaine » des vrais prolétaires. La double action des Stephens et des Oastler, d'une part, et de Feargus OConnor, de l'autre, a eu, avant l'entrée en scène de Cleave et de Vincent, un retentissement considérable dans les milieux ouvriers. L'impopularité d'une loi odieuse et un agitateur de premier ordre ont créé en Lancashire et en Yorksbire un état d'esprit révolutionnaire qui va se répandre comme une traînée de feu : un phénomène de contagion collective va se produire qui, s'il laisse intactes les convictions fortes et mûres des Cleave, des Hetherington et des Lovett, atteindra même certains modérés, comme Henry Vincent, que leur générosité juvénile expose à tous les entraînements.

Malgré l'accord entre la W. M. A. et la B. P. U., décidées à mettre en jeu la seule force morale et à organiser un mouvement pacifique, une évolution presqu'immédiate transforme les caractères du chartisme. Avant même que la W. M. A, ait commencé sa propagande, le chartisme de la force physique était né : la psychologie collective des masses auxquelles s'adressent les protagonistes de la force morale, les conditions dans lesquelles s'exerce leur action, rendront presqu'impossible la lutte contre les tendances créées et développées par des leaders que leur sincérité ou leur ambition a amenés à préconiser la violence.

Entretenu par les cbartistes de la force physique qui dominent les clubs, cet état d'esprit révolutionnaire va être porté à son paroxismepar les réunions publiques dont justement les cbartistes de la force morale voulaient faire l'instrument de leur propagande pacifique. Les ouvriers y arrivent avec la fatigue d'un dur travail ou avec l'exaspération de jours de chômage longs, anémiants, désespérants; aussi leurs âmes s'enflamment-elles d'autant plus facilement aux paroles de révolte, que leur esprit subit une constante surexcitation : la misère au foyer, au dehors un cadre de drame populaire. Dans les meetings, le soir, au clair de lune ou à la lueur des torches, les orateurs oublient toute modération, naturelle ou volontaire, à la vue des visages amaigris et affamés de ceux qui les écoutent; et, lorsque l'un d'eux s'écrie que le temps d'agir est venu et qu'à sa demande : « Ètes-vous prêts ? » une décharge d'armes à feu répond, comment l'atmosphère même qu'ils respirent n'unirait-elle pas tous les assistants dans un même mouvement de révolte contre les conditions économiques et sociales de leur existence?

A partir du 1" janvier 1838, chaque meeting montre les progrès de la force physique et le recul des méthodes de la W. M. A. Chaque meeting éclaire une des étapes de l'évolution ; et, fait significatif, les deux formes sous lesquelles se manifeste la tendance révolutionnaire, Tidée de violence et l'idée de grève générale vont bientôt se trouver non plus seulement dans la bouche de démagogues, mais môme dans celle du leader de la Birmingham Political Union.

Le 1" janvier, c'est le conservateur social Stephens qui se déclare un révolutionnaire par le feu, un révolutionnaire par le sang, jusqu'au couteau et jusqu'à la mort, et il donne le conseil à tout homme d'avoir ses pistolets ou sa pique, à toute femme d'avoir sa paire de ciseaux et à tout enfant sa boîte d'aiguilles : c'est le fameux meeting du jour de l'an, à Newcastle upon Tyne, où, à l'occasion de la loi des pauvres, la nécessité de la violence est exprimée pour la première fois. Et le même mois, à Glasgow, à propos du Factory System, au nom du droit qu'a tout homme « de se procurer par son travail de quoi se nourrir et se vêtir confortablement, lui, sa femme et ses enfants», le même Stephens somme les classes régnantes d'agir « comme la loi le prescrit et comme Dieu l'ordonne», sinon il les menace: « Alors nous le jurons par l'amour que nous avons pour nos frères, par Dieu qui nous fit tous pour être heureux, par la Terre qu'il nous donna pour nous nourrir, par le Ciel qu'il destine à ceux qui s'aiment les uns les autres ici-bas. et par l'Enfer qui est la part de ceux qui, violant l'Écriture Sainte, ont condamné leurs compagnons d'existence, l'image de leur Dieu, à la faim, au dénuenient et à la mort; nous avons juré par notre Dieu, par la Terre, par le Ciel et par l'Enfer que. de l'ouest à l'est, du nord au sud. nous envelopperons d'une flamme dévorante, à laquelle aucun bras ne pourra résister, les manufactures des tyrans du Coton et les monuments de leurs rapines et de leurs meurtres, édifiés sur la misère de millions d'êtres que Dieu, notre Dieu, le Dieu de lÉcosse a faits pour être heureux. »

Le 24 mars paraît dans la Northern Star la lettre de Georges Julian Harney qui alfa(jut' la |)olitique de la W. M. A. et affirme l'antagonisme irréductible entre les classes sociales, la nécessité de la lutte de classes, seule tactique propre à donner des résultats. Et le 31, la Northern Star, qui depuis le 27 janvier s'est

assuré la collaboration du « Glorieux Bronterre », publie du grand théoricien chartiste un article montrant que les idées émises par Harney se généralisent : « Les matières contenues dans votre numéro de samedi prouvent que ses rédacteurs se préparent à agir aussi bien qu'à écrire et à parler et, ce qui est bien plus important, que les hommes du Nord se préparent à agir avec vous et même à aller plus loin que vous, si c'est possible. Je ne donnerais pas une ligue de tous les écrivailleurs de journaux et faiseurs de discours du monde, à moins que leurs paroles ne soient de nature à déterminer le peuple à agir. C'est dans le meeting radical tenu à Bury que j'ai vu le premier exemple d'une Trade Union, ayant l'intelligence et la hardiesse de déclarer que la politique est une partie essentielle de leurs légitimes objets. Le vieux coucou crie : « Nous n'avons rien à faire avec la politique » ; ce cri que des fripons ont inventé a été disqualifié à Bury avec beaucoup de sagesse. » L'action, c'est plus quun conseil que donne Bronterre OBrien, c'est un fait qu'il constate : les populations ouvrières en ont assez des paroles, elles veulent des actes, elles sont prêtes à agir elles-mêmes ; mais quelle sera justement la forme de cette action personnelle et directe?

Le 8 mai, la W. M. A. publie la Charte du peuple, et le 28 ', le Comité de la B. P. U. présente pour la première fois ce projet à une réunion publique. C'est à Glasgow qu'a lieu cette première grande démonstration chartiste. La 'W. M. A. a délégué pour y assister le Docteur Wade et Thomas Murphy -, la B. P. U. Thomas Atvvood, Douglas, Edmunds, Muntz et CoUins. A onze heures, les ouvriers organisent une large procession pour aller au-devant du leader du peuple. Et bientôt deux cent mille travailleurs se trouvent réunis sur les bords de la Clyde, l'air retentit de quarante orchestres et deux cents bannières flottent au vent. Accueilli par de formidables applaudissements, Thomas Atwood prend la parole : La W. 3L A. et la B. P. U. sont d'accord pour conseiller aux démocrates Chartistes de présenter au Parlement pétitions sur pétitions ; si la Chambre des Communes ne s'incline pas devant la volonté exprimée par les trois millions de signatures qu'on peut escompter, après avoir donné aux Législateurs le loisir de la réflexion, les ouvriers et les hommes de la classe moyenne, disposés

1. Lovett, op. cit., p. 172 : Lovett dit le 21, la Northern Star, le 28.

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