‹ L'évolution du Chartisme, 1837-1839Chapitre 24 sur 65 · Northern Star, 19 janvier · texte numérisé non relu

Northern Star, 19 janvier

dépensé pour elle plus d'argent et sacrifié plus de temps, de santé et de fortune, qu'aucun autre homme en Angleterre. {Applaudissements.) Nous avons été dénoncés comme des anarchistes et des révolutionnaires, comme des incendiaires et des héros du poignard et de la torche; mais, pendant les sept années que j'ai lutté pour la cause des classes laborieuses, il n'est pas arrivé le moindre dommage à une seule personne ou à une seule propriété, sur mon avis ou sur mon conseil. [Bruyants applaudissseinents.) Pourquoi m'injurient-ils ? Parce que je ne vous ai pas poussés à des actes incendiaires et que je n'ai pas précipité le pays dans une guerre civile. {Écoutez, écoutez.) J'ai trop le respect de la propriété, de votre propriété, de votre travail pour vous donner de tels avis ou vous conseiller une ligne de conduite qui puisse vous amener à de tels résultats. {Applaudissements.) En réclamant le suffrage universel, je désire rendre la propriété plus sûre et assurer aux producteurs de toute la richesse une influence et une part dans la disposition et la distribution de ce qu'ils ont créé de leurs propres mains, de ce qu'ils ont tiré de leur sang, de leur moelle et de leurs nerfs. {Bruyants applaudissements.) John de Greenfield a dit que toute l'étoffe du monde était faite pour les hommes du monde entier et je suis tout à fait de l'opinion de John de Greenfield. [Écoutez, écoutez.) J'aspire à une plus loyale et plus juste réparlition du bienêtre et du bonheur. {Applaudissements.) Les propriétaires et les manieurs d'argent ont promulgué des lois pour piller les travailleurs et ils ont partagé entre eux les produits de la terre et du travail de millions d'hommes. [Ecoutez, écoutez.) Ils se sont fait du suffrage une arme de classe et ils s'en sont servis pour voler le peuple. Maintenant je désire que vous obteniez le suffrage universel non i)as pour les voler, mais pour vous protéger. {Écoutez, écoutez.) Ils disent que nous voulons détruire la propriélé, que nous voulons renverser le trône et laser la chaumière ; mais je désire voir le trône appuyé sur l'aflection du peuple et taire de la chaumière la demeure de la paix, du bien-être et du bonheur. {Bruyants applaudissements .) Si c'est une trahison, alors je me glorifie de cette accusation. [Nouveaux applaudissements. )Qyx'es\.ce qui appuie le trône, sinon la chaumière ; et qui peut lui donner sa stabilité, sinon laffcction du peuple ? {Écoutez., Quelques personnes vous diront que vous vous battez pour une ombre; mais ceux qui parlent ainsi sont ceux qui y ont un solide bénéfice et qui

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récoltent encore une moisson de richesses en vous empêchant de conquérir celte omhre. (Ecoutez, écoulez.) Le suffrage du maître de maison et l'abrogation des lois sur le blé ne sont que des ombres, comparés avec ce pour quoi nous combattons. Le suffrage du maître de maison priverait de leur droit de vole tous les serviteurs, les employés du gouvernement, Farmée et la marine, ce qui provoquerait du mécontentement et un soulèvement, tandis que le suffrage universel réglerait la question sur-le-champ et satisferait les revendications de tous. [Applaudissements.) L'abrogation des lois sur le blé serait au seul avantage des manieurs d'argent. Mais je souhaite le suffrage universel pour que les avantages qui résulteront nécessairement de l'abolition des lois restrictives et des monopoles [Écoutez, écoutez.) se fassent sentir par l'amélioration de la condition du peuple et le progrès de son bonheur. Je livre le combat pour le travail. Je demande la protection pour cette forme de propriété trois fois sacrée qui en a le besoin le plus urgent, mais qui en est à présent totalement dépourvue. Le suffrage universel peut seul lui procurer cette protection. [Bruyants applaudissements.) Si nous ne demandons que le suffrage du maître de maison ', nous n'obtiendrons rien. La même agitation qui a amené le bill de réforme aurait amené le suffrage universel ; mais les hommes — les whigs — qui devaient proliter de cette mesure ne combattaient que pour eux-mêmes; bien qu'ils aient employé votre Ibrce physique contie leurs prédécesseurs pour obtenir cette mesure, ils n'avaient pas de sympathie pour vous, et ils sont maintenant vos ennemis les plus acharnés. Ils commencent maintenant à s'apercevoir que vous êtes ignorants. Je ne sais pas si ceci peut s'appliquera l'Ecosse. John de Greenfield disait encore une chose excellente à ce propos: « Je ne peux pas faire un soulier, disait-il, mais je sais quand il me gêne. » [Rires.) Eh bien ! si vous ne pouvez pas faire les lois vousmêmes, vous savez quand elles sont à votre détriment. Vos ancêtres ont été privés de leurs droits parce qu'ils étaient ignorants ; vous l'êtes parce que vous êtes ignorants et vos enfants le seront parce qu'ils sont ignorants aussi. La race humaine ne doit-elle jamais faire de progrès en instruction? Et, parmi tous les perfectionnements des temps modernes, la vapeur, la navigation, le machinisme et les chemins de fer, des milliers d'êtres resteront-ils stationnaircs

1. Uouaehold Suffrage, le suttVaire de Xhubilunl. traduit M. Ksnieiu.

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et incapables de désigner parmi eii\ dos législaleurs pour régler leurs propres affaires ? C'est contre cette injustice systématique que je combats. Cette cause est celle de milliers de travailleurs et je suis prêt à la défendre avec eux. S'ils ne me soutiennent pas, je tomberai victime de la tyrannie d'un gouvernement cruel et persécuteur; mais je nai pas peur. J'arrive à la défense de 31. Stephens... » Par des discours tels que celui d'Edimbourg, Feargus O'Connor, sans jamais se compromettre, ni se découvrir complètement, précipite implacablement l'évolution du Cbartisme. Son prestige est considérable auprès des auditoires ouvriers qu'il séduit par sa verve tour à tour familière et grandiloquente : grâce à son activité infatigable, il étend partout son influence; et, par sa présence multipliée, il neutralise les efforts opposés delaW. M. A. et de la B. P. U.; car il est toujours sûr par ses promesses, par ses fanfaronnades et par ses accusations fantaisistes d'avoir toujours raison même contre la raison et le bon sens. Même absent, il agit par la Northern Star qui lui permet, sous le couvert de l'anonymat, de jeter le discrédit sur tous les cbofs qui ont quelque indépendance ou qui ont l'audace de le contiedire. Son insincérité lui est une arme excellente pour ruiner les hommes les plus honnêtes et les plus loyaux ; il dénigre et il accuse sans avoir à se préoccuper en aucune façon de la vérité de ce qu'il avance ; il ne tient pas compte de ce que ses adversaires peuvent répondre pour se justifier, et c'est par une nouvelle accusation de trahison qu'il se contente de prouver le bien fondé de ses premières attaques. C'est là notamment le procédé qu'il emploie contre les hommes de la W. M. A. Dans une lettre à John Fraser, secrétaire de l'association radicale d'Edimbourg, Feargus O'Connor accuse la W. M. A. d'avoir inspiré au Parlement l'idée dune enquête sur les agissements des Trade Unions et il dit que « le premier pas dans celte voie mortelle a été fait i)ar la London Working Mens Association ». Comme cette association adresse à la Northcr/é Star une lettrt^ pour rectifier les faits avancés pai' ce journal, Feargus se contente d y réijondre d'une façon évasive, de menacer laW. M. A. et de déclarer « cpie nous l'écraserions ou qu'il anéantirait notre association ^ ».

1. Lovett, p. lo9 à 102. Un comité i)ailf;:r.eiitaire fut nommé en février 1838 pour faire une enquête sur les i-lfi-ts du Combinulion Acl et les airissements des Trade Unions : celles-ci nommèrent de leur côté ries Cmnilés locaux et un Comité général dont William Lovett était le seiiétaiie ; les Comités devaient suivie ren(|uète pour qu'elle l'iit faite avec impaitialité.

La lettre (iiie la W. M. A. écrivit à cette occasion trace de Feargus O'Connor im portrait: c'est un jugementtrès équitable de celui qui a jeté les semences de sa lolie dans les rangs des ouvriers cliartistes : « Mais votre propre moi plein de vanité aspire à la souveraineté — il faut absolument que vous soyez le Leader du Peuple — et, dès que nous avons pris la résolution de former une association d'ouvriers et que nous avons fait appel aux ouvriers eux-mêmes pour administrer leui's propres affaires, décidés à nous passer de tous les directeurs de conscience sociale de toutes espèces et qualités, nous vous avons eu contre nous et nous avons eu constamment armés contre nous les patriotes qui partagent vos sentiments. Vous avez fait trois ou quatre tentatives pour organiser à Londres des associations où vous puissiez être le Leader, ne souffrant pas que les ouvriers pussent oser s'aventurer à penser d'après des principes, au lieu de suivre les directions des idoles populaires. Vous avez fait faillite dans toutes vos tentatives; vous avez baptisé des réunions publiques du nom de « Grandes Associations » pour les adapter à vos projets ; vous vous êtes créé vous-même « le missionnaire de tous les radicaux de Londres » et vous n'aviez pour seuls commettants que vos propres vantardises pleines de présomption. Vous êtes « le fondateur des associations radicales » : que le ciel épargne votre ignorance et efface le souvenir de Cartwrigbt, de Hunt et de Cobbett. Vous dites à la province que vous seul avez organisé les radicaux de Londres et vous dites aux Londonniens les merveilles que votre génie a accompli en province. Vous colportez votre renommée partout et dans toutes les occasions pour plonger dans l'ombre tous les autres topiques ; vous êtes le grand « Je Suis » en politique, la grande personnification du radicalisme — Feargus O'Connor. Estce que l'idolâtrie de soi-même peut aller, sans honte, plus loin que vous dans votre article de la semaine dernière? Les ouvriers de Londres s'étaient réunis pour entendre les rapports des délégués de Glasgow; leur récit éloquent et patbétique détruisit immédiatement les préjugés créés par une presse corrompue. Vous, vous avez pénétré en intrus dans ce meeting, violant une décision par laquelle seuls les membres des sociétés ouvrières auraient droit à la parole. Dans votre compte rendu rédigé tout exprès, votre sympathie pour les lileurs de coton a consacré à peu près une douzaine de lignes à ce que tous les autres ont dit et à peu près trois colonnes à votre propre discours avec des développements dont vous n'avez pas eu le

courage de souffler mot au moment opportun, bien que vous ayez eu la vanité de les insérer dans votre journal. ÎS'ous vous prions de vous rappeler que ces sentiments ont été produits par votre attaque calomniatrice contre nous: vous voudriez faire croire, à noire détriment, que nous avons lésé les inlf'rêts des ouvi-iers parce que nous avons clioisi un autre chemin que vous. Mais l'avenir montrera et les événements bientôt détermineront où se trouvent leurs vrais amis; si ce sont «les leaders « du peuple qui font violemment appel aux passions des masses, la bouche pleine de menaces, ne parlant que de flammes et d'épées, ou ceux qui cherchent à réaliser l'union des ouvriers en la fondant sur les principes d'instruction et de tempérance et l'administration de leurs propres afl'aires. »

William Lovett a très bien marqué dans ce morceau Topposilion des deux tendances et le conflit des deux politiques : il a parfaitement défini la politique de ceux qui prétendaient faire l'éducation de la classe ouvrière et réaliser l'union des travailleurs, en la fondant sur le gouvernement de soi-même et de ses propres afl'aires, en face de « ces conseillers insensés qui par des appels furieux aux passions de la multitude excitaient les démons de la haine du préjugé et de la discorde ». Le secrétaire de la W. M. A. a été un observateur exact lorsqu'il a vu dans l'orgueil de Feargus O'Connor le traitdominantde sa personnalité; et sans doute a-t-il senti le danger que pouvait faire courir au mouvement l'infatuation de celui qui écrivait sa propre apologie dans la Northern Star du 4 mai 1839 : « En septembre 183o j'eus l'honneur d'être l'organisateur des associations radicales, originales en ceci qu'elles avaient la ferme résolution de se séparer à la fois des whigs et des torys et d'agir pour notre propre compte. Pendant l'hiver de 1835, je quittai Londres chargé de la mission d'établir des associations provinciales dans le Nord. Le cri des classes ouvrières élait invariablement « ne nous séparez pas des whigs x; comme c'était là mon but principal, j'eus à lutter contre des montagnes de diflicullés. A celte époque il n'y avait rien de pareil à un meeting radical organisé pour s'occuper exclusivement de projets radicaux. Cependant beaucoup attendaient avec une anxiété haletante les changements annoncés et, comme le temps |)assail en vain et sans r(''sultats, l'espoir s'aflaiblissail. Pendant l'hiver (le I83H, j'allai m Kcosse et j'y installai plusieurs asso<-,iations radii-ales. -- La vanité personnelle aveuglait-elle Feargus O'Connor au point de lui donner l'illusion d'être le créa-

teur d'un mouvement dont il a fait servir la force à ses desseins ambitieux après l'avoir arraché par le mensonge et par la ruse aux mains de ses véritables initiateurs?

La seule action de Feargus OConnor aurait peut-être suffi à annihiler, grâce à des procédés sans scrupules, l'influence modératrice et pondérée de Lovett et de ses amis. Mais cette action était encore renforcée par celle des surenchéristes, les Peter Bussey, les Neeson, les Rider, les Richardson ; George-Julian Harney, plus que tout autre, mettait son point d'honneur à dépasser Feargus O'Connor par la violence de sa parole. Comme la Convention allait s'ouvrir, le grand meeting de Derby offrit à Harney l'occasion de montrer qu'il était capable d'égaler le grand prometteur dont la réputation et les succès devaient hanter une âme pleine d'envie, de liel et de vanité. Le discours de Derby, prononcé au commencement de février', complète le discours d'Edimbourg prononcé le mois précédent : l'un et l'autre donnent une idée exacte de l'action exercée par les démagogues et des paroles que les auditoires chartistes attendaient d'eux. Le discours de Derby est aussi une remarquable manifestation de l'état d'esprit existant parmi les populations ouvrières du Nord. Lorsqu'il le prononce, George-Julian Harney vient de voyager et de porter la bonne parole à travers le Northumberland, le Durham, le Cumberland, le Lancashire et le Yorkshire ; il fait le compte rendu de ce qu'il a vu : les populations ouvrières sont prêtes à un mouvement révolutionnaire.

« Je reviens regarderies tyrans en face dans la fière attitude d'un leader du peuple, comme un des chefs choisis par les braves ouvriers du Nord. Je me présente aujourd'hui devant vous comme délégué auprès de la Convention nationale par la ville de Norwich,les pays de Northumberland et de Durham et d'une partie du Cumberland ; et je viens, mes amis, pour vous dire quelle est la situation actuelle du Nord de l'Angleterre. Certes, les tyrans Whigs et Torys, à l'idée des meetings, peuvent trembler et craindre que ce soit le prélude qui amènera les hommes de Derby à prendre cette attitude triomphante de défi vis-à-vis de leurs oppresseurs que les hommes du Nord ont déjà prise. [Applaudissements.) Les tyrans. peuvent affecter de nous mépriser; mais au fond de leur cœur ils tremblent. J'ai vu aujourd'hui les seigneurs de la boutique de Derby à leurs fenêtres

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