‹ L'évolution du Chartisme, 1837-1839Chapitre 4 sur 65 · Lovett, op. cit., p · texte numérisé non relu

Lovett, op. cit., p

cratic Association : au mouvement chartiste, ils veulent donner pour objet limité la conquête du sullrage universel qui permettra d'autres réformes, tandis que l'association concurrente prétend faire servir l'agitation commencée à de multiples revendications qui s'étendent de la réforme éleclorale à l'établissement du bonheur universel. Ce programme reflète la politique de surenchère des O'Connoristes et, par ses exagérations même, il devait plaire au milieu où la London Démocratie Association recrute ses adhérents, les pauvres tisserands à la main de Spitalfields que leur extrême misère rend prêts à tout écouter et à tout croire. Le secrétaire de l'association, George Julian Harney, profite de cette confiance crédule pour exaspérer ces âmes naïves contre les leaders de la Force Morale.

Dans sa lettre à la Northern Star, George Julian Harney affirme que les classes laborieuses ne doivent compter que sur elles-mêmes et sur elles seules : « Quelque conforme que soit aux inclinations et aux habitudes de quelques membres de notre classe de compter sur l'appui des autres classes, l'expérience a cependant prouvé que c'est par le seul exercice de nos propres énergies que nous pouvons conquérir nos droits et réaliser notre bonheur. » Puis il s'attaque à la croyance oweniste en la toute puissance de l'éducation, idée centrale du Chartisme de la Force Morale : « Nous apprécions pleinement les avantages de l'éducation; et nous souhaiterions avec ardeur voir répandre un système rationnel d'éducation. Mais nous ne pouvons pas ne pas considérer toutes les espérances d'amélioration, attendues de cette seule source, comme chimériques et parfaitement illusoires. » Non moins illusoires sont les espérances que les hommes de la W. M. A. ont en les procédés de la force morale : « Soyez assurés, camarades démocrates, que nos ennemis ne feront pas à la [)ersuasion morale les concessions qu'ils ne veulent pas faire à la justice. Non, nous ne devons compter que sur leur crainte si nous ne pouvons pas compter sur leur sympatbie. Nous ne pouvons pas souscrire à l'idée que, dans les circonstances présentes, l'adoption d'un système rationnel d'éducation dont le principal caractère serait d'enseigner au peuple ses droits, et non pas ses devoirs (couime aujourd'huij, soit pratical)le. » En effet les classes sociales régnantes ne se résigneront jamais qua des concessions apparentes et qui n'entameront en rien leur domination sur les classes laborieuses : « Les

hommes intéressés à la continuation du brigandage actuel en guise de système de société, en un mot les ennemis des droits, des libertés et du bonheur des millions de travailleurs, acquiesceront en apparence à l'opportunité déduquer et de moraliser le peuple ; et il arrivera toujours qu'aussi longtemps que les droits politiques du peuple lui seront refusés par eux, tout système déducation qui obtiendra l'acquiescement de Tennemi aura pom' but la perpétuation de l'esclavage des travailleurs. » C'est faire le jeu des ennemis du peuple que de faire appel à la bonne volonté des classes régnantes : c'est là la politique de la W. M. A. et Harney s'attaque ouvertement à cette association en l'accusant d'avoir une attitude hypocrite et contradictoire : << C'est pourquoi la \V. >1. A. prêche en secret, mais efficacement, la doctrine de l'obéissance passive et de la non-résistance. Aussi nions-nous que les moyens de W.M.A. soient appropriés à la réalisation du but qu'elle fait profession d'avoir en vue. >'ous répétons, camarades ouvriers, que ce n'est pas par ces moyens, mais par les moyens contraires, que la W. M. A. peut travailler à l'objet qu'elle a la prétention d'avoir en vue. C'est en appelant à l'aide, non les sophismes de ceux qui simulent un patriotisme hypocrite, mais les sympathies et l'appui du peuple qu'on pille et dont on exploite le dur travail, qu'on peut effacer la tache maudite de l'esclavage, arrêter le bras de l'oppresseur insolent et tyrannique et élever le drapeau de l'égalité politique et sociale. »

Ainsi le secrétaire de la London Démocratie Association prend à parti la politique de la W. M. A. et reproche à cette société de jouer un double jeu. Ce n'est pas le lieu d insister ici sur les procédés employés par G. J. Harney pour jeter la suspicion sur des hommes qui préconisent une tactique pacifiste; il faut cependant noter qu'Harney imite la manière de Feargus O'Connor et qu'il offre un exemple caractéristique de l'éternelle politique démagogique : l'un et l'autre procèdent toujours par insinuations, surenchères et accusations de trahison destinées à ruiner l'influence de leurs concurrents à la faveur populaire. Mais la lettre de G. J. Harney à la Norihei-n Sfar est surtout remarquable par l'affirmation de cet irréductible antagonisme des classes qui va devenir l'idée directrice du mouvement. Cette idée, exprimée par Harney le 13 mars 1838, sera bientôt le thème habituel des discours chartistes, et, inlassablement répétée, elle se trouve notamment résumée en deux formules typiques

par Feargus O'Connor et par Bron terre O'Brien. La Northern Star du 4 mai 1839 contient celte phrase d'O'Conuor : « La société entière est divisée en deux classes, le riche oppresseur et le pauvre opprimé : les riches oppresseurs sont désunis par une quantité de raisons, tandis que les pauvres opprimés sont unis par tous les liens de l'intérêt, de la raison et de la justice. » Et, à une démonstration des Chartistes de Londres, Bronterre O'Brien déclare aux ouvriers qu'il existe une opposition absolue d'intérêts entre la classe ouvrière et les classes moyennes * : « Les faiseurs de loi représentent la classe moyenne ; la classe moyenne est intéressée à faire des lois qui vous obligent à travailler pour des salaires modiques et lui permettent de réaliser de grands bénéfices à vos dépens. Vos intérêts sont éternellement opposés à ceux des classes moyennes. »

Le discours de Stephens, du l»'" janvier 1838, et la lettre de George Julian Harney, qui paraît dans la Northern StanXexw mois avant la publication de la Charte du peuple, prouvent que le mouvement créé par les socialistes réformistes de la W. M. A. n'a pas mis un an à se transformer en un mouvement révolutionnaire. Cette évolution si rapide du réformisme à la violence s'explique par la psychologie des chefs et par celles des troupes. Les modérés de la W. M. A. vont se trouver en présence d'hommes qui, loin de les seconder dans leurs intentions, vont les combattre avec acharnement et leur enlever la direction du mouvement : ils vont rencontrer la démagogie des Feargus O'Connor et des Harney, l'absolutisme idéaliste des ïaylor et des Mac Douait, la souffrance exaspérée des Lowery et des Marsden, qui détermineront ou précipiteront l'évolution en excitant les classes ouvrières à la révolte. Sans ces volontés contraires qui se dressent contre leurs projets, les méthodes paciûcatrices de Lovett et de ses amis auraient pu triompher d'un état d'esprit révolutionnaire qui, entretenu et exaspéré par ceux dont nous allons esquisser les figures, va entraîner tout, hommes et événements, dans le sens de la violence. La Convention de l<S3i> et les faits rjui l'accompagnent achèvent l'évolution de la force morale à la force physique.

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