‹ L'évolution du Chartisme, 1837-1839Chapitre 8 sur 65 · Gammage, op. cit., p · texte numérisé non relu

Gammage, op. cit., p

oreilles de ses plus distraits auditeurs, en même temps qu'elle réduit au silence les plus bruyants », une voix dont les éclats retentissent à travers l'espace « trouvant, nous dit Gammage, un écho jusques au fond des cieux, et dépassant celle même de Stentor ».

Feargus est un orateur populaire de premier ordre, surtout dans les meetings en plein air qui vont justement être un des facteurs déterminants de l'évolution du réformisme à la violence. A la multitude exaspérée par le lieu, les événements et la misère, cette voix lancera des paroles d'excitation et des appels à la révolte. Feargus O'Connor trouvera ainsi le chemin rapide d'une popularité immédiate et facilement gagnée par une politique de surenchère qui fut un des instruments de son influence : comme dit Robert Lowery, « il vint dans les districts industriels et, parlant pour plaire, il devint vite populaire ». Feargus O'Connor ne craint pas de flatter bassement le peuple et pour obtenir ses faveurs il emploie les procédés les plus grossiers. Le discours prononcé par lui à Londres, le 17 septembre 1838, est un des meilleurs exemples de sa manière, et on y l'etrouve lesllagorneries habiluelles aux « Amis du Peuple » lorsqu'ils veulent capter les bonnes grâces du bonhomme Demos.

« Les hommes du peuple sont appelés des pickpockets. Mais, je vous le demande, quelle difl'érence y a-l-il entre un riche et un pauvre pickpocket? Eh bien, il y a cette différence que le pauvre vole dans la poche du riche pour remplir son ventre et le riche vole dans le ventre du pauvre pour remplir sa pocbe. Le peuple a suppoité l'oppression trop longtemps et trop passivement. Je n'ai jamais conseillé au peuple d'user de la force physique parce que je sens que ct'ux qui lui donnent ce conseil agissent comme des fous; mais, en môme temps, ceux qui décrient ce moyen conservent leur autorité par la seule force physique. Quelle est donc la situation de la classe ouvrière? Les travailleurs sont les enfants de la nature et tout ce qu'ils désirent, ce sont les produits de la nature. On leur a enseigné à défendre la vieille constitution ; mais c'est la constitution de la chandelle et du fourneau à vent. Le peuple réclame la constitution des chemins de fer et du gaz, mais il ne veut pas de Lord Melbourne et de sa constitution à la chandelle. De Lord Melbourne et de ses lois qui sentent le moisi, il ne veut pas ; ce qu'il veut, c'est une constitution et des lois correspondant à l'esprit des chemins de fer, une constitution et des lois mues

par le pouvoir de la vapeur et éclairées par les rayons du gaz. . . Le peuple n'a qu'à montrer à la Chambre des Communes qu'il est prêt à agir, qu'il est résolu et il faudra bien que la réforme parlementaire ait lieu. . . On dit que les ouvriers sont de sales compagnons et que parmi eux il ne serait pas possible de trouver si.x cent cinquante-huit individus capables de siéger à la Chambre des Communes. En vérité, il me sera facile de changer ce sentiment, il me suffira de prendre au hasard parmi les auditeurs présents à cette réunion ; je prendrai les premiers venus et les conduirai à la fabrique de savon de M. Hawes, ensuite je les emmènerai là où ils pourront réformer leurs notes de tailleur, puis chez le parfumeur et le coiffeur où ils pourront être oints de la puanteur à la mode; et, après ces préparatifs, je les emmènerai sans désemparer à la Chambre des Communes où ils seront les six cent cinquante-huit meilleurs députés qui aient jamais siégé dans cette salle. Je vous déconseille toute violence, toute guerre civile ; mais dans les oreilles de la Chambre des Communes je suis prêt à dire que, plutôt que de voir le peuple opprimé, plutôt que de voir la Constitution violée, puisque le peuple est dans le besoin, si aucun autre homme n'ose agir ainsi, et si la Constitution est violée, je conduirai moi-même le peuple à la mort ou à la gloire... Les hommes du Nord ont eu un léger avant-goût de la force physique. Il y a peu de temps des forces de la police métropolitaine ont été envoyées à Dewsbury ; mais les bons garçons de cette noble ville ont renvoyé ces policiers à leurs foyers. Mon désir est de tenter la force morale aussi longtemps que possible, même jusqu'aux plus ultimes hmites, mais je voudrais que vous eussiez toujours dans l'esprit qu'il vaut mieux mourir en hommes libres que de vivre en esclaves. Toute conquête honorable a été faite par la force physique; mais vous n'en avez pas besoin parce que, si toutes les mains se réunissent pour pousser au Suffrage Universel, vous aurez vite fait de jeter à bas la place forte de la corruption. J'ai bon espoir et bonne confiance que, grâce à l'exercice de cet esprit de discernement qui appartient exclusivement à la classe ouvrière, l'union va se faire, et qu'il en résultera une force morale suffisante pour conquérir les droits du pauvre ; mais, si ce moyen ne réussit pas, alors que tout homme lève son bras pour défendre ce que son jugement lui dit être la justice. » Ce discours est fréquemment interrompu par des éclats de rire et

des applaudissements qui montrent le succès de tels discours auprès des masses ouvrières. L'habileté un peu grossière de Feargus OConnor consistait à flatter son auditoire, à détendre celui-ci par des plaisanteries et à satisfaire, sans se compromettre, au goût du public ouvrier pour les paroles fortes. C'est par de tels moyens que Feargus O'Connor réussit à se constituer une véritable puissance.

Celle-ci, créée par une attitude démagogique, va se consolider et se prolonger grâce à l'action de la presse. La Northern Star dont Feargus O'Connor devient le propriétaire en novembre i837 sera le moniteur officiel du mouvement et va bientôt éclipser toutes les autres publications Chartistes depuis l'organe de la W. M. A., The Londoîi Despatch d'Hetherington, jusqu'au Northern Liberator, au True Scotsman et au Birmingham jouimal; depuis The Champion^ le journal cobbettisle, jusqu'aux journaux lancés par Bronterre O'Brien et par William Carpenter, The Operative et The Charter. La Northern Star verra son tirage s'élever, si l'on en croit Lowery, au chiffre de 60,000 exemplaires et assurera au Démagogue irlandais une longue dictature impossible à contre-balancer. Ce journal, qui mentionne tous ses faits et gestes et qui présente sous le jour le plus favorable toutes ses paroles et tous ses actes, est pour Feargus O'Connor un admirable moyen de publicité et de réclame. Maître d'un grand journal, Feargus O'Connor va s'en servir pour briser ou soumettre à son despotisme tous les hommes qui paraîtront émerger du mouvement chartiste. La Northern Star raconte toutes les réunions qui se tiennent dans les plus humbles villages et elle accompagne ces récits de détails destinés à exciter l'intérêt de ses lecteurs. Mais surtout la Northern Star permet de flatter la vanité des orateurs chartistes : les discours des plus médiocres sont cités avec des éloges pompeux; et, lorsqu'ils voient leurs noms et leurs paroles reproduits à soixante mille exemplaires, quelle douce satisfaction pour l'amour-propre de ceux qui souvent venaient de faire leurs débuts à la tribune. Les rédacteurs de la Northern Star n'avaient aucun scrupule à exagérer la portée de ces harangues improvisées, à les récrire pour en fortifier l'argumentation et « les parer, dit Gammage, des grâces de VHof/uence » \ cependant les auteurs do ces discours les reconnaissaient hien pour leur œuvre personnelle et ils étaient conquis à jamais à la politique d'un journal qui leui- distribuait sans compter la gloire, et par suite

aussi, à l'homme qui personnifiait cette politique'. N> avait-il pas là entre les mains de Feargus O'Connor un infaillible procédé pour se créer une clientèle d'autant plus fidèle que la Northern Star otlVait à cette clientèle une politique exactement adaptée à ses goVits : elle surexcitait par ses articles les passions populaires, et comme certains journaux de la Révolution française, elle avait véritablement développé les instincts de violence qui dorment au fond de l'àme humaine jusqu'à créer un état d'esprit maladif qu'il n'est pas exagéré d'appeler, par un mot dont on a peut-être trop abusé, mais qui est ici l'expression juste, une « névrose révolutionnaire ».

Les autres chefs aux directions de qui le chartisme allait obéir n'étaient pas faits pour contre-balancer les tendances que Feargus O'Connor et la Nort/tern Star imprimaient au mouvement : les plus représentatifs sont, parmi les intellectuels, le D"" Taylor et Peter Murray 3Iac Douait, et, parmi les ouvriers, Richard Marsden, Robert Lowery et George Julian Harney, tous chartistes de la force physique, apôtres de la violence et adversaires de la W. M. A. dont ils critiquent âprement l'action. Esquissons leurs figures singulièrement significatives et qui permettent de comprendre pourquoi l'évolution du réformisme à la violence a été si rapide.

Le D' John Taylor, ancien chirurgien de la marine, avait appris en France le culte de la Révolution : pendant un séjour de plusieurs années il avait fréquenté les milieux républicains et babouvistes, et il était revenu en Angleterre avec la conviction que la force est le moyen le plus sûr pour réaliser l'idéal démocratique. Il a un visage qui s'illumine d'intelligence et qui s'éclaire de deux grands yeux noirs pleins de feu ; ses cheveux flottants laissent négligemment tomber leurs longues boucles sur ses larges épaules. Ses mouvements sont aisés et pleins d'insouciance, sa voix est prenante et nuancée, sa parole nette et sobre. Partisan de la force physique, il n'agit pas en démagogue ; il est franc, courageux, et désintéressé ; mais sa nature généreuse et le milieu où il a vécu le prédisposent aux croyances révolutionnaires et l'entraînent à unir ses efforts aux hommes de violence contre les réformistes.

Comme le D"" Taylor, Peter Murray Mac Douall a une allure romantique et un esprit blanquiste qui devaient séduire les masses

1. Gammage, p. 17 : « Des hommes traités avec une telle considération valaient des atrents appointés i)Our élarïir la vente de la Star qui s'éleva à cinquante mille exemplaires. » On voit que le chilfre donné par Gammage est de dis mille exemplaires inférieur à celui donné par Flobert Lowery.

ouvrières. Comme lui, il était destiné au rôle de révolutionnaire par son tempérament passionné et son absolutisme social. Une gravure le représente petit, mais bien proportionné, avec un joli visage qu'encadrent les boucles claires de ses cheveux ondulés : le Iront est large et beau, la bouche est gracieuse, admirablement dessinée et, sous de sombres sourcils, ses yeux apparaissent profonds et lumineux. Toute sa physionomie et surtout la flamme dont l'enthousiasme emplit son regard révèlent une sensibilité émotive, capable de passion, d'énergie et de violence : c'est une des âmes ivres de justice qui n'admettent aucun obstacle à la réalisation immédiate de l'idéal social en une humanité qu'elles croient perfectible et en une société qu'elles veulent parfaite. Peter Murray est ardent, fougueux et impulsif au point que l'instinct supprime en lui la réflexion. D'une famille aisée, il exerce avec succès la médecine dans une petite ville du Lancashire : ses sentiments généreux vont lui faire sacriûer son avenir à ses idées. Il a à peine vingt-quatre ans.

Parmi les autres chefs chartistes, Richard Marsden est bien le représentant symbolique de la misère : c'est un très pauvre tisserand à la main dont le salaire a diminué de 23 shillings par les progrès du machinisme; pendant des années, il a lutté pour nourrir sa famille avec les quelques shillings qu'il gagne chaque semaine ; plus d'une fois, après avoir mis au Mont-de-Piété tout ce qu'il possédait, il ne lui est plus resté un penny ni pour déjeuner ni pour dîner, et même un jour il a vu sa femme nourrissant un petit enfant s'évanouir d'épuisement. Richard Marsden est un homme très doux, dont les tendres yeux bleus et la figure ouverte révèlent une très grande bonté ; mais ses souffrances, et plus encore le spectacle de la misère, lui ont mis au cœur la haine des institutions politiques et sociales : en public il exprime son amour poui* l'humanité et sa colère contre le système industriel en un langage dont le ton n'est jamais âpre, mais dont les paroles sont pleines de violence. Il n'a qu'une idée : mettre un terme aux souffrances de ses compagnons d'infortune et il est amené logiquement à la conception Robespierrienno, prêta « verser le sang impur pour assurer le salut de la société tout entière ».

Une âme semblable à celle de Marsden anime le corps malingre, chélif et déformé de l'ouvrier tailleur Robert Lowery. Son visage, aimable et placide, s'anime à certaines heures du feu des passions

politiques ; il parle lentement et délibérément, d'une voix forte et claire^, et il fait preuve dans ses argumentations d'une solidité et d'une clarté assez rares parmi les orateurs chartistes. Il y a dans sa parole quelque logique, quelque puissance et quelque élévation de pensée. Seulement une âme formée par la souffrance et par le proche contact des misères humaines devait, malgré une modération naturelle, s'abandonner d'autant plus facilement à l'évolution vers la violence que le sentiment de sa difformité physique rendait Lowery plus sensible aux maux de l'espèce humaine. Tout différent de ceux dont la violence est surtout faite de bonté et d'impatiente sensibilité, est George Julian Harney que dominent la vanité et l'ambition. En l'homme qui veut être le Marat de la Révolution anglaise, une satisfaction infinie de soi-même n'a dégale que la mauvaise humeur inlassable qu'il a contre les autres. Des lèvres méchantes confirment les promesses de ses yeux noirs et perçants qui ne se reposent jamais sur rien ni sur personne et qu'il est impossible de fixer. George Julian Harney est maussade, méfiant et vindicatif. L'estime immodérée et l'orgueil insupportable qu'il a de lui-même lui viennent-ils de ce que, tout gamin, il s'est fait emprisonner pour avoir vendu des journaux non timbrés et a conquis ainsi dans les milieux radicaux une précoce célébrité? Son amertume lui vient-elle de ce que, de bonne heure orphelin, il a dû lutter, seul dans la vie, contre la pauvreté et la misère? Il sait tout au moins se servir de ce passé lamentable et persécuté pour se rendre maître par la pitié de ceux qui l'écoutent, comme le prouve le commencement de son discours à Derby : « Belles femmes de Derbyshire, braves hommes de Derby, je suis heureux de me trouver de nouveau parmi vous. Je ne suis pas un inconnu à la plupart d'entre vous. Je ne suis pas un inconnu aux gouverneurs et aux magistrats de Derby. Il y a trois ans, par un soir d'hiver, je fus arraché sans la moindre explication de ma maison et enfermé dans une prison par les magistrats de Derby, parce que j'avais commis l'odieuse action de vendre un journal non timbré, parce que j'avais essayé d'affranchir la presse anglaise [honte] ; oui, mes amis, j'ai été enfermé pendant six mois dans une bastille parce que j'ai osé, contre des lois mauvaises et infâmes, donner aux classes ouvrières cette connaissance non taxée dont elles ont le droit de jouir. Les tyrans m'ont enfermé, mais ils n'ont pu me soumettre. Ils ont détruit mon travail, m'ont pris mes moyens de subsistance

et m'ont renvoyé, pauvre garçon abandonné, chercher dans la rue cette subsistance. Ils m'ont renvoyé sans amis et sans appui; mais je reviens regarder les tyrans en face, dans la fière attitude d'un leader du peuple, comme un des chefs choisis par les braves ouvriers du Northumberland \ »

George Julian Harney exerce sa plume en attaquant la W. M. A. et en rédigeant au nom de la London Démocratie Association des adresses portant pour épigraphe cette devise : suffrage universel ou mort. C'est l'Ami du Peuple qui veut transplanter en Angleterre les méthodes de 1793. A l'exemple de son idole française, il prêche aux pauvres tisserands de Spitalfields l'insurrection et l'effusion du sang destinée à régénérer l'humanité, en attendant la première place à laquelle il croit avoir droit dans la seconde grande Révolution. Dans les meetings il fait parade de son poignard^; sa violence ne connaît aucune limite et elle ne lui sera même pas une originalité puisqu'elle n'est, avec beaucoup moins d'envergure, qu'une imitation de la manièi-e qui vaut à Feargus O'Connor sa toute-puissance.

Et ce sont encore deux démagogues, C. H. Neeson et le cabaretier Peter Bussey : G. H. Neeson, membre de la London Démocratie Association, n'est ni très éloquent, ni très intelligent, mais il est désigné à la faveur des ouvriers par la virulence de son langage révolutionnaire, par lequel il essaie de faire concurrence à Harney; Peler Bussey, propriétaire à Bradford d'un estaminet, rendez-vous habituel des démocrates, doit sa popularité à son affectation d'une grossièreté « qui est considérée comme le signe dune honnêteté naturelle^ ».

Ge sont aussi le cordonnier Gardo; l'ouvrier "William Ryder' et R. .1. Richardson, deux séides de Feargus O'Gonnor; et deux jf'unns démocrates du Gomté de Durham, George Binns"' et James Williams, libraires et imprimeurs de publications radicales : comme George Julian Harney, ces deux leaders ont à peine dépassé leur majorité et ils manifestent une tendance du mouvement chartiste, la confiance qu'inspirent aux masses ouvrières les chefs

\. Sorlkern Star, 9 février 1839.

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