III. La Perse
Remonter à l'origine de l'industrie et du commerce dans l'ancienne Perse est.chose des plus difficiles. L'histoire ne nous fait connaître, et encore assez mal, qu'une Perse à
(1) Dalton. Elhnoîogy of Bengal, 323.
Tàge adulte, constituée en grande monarchie despotique et conquérante ; c'est-à-dire résultant d'une très longue évolution. Pournous faire une idée[des phases premières de cette évolution, nous n'avons d'autres ressources que l'ethnographie comparée. Certains peuples, ayant avec les Perses des affinités de race et ayant plus ou moins directement subi leur influence nous peuvent donner quelque lumière. Ainsi l'Arménie, même alors qu'elle constituait une satrapie de la Perse ancienne, n'était pas encore entièrement sortie de l'état pastoral; du moins l'élève du bétail était toujours sa principale industrie ; on n'y rencontrait pas de villes, mais seulement des villages, composés d'habitations souterraines oii Ton descendait avec des échelles. Dans ces grottes artificielles, les hommes et les bestiaux logeaient ensemble ; seulement le bétail y pénétrait par une entrée particulière, sans doute en plan incliné. On l'y nourrissait avec du foin ; mais les Arméniens étaient agriculteurs ; ils avaient des légumes, du froment (1), de l'orge; ils savaient fabriquer et ils buvaient avec des chalumeaux une sorte de bière très enivrante, qui remplissait de grands cratères. Déjà ces Arméniens des temps anciens étaient commerçants. Par l'Euphrate, ils transportaient leur vin à Babylone (2) ; ils trafiquaient aussi avec la Phénicie, à qui ils vendaient du bétail et surtout des mulets et des chevaux (3). Ces chevaux d'Arménie étaient même fort estimés et, chaque année, il en fallait livrer vingt mille au monarque à titre de tribut (4). De l'antique industrie arménienne nous ne savons rien ; mais elle pouvait ressembler beaucoup à celle des Circassiens,des Tcherkesses modernes, chez qui chaque famille construit sa maison,oîi le soin de fabriquer tous les vêtements est laissé aux femmes, oîi il n'y a ni tailleur, ni
(1) Xénophon. Aruibase, liv. IV, ch. V,
(2) Hérodote. I, 194.
(3) Ezéchiel, 27-14.
(4) Strabon. Liv. XI, ch. XIV, par. 9.
LE COMMERCE DANS l'aSIE ARYENNE 409
cordonniers, ni chapeliers, où les seuls artisans sont des joailliers en argent, des tonneliers, des charrons, desarmuriers'(l), c'est-à-dire où Tindustrie est encore dansTenfance ainsi que le commerce dont le développement marche habituellement de pair avec celui de l'industrie.
En Circassie, le commerce intérieur se fait au débouché des vallées, où Ton échange des moutons et des chèvres contre des cotonnades écrues ou teintes (2). Jusqu'à une date très récente ces étoffes et la plupart des produits industriels étaient fournis aux Tcherkesses par un commerce extérieur des plus primitifs. Des vaisseaux turcs, chargés de marchandises, longeaient le littoral, en faisant à des endroits déterminés de courtes escales. Les gens des vaisseaux ne descendaient à terre et les Tcherkesses ne montaient à bord qu'après livraison d'otages de la part de ces derniers. Ordinairement les marchandises étaient portées du navire à une petite distance du rivage, mais par des gens bien armés, qui avaient grand soin de ne laisser approcher qu'un nombre de Tcherkesses exactement semblable au leur. De part et d'autre on se montrait, à distance, lesobjets à échanger et on convenait des trocs. Les Tcherkesses n'avaient à offrir que des esclaves de tout sexe et detout âge, des pelleteries, du miel, delà cire, du lin filé, etc. Mais c'était les esclaves qui constituaient la principale valeur d'échange et ils abondaient, comme chez les Arabes primitifs et pour la même raison : à cause des razzias perpétuellement perpétrées de tribu à tribu (3) . On peut supposer, que la Perse tout à fait primitive a eu des mœurs de ce genre ; mais sur ce point nous ne pouvons conclure que par analogie.
Sur les pratiques commerciales delà Perse historique nous
(1) Stan. Bell. Journal d'une résidence en Circassie, 1,342.
(2) /6id,t. Il, 271.
(3) Chardin. Yoy , en Perse, Loc. cit., t. 1. 119-120.
410 l'évolution du COMllERCe
sommes moins bien renseignés que sur celles de Tlnde. VAvesta n'est en effet qu'un recueil liturgique, très pauvre en documents sociologiques et qui n'a rien de commun avec le Code de Manou. Les vieux livres de la Perse antique, qui auraient pu nous éclairer, ont été détruits par les conquérants arabes ; en outre les voyageurs et surtout les savants d'Europe ont bien moins exploré la Perse que Tlnde. Enfin la Perse n'a pas été, comme Tlnde, subjuguée de nos jours par un peuple d'Occident . Sans doute les écrivains de la Grèce antique nous ont transmis bon nombre de renseignements sur les Etats du Grand Roi ; mais ils ont peu parlé de son commerce.
Nous savons cependant, que la population perse se partageait en quatre classes ou castes correspondant en apparence exactement aux quatre classes de Tlnde brahmanique ; que, de ces classes, la dernière créée avait été celle des artisans, qui sans doute comprenait les marchands (i). )Iaisque pouvaient être ces marchands ?En quoi consistait leur commerce? Comment s'exerçait-il ? Nous le savons mal. Les mœurs commerciales devaient ressembler à celle de la Mésopotamie, '3i dumoinsStrabon ne se trompe pas en affirmant qu'en général les coutumes des Perses rappelaient fort celles de l'Assyrie (2).
Il est cependant permis de croire, qu'en dépit des siècles écoulés, de la religion détruite, de la conquête, l'état social s'est modifié en Perse beaucoup moins qu'on pourrait le supposer. D'une manière générale le régime politique est toujours le même ; c'est encore le type de la monarchie absolue, dite asiatique ; et le pouvoir du Chah de Perse n'est pas moins grand aujourd'hui que celui de Cambyse ou de Xerxès. Ce potentat touche encore en nature une partie des taxets, notamment celles des nomades, quiles paient en che-
(1) A. Hovelacque. VAvesta, 494.
(2) Strabon. L. XVI, ch. I, parag. 20.
LE GOMMERGE DANS L^ASIB ARYENNE 411
vaux, en bétail, en feuixe, en tapis. Il n'y a p^s un grand nombre d'années, que Ton s'est mis à exiger d'eui un cinquième de rimpôt en argent (1). Or, nous lisons dans Strabon^ que, dans la Perse ancienne, les seules provinces maritimes acquittaient rimpôt en argent ; les autres payaient en substances tinctoriales, drogues, bétail, laine, etc. Le roi, continue Strabon, ne convertissait en monnaie que le moins possible de métaux précieux, le strict nécessaire. Le reste était transformé en pièces d'orfèvrerie et déposé dans le trésor (2) ; mais les rois de Perse étaient jaloux de leur droit de battre de la monnaie d'or et les satrapes, qui osaient Tusurper, étaient sévèrement punis. Or, tout récemment encore, les chahs de Perse continuaient à convertir en lingots et en pierreries, valeurs d'un transport facile, Texcédent de leurs revenus sur leurs dépenses (3). Aussi la monnaie d'or a-t-elle toujours été rare en Perse. Chardin (xvn« siècle) rapporte, que l'unique monnaie persane était anciennement une monnaie d'argent (4) et que, lors de son voyage, tous les paiements se faisaient en argent ; car Tor n'avait point cours dans le commerce (5). L'argent n'avait pas cessé d'être un métal noble, dont les anciens monarques persans s'efforçaient de maintenir la valeur à l'abri de toute fluctuation. Nous avons vu que les empereurs de la Chine atteignaient ce résultat par des procédés purement commerciaux, relevant de la loi économique de Tottreet de la demande. En Perse, où la volonté du mattre faisait loi, certains anciens souverains, les Achéménides, confiant dans la toute puissancede leur volonté, décrétèrent, une fois pour toutes, que l'or vaudrait toujours
(1) Joubert. Yoy. en Arménie et en Perse^ 269.
(2) Strabon. XV, ch. III, par. 21.
(3) Pr. Lenormsini. Monnaies dans V antiquité, II, 7. — Jaubert. Loc. ci^, 272.
(4) Chardin. Voy, en Perse, t. IV, 279. (Paris, 1723, en dix volumes in-12) .
(5) Chardin, t. IV, 273.
treize fois et un tiers la valeur de l'argent ; mais le cours réel ayant quand même baissé une fois à onze, la monnaie d'argent s'évada du pays ; même elle disparut presque complètement dans les provinces intérieures de l'empire (1), attestant ainsi que sa valeur ne pouvait relever du caprice d'un monarque.
Il serait facile de retrouver dans la Perse moderne quantité de traits, qui lui sont encore communs avec l'ancienne ; mais je ne puis sortir du sujet de cette étude : de l'industrie et du commerce. Sur ces points, la Perse de nos jours doit ressembler à celle des ancêtres, comme se ressemblent deux portraits d*une même personne faits à des âges différents . On peut presque affirmer que l'industrie n'a guère varié dans son organisation : Aujourd'hui comme autrefois, les artisans de la Perse sont astreints à des corvées, toutes les fois que le maître l'ordonne. Ils sont organisés en métiers, ayant chacun un chef, mais désigné par le roi, et ils ne peuvent lever boutique sans avoir donné à ce chef leur nom et leur adresse. Il faut dire que la plupart des marchands et artisans n'ont ni boutiques, ni établis ; ils s'en vont simplement travailler partout où on les demande (2).
C'est surtout pour la beauté de ses tissus, que l'ancienne Perse était célèbre et la Perse moderne n'a pas trop dégénéré sur ce point. Dès une haute antiquité, le coton était connu et utilisé en Perse; c'était la « laine des arbres », dont parle Hérodote : « Les arbres sauvages, dit-il, y portent une laine, qui surpasse en beauté et en qualité celle des brebis. Les Indiens s'en servent pour leurs vêtements » (3). Comme les modernes, les anciens rois do Perse avaient coutume d'offrir à ceux qu'ils voulaient ré-
(1) P. Lenormant. Loc» cit., 177.
(2) Chardin. Voyageai. IV, 214 (éd. 1723).
(3) Hérodote. III. par. 106.
LE COMMERCE DANS l'aSIE ARYENNE 413
compenser ou honorer des vêtements d'honneur, ce qu'on appelle aujourd'hui des Kélat et ceux d'autrefois devaient être en soie, comme ceux de nos jours. Aristote (1) et Pline (2) parlent da ver à soie et, par eux, nous apprenons que les femmes grecques parfilaient des tissus de soie provenant de l'Asie pour les tisser ensuite à leur gré. Ces belles étoffes des Perses ou des Mèdes étaient fort admirées des anciens, surtout pour la beauté de leurs teintes. Aussi avonsnousvuqueles substances tinctoriales étaient assez estimées dans l'ancienne Perse pour que les Rois des Rois les acceptassent en paiement des impôts.
Dans les vieilles civilisations ou dans les civilisations restées vieilles, surtout quand le régime est despotique et le métier des arjn^ies tenu pour le premier de tous, le commerce et les commerçants sont d'ordinaire en mince estime. La Perse, du moins la Perse moderne, fait pourtant exception à la règle et les raisons, qu'en donne Chardin, sont acceptables. C'est peut-être, dit-il, parce que, dans le pays, il n'existe point de castes aristocratiques (3). En effet, le chah, dont le pouvoir est sans bornes, peut élever ou abaisser qui bon lui semble. C'est aussi parce que la profession de négociant est la moins exposée aux coups du sort (4). Les plus grands seigneurs persans, le monarque lui-même, commercent donc sans croire déroger. Lors du voyage de Chardin, la plupart des grands possédaient des magasins et des marchandises. Le chah lui-même envoyait vendre dans les pays voisins de la soie, de riches étoffes, des tapis, des pierreries. Par exception encore, c'était, à cette date, le commerce extérieur, qui était honoré en Perse, comme il l'était aussi dans la Rome antique ; au contraire on faisait
(1; Aristote. Rist. natur,, V, 19.
(2) Pline. Liv. XI, ch. 2â-23.
(3) Chardin. Loc. cit., t. IV, 265.
(4)/6id., 265.
414 L'ÉVOLimON DU COMMERCE
asses peu de cas des boutiquiers et des marchands de menues denréesd). En somme, on estimait surtout les grands profits, que peut rapporter le commerce à l'étranger. Il n'y a guère d'années encore, un khan regrettait amèrement qu'à cause des pillards kurdes, arabes et turcomans, les caravanes delà Perse ne pussent pas aller jusqu^aux extrémités de l'Occident pour y échanger les étoffes de la Perse, ses perles, les marchandises de Tlnde, etc. , contre les produits de rindustrie européenne (2).
Le goût des Persans pour le commerce tient aussi, pour une part, à leur passion pour les voyages. On est surpris de voir les khans de premier ordre s'en aller au bazar pour y faire des échanges et le monarque lui-même marchander, du haut de son trône, des étoffes et des pierreries. Quand on parle du goût des Persans pour les voyages, il faut entendre les voyages par terre ; car la mer ne leur dit rien et même leur est désagréable, ce qui est encore une survivance de l'antiquité. Pour l'éviter ils n'hésitent pas à se hasarder à travers le désert et ses dangers si grands (3). Au dire de Chardin, ces périls n'existaient pas de son temps dans les grands Etats orientaux, là du moins où il y avait des lois obéies. « Les négociants, dit-il, sont des gens sacrés, auxquels on ne touche jamais^ même durant la guerre : eux et leurs effets passent libres au milieu des armées (4) ».
Grâce à cette sécurité relative, le commerce avait pris en Perse un grand développement. Certains marchands avaient des commis ou courtiers dans le monde entier et cela àcause même de Tinsécurité générale. En effet, quoique les lettres de change ne soient pas inconnues en Perse, on en use rarement ; car personne ne se fie à personne et tout le
(1) Chardin. Ibid.
(2) Jaubert. Loc. cit., 162.
(3) Ibid 2SÏ-2SS.
(4) Chardin. Loc, ciL, t. IV* 266.
LE GONMERŒ DANS l'aSIE ARYENNE 415
monde craint de compromettre sa fortune (i). Pour la même raison, quand on ne va pas soi-même vendre ses marchandises, on y envoie ses enfants ou ses commis (2), qui sont ordinairement des gens souples, adroits, à la langue dorée (3).
Pour conclure une affaire, après force discours, on procède silencieusement par ce langage du toucher, que j'ai déjà eu occasion de signaler. Les contractants se tiennent par la main droite, mais sous un manteau ou un mouchoir. Chardin nous donne sur ce langage tactile des renseignements précis : le doigt étendu vaut dix ; le doigt plié, cinq: le bout du doigt, un ; la main entière, cent ; la main pliée, mille. Durant ces opérations d'arithmétique digitale, le visage des intéressés reste atone, indifférent, et Ton n'y peut rien lire, ni deviner (4).
En Perse, il n y a d'autre horloge que les cris du muezzin divisant le jour en huit parties à peu près égales (S). 11 n'y a pas non plus de mesures de capacité. Tout se vend au poids, mais avec des balances d'une extrême grossièreté. Au lieu de poids véritables on se sert ordinairement de cailloux ou de morceauxJe métal quelconques. Chaque individu a son poids à lui (6). Pourtant il existe théoriquement un système de poids, comprenant un poids dit du roi et un poids dit de Tatiris, moitié plus faible, puis des subdivisions de ces poids. L'unité pondérale primitive serait le grain d'orge (7).
Pour les conventions commerciales, les Persans combinent les actes écrits et la preuve testimoniale. Veut-on, par
(1) Joubert. Loc. cit., 283.
(2) Chardiu. Loc. cit., t. IV. 271.
(3) Ibid., 2C6.
(4)/6id., t. IV, 267, (5) Ibid., t. IV, 276.
(6)/6îd., t. VI, 304.
(7) Ibid,, t. IV, 275. — Ibid., t. IV, 273.
exemple, s'engager par un billet? On écrit en tête de la pièce son nom et son surnom ; puis au bas on met son sceau pour signature. Les témoins attestent, en imprimant aussi leurs sceaux.
L'usage des cautions est fort commun; et les pauvres gens, qui ne sauraient en trouver, invoquent une caution sacrée, celle d'un saint quelconque (1).
Le taux de l'intérêt varie. Entre marchands de profession, il est d'un pour cent par mois ; mais, pour les petites gens, il est couramment de deux pour cent. Lors d'un emprunt, l'intérêt se paie ordinairement d avance et à part. Parfois même le prêteur le prélève sur le principal (2).
Nous avons vu tout à l'heure, qu'en Perse l'esprit de méfiance est général et malheureusement il est fondé. Tous les voyageurs en Perse, sont unanimes à constater la fourberie, la vénalité, en un mot la démoralisation générale. La justice ne se rend point ; elle se vend.Dans les banqueroutes, les créanciers bien en cour ou ceux, qui sont assez riches pour acheter les juges sont désintéressés toutd'abord. Puis les juges pillent le reste des valeurs ou en font ce que bon leur semble ; mais le roi ne perd jamai€ rien (3) : ceux qui ^ont lésés sont les menus créanciers et le failli lui-même.