II. — Le commerce hellénique
Pour ces petits Etats de la Grèce antique, le commerce et l'industrie étaient presque nécessaires. La plupart des cités ne possédaient en effet qu'un domaine des plus restreints, ne comprenant guère qu'une ville et sa banlieue (1). Mais c'était particulièrement pour Athènes, que l'industrie et les échanges étaient indispensables ; son territoire ingrat et exigu ne la pouvait nourrir ; mais par compensation son littoral découpé, ses ports nombreux l'invitaient au commerce et appelaient les navires étrangers. Aussi Athènes a-t-elle tenu de bonne heure en haute estime l'artisan et le négociant, que méprisaient Sparte et même Thèbes. En basant sa classiflcation sociale sur le plus ou moins de fortune (2), Solon poussa nécessairement aux spéculations commerciales ; mais il ne fit guère que consacrer un état de choses préexistant. Ce sage avait commencé par être commerçant et sa constitution s'en ressentit même un peu trop. L'obligation, qu'il imposa aux parents, d'enseigner un métier à leurs enfants dut aussi contribuer grandement au développement industriel. C'est de son temps, que semblent dater les hétairies commerciales, c'est-à-dire des sociétés de marchands, des corporations, dont les règlements avaient force de loi, pourvu qu'ils ne fussent pas en opposition avec la législation générale (3). Certaines de ces corpora-
(1) Schœmann. Loc. cit., 117.
(2) Voir mon Evolution politique et mon Evolution de la propriété,
(3) Schœmann. Loc, cit., I, 414.
lions, de ces familles ^ jouissaient même du droit exclusif d'exercer tel ou tel métier (1).
En même temps, le nombre des étrangers domiciliés, des métèques^ était considérable à Athènes. Par eux-mêmes et par leur descendance, ces étrangers tenaient une grande place parmi les artisans, les marins, les affranchis ; et en raérne temps le menu commerce intérieur était presque toul entier entre leurs mains (2). Or, c'était cette classe des artisans, des petits commerçants, des marins, qui constituait, à Athènes, la majorité des citoyens et qui, dans les ass*^mblées populaires, neutralisait le vote des propriétaires fonciers des dêmes (3). « Des foulons, des cordonniers, des maçons, des ouvriers sur métaux, des laboureurs, des petits marchands, des colporteurs, des brocanteurs : voilà le monde qui compose l'assemblée du peuple », d'après Xénophon et Socrate (4). Ces classes laborieuses et besoigneuses ne pouvaient que s'entendre assez mal avec les pro[)nétaires et les capitalistes ; or, de par la loi du nombre, elles l'emportaient souvent ; aussi ne fut-il pas possible même de mettre à Fessai la proposition d'un certain Phormisios, qui voulait faire de la propriété foncière la condition du droit de bourgeoisie (5).
I*récédemment, j'ai eu à décrire les conditions du travail en Grèce, ces ateliers où les prolétaires libres se distinguaient mal des esclaves. Je n'y reviendrai donc pas aujourd'hui. Mai^ le salariat, tel que nous l'entendons, datait de loin en Grèce ; puisqu'Homère, voulant donner l'idée d'un combat indécis entre Troyens et Achéens dit déjà : a Telles sont les lialances d'une ouvrière équitable. Elle tient le poids,
(Ij li. Spencer. Sociologie. III, 625.
(â) Schœmann. Loc. cit., 1, 596-602.
(3i Schœmann. Loc. cit., I, 596.
(4) Xénophon. Mémoire sur Soc7*ate. Liv. III, ch. VII.
(5) Schœmann. Loc. cit. y I, 596.
d'un côté, la laine, de Tautre, et elle les pèse et les égalise, afin d'apporter à ses enfants un chéiif salaire » (i) .
Ce n'était pas pour la consommation intérieure, que travaillait surtout cette population ouvrière d'Athènes ; c'était plutôt pour le commerce extérieur . Ce dernier, le grand commerce d'exportation et d'importation, a joué, dans les destinées de TAttique, un rôle capital. Sans importation, Athènes n'aurait pu vivre et, sans exportation, elle n'aurait pas été la première cité hellénique. 6a situation commerciale fit sa force et sa faiblesse. Ce fut même en fermant par décret ses ports aux Mégariens, qu'elle déchaîna la guerre du Péloponèse, cause occasionnelle de sa ruine (2). On peut donc dire qne le protectionnisme l'a tuée. A propos de ces origines de la guerre du Péloponèse, on trouve, dan« Aristophane, une plaisante raillerie, qui est en même temps une juste critique : « Quelques hommes (je ne dis pas la Cité ; remarquez bien que je ne dis pas la Cité); quelques misérables, perdus de vices, deshonorés, qui n'étaient même pas des citoyens de bon aloi mais des étrangers, ont accusé les Mégariens d'introduire leurs produits en fraude ; et l'on ne voyait pas un concombre, un levraut, un cochon de lait, une gousse d'ail, un grumeau de sel, sans qu'on dit : « Cela vient de Mégare, » et on le confisquait aussitôt ». Puis on s'enleva réi^iproquement des filles de joie, notamment deux filles de la maison d'Aspasie ; alors « Périclès, du haut de son Olympe, lance l'éclair, fait gronder le tonnerre, bouleverse la Grèce et fait passer un décret, qui disait, comme la chanson : « Que les Mégariens soient bannis de notre sol et de nos marchés et de la mer et du conlinenl » (3), etc. Mais Mégare ruinée fit intervenir Sparle et l'on sait comment se termina le duel, si long et si sanglant, entre les
(i) Ilîade. Xir.
(2) Thucydide. Liv. I, par. 67.
(3) Aristophane. Les Acharniens.
424 l'évoiution un commerce
deux cités maîtresses de THellade. Pourtant Athènes, malgré son protectionnisme, vivait de commerce étranger. Tout d'abord TAttique ne produisait pas assez de céréales pour nourrir sa population trop dense ; il lui fallait s'approvisionner partout, en Crimée, dans laChersonèse deThrace. en Egypte, en Lybie, en Syrie, en Sicile et, pour assurer cet indispensable approvisionnement, on avait édicté des mesures très vexatoires. A tout Athénien ou 7nétèqiie il était interdit de transporter des grains ailleurs qu'en Attique. Défense aussi aux capitalistes de prêter à la grosse aventure sur un navire ayant une autre destination. Tout bâtiment abordant en Attique avec une cargaison de céréales devait en laisser au moins les deux tiers sur le marché d'Athènes. Interdiction aux particuliers d'acheter à la fois plus de cinquante paniers de grain (oopixoi, corbeilles d'une contenance d'un médimne) (Lysias. Contrée les marchands de grain) \ défense de gagner sur chaque mesure plus d'une obole. Des sitophylacques^ fonclionnaires spéciaux, surveillaient le commerce des céréales et les infractions aux lois et règlements se punissaient sévèrement, parfois de mort. Enfin on donnait le droit de citoyen à tous les princes, qui accordaient sur le prix des grains une diminution quelconque. D'autre part, les droits d'importation, variant de 5 à 20 0/o, étaient largement abaissés pour les grains et aussi pour le bois propre à la construction des navires et dont Athènes nepouvait se passer. Ces bois se tiraient delà Macédoine et de la ïhrace, ainsi que la poix et les peaux indispensables. Mais Athènes était tributaire de bien d'autres pays : Chypre et l'Eubée lui fournissaient du fer et du cuivre ; Milet et la Phrygie, des tapis et des laines ; Chios, Lesbos, Lemnos, la Crète, etc., etc., des vins fins ; le Pont lui expédiait du poisson salé, pauvre et principal aliment des prolétaires de la Cité, etc., etc (1). Athènes était donc un grand entrepôt commercial
(1) Schœmann. Loc, cit., t. I, 597.
et Thucydide Ten glorifie : « La grandeur de notre ville, dit-il, faitaffluer dans son sein les trésors de toute la terre, et nous jouissons aussi complètement des produits étrangers que de ceux de notre sol « (1). Néanmoins, tout en étant si passionément adonnée au commerce, Athènes se souciait fort peu de libre échange ; elle gênait, prohibait ou facilitait tout commerce d'importation ou d'exportation suivant qu'ellele jugeait utile ou contraire à ses intérêts. Ainsi elle interdisait l'exportation des figues, des laines, delà poix et au contraire elle encourageait l'exportation de l'huile, du miel, du marbre, des métaux, des objets d^art (2). I/huile attique était abondante et excellente ; on ne demandait donc qu'à la vendre ; mais la culture des oliviers était sous la tutelle de l'État. Un propriétaire ne pouvait arracher des oliviers de son fond que pour un usage déterminé et pas au delà d un certain nombre. Il y avait môme des oliviers inviolables : ceux qui fournissaient l'huile des sacrifices (3). Solon lui-môme fit prononcer la malédiction divine contre quiconque exporterait de r Attique des denrées agricoles, autres que des figues, de l'huile et du miel .
Si Athènes importait beaucoup de substances alimentaires et de matières premières, elle exportait en grand des produits ouvrés, y trouvant à la fois profit et gloire : c'était des tissus, des vêtements, des vases élégants, des bijoux, des armes, enfin, et durant son éclatante période intellectuelle, des livres (4). Des taxes variées pesaient sur les marchandises importées et exportées. A l'importation, elles allaient du centième au dixième de la valeur estimée, suivant la nature du produit (5) et le fisc athénien ne plaisantait pas; ses sanctions pénales étaient sévères.. Bion rap-
(1^ Thucydide. Guerre du Péloponèse. L. Il, par. 38.
(2) 0. Noël. Hisl. du commerce du monde,'i. I, 48-49.
(3) Schœmann. Loc, cit,, I. 598.
(4) Schœmann, Loc. cit., 599*
(5) 0. Noël. I, 48.
426 l'évolution ou commerce:
porte que, pour un fait de contrebande, son père fut réduit en esclavage et non pas seul : avec lui, son fils, sa mère, ses frères et sœurs subirent le même sort (1). Ces taxes à l'importation et à Texportation, dont le total était considérable, n'empêchait pas, comme nous l'apprend Aristophane, de percevoir encore des droits sur les marchés et les ports (2). Pourtant, malgré toutes ces gênes, la vie matérielle était facile à Athènes ; puisqu'un médimne d'orge, soit un peu plus de cinquante litres, ne coûtait qu'une drachme, au temps de Solon. A la même époque, un bœuf valait cinq drachmes ; un mouton, une drachme. Au temps de Philippe de Macédoine, un métrète de vin, soit environ 38 litres, se vendait quatre drachmes, etc. (3).
Mais les Athéniens ne se bornaient pas au commerce d'exportation et d'importation. Ils étaient les colporteurs maritimes du monde hellénique et ce monde était vaste ; il s'étendait de la mer Noire à Marseille, en y comprenant une grande partie de TAsie-Mineure et la plupart des îles méditerranéennes. Là où les Grecs n'avaient pas fondé de colonies importantes, ils possédaient au moins des comptoirs privilégiés, comme ceux des Ioniens en Asie-Mineure, des Doriens et des Eoliens en Egypte (4). Certaines de leurs colonies constituaient des puissances et essaimaient elles* mômes. Ainsi Milet d'ionie n'était éclipsée que par Tyr, comme ville commerçante ; elle avait semé sur tous les rivages plus de cent comptoirs et faisait un commerce considérable avec les pays méditerranéens, la mer Noire et la mer d'Azof. Ses négociants pénétrèrent même jusqu'au cœur de la Russie européenne et asiatique (5).
Après Milet, venait Sardes et la Lydie, véritables entre-
(1) Diogènes de Laerte. Bion, (4) Aristophane. Les Gtiêpes.
(3) Schœmann. Loc. cit., t. I, 194-195.
(4) Schœmann. Loc. cit., II, 401.
(5) Heeren. Loc. cit., 1, 168-169.
pots entre l'Asie et TEurope. On y trouvait deTor en lingots (1), des bijoux, dés tissus précieux, des robes de pourpre. C'était aussi un vaste marché d'esclaves ; même on y fabriquait des eunuques pour les vendre aux harems perses (2).
Marseille, fondée par les Phocéens 600 ans av. J.-C, sema à son tour des colonies ou des comptoirs sur le littoral méditerranéen de la Gaule et de TEspagne. Après la chute deCarthage, elle hérita de son trafic dans la Méditerranée et devint commissionnaire de Rome, surtout de l'Empire, pour les produits de la Gaule et de la Bretagne (3). Ses navires remontèrent le Rhône d'abord, la Seine ensuite et entre temps elle enseigna aux Gaulois la culture de la vigne et de l'olivier (4).
Ce grand mouvement colonisateur des Hellènes, calqué d'ailleurs sur celui des Phéniciens, a largement contribué aux progrès de la civilisation dans tout l'Occident ; même il a modifié les races européennes par des mélanges. Là où la colonisation complète était impossible, les Grecs se contentaient d'un entrepôt, d'une factorerie, d'une petite ville avec une étroite banlieue. Comme les Phéniciens, leurs modèles, ils préféraient pour établir leurs établissements les tles ou les presqu'îles. Là au contraire où la population locale était maniable ou de faible densité, on colonisait à fond. C'est ainsi qu'au viii« siècle av. J.-C. le rivage de l'Italie méridionale se couvrît d'importantes villes grecques, comme Sybaris, Crotone, Locres,Tarente, et mérita de s'appeler la Grande Grèce (5).
Toutes ces cités, tous ces comptoirs étaient des centres d'où rayonnaient sans cesse des navires et des négociants^ qui pénétraient de proche en proche et toujours plus loin.
(i) Hérodote. I, par. 50, 94, 99.
(2) Hérodote. L. I, par. 49, etc.
(3) 0. Noël. Loc. cit., I, 77-79.
(4) Ibid., I, 78
(5) 0. Noël. Loc, ciLj 1. 1, 47.
Déjà, du temps d'Hérodote, les Grecs connaissaient les steppes avoisinant la mer Caspienne. Plus tard, quand un navigateur d'Alexandrie, Hippalus, eut découvert la loi du renversement des moussons dans Tocéan Indien, les flottes des Egyptiens et des Grecs partirent, chaque année, de Bérénice pour aller sur la côte du Malabar, en profitant, pour l'aller et le retour, du « vent d'Hippalus » (1).
Un mouvement commercial aussi étendu suppose nécessairement une législation spéciale, des pratiques ingénieuses pour faciliter l'échange des marchandises et des capit-mx engagés, un système de mesures, une monnaie, des banques etc., etc. En effet les Grecs eurent tout cela. Leur système de mesures est si connu, qu'il me suffira de le rappeler brièvement. 11 n'a pas été créé en un jour et a été précédé dans le Péloponèse par d'anciennes mesures d'un caractère plus primitif : le pied, le pas, la corde (2). Les mesures moins antiques, qui paraissent originaires les unes de l'Egypte, les autres de l'Asie, sont, comme mesures de longueur, le pied subdivisé en quatre palmes. La palme «Ile-même comprenait quatre doigts ; puis venait la coudée^ Vorygie composée de six pieds, enfin le stade mesurant 4)00 pieds. Les mesures de surface comprenaient : le pied carré et la plèthre équivalant à cent pieds carrés. Les mesures de pesanteur étaient : le talent (26 kilogr.), la mine ou la soixantième partie du talent, le drachme ou un centième de mine, V obole oxx la sixième partie du drachme. Les mesures de capacité comprenaient Yamphore. de 26 litres, et ses subdivisions, Yhecteus, Vhé7niecta, le chénice, le cotyle, etc, ; le Q7iedimne valait deux amphores (3). Je cite ces noms pour mémoire. Dans une étude aussi rapide que celle-ci, je ne puis guère que signaler l'existence de
(1) 0. Noël. Loc. ciL, I, 66.
(2) F. Lenormant. La monnaie dans l'antiquité, 131.
<3) Mesnil-Marigny. Ilist. Econofnie politiq., t . III, 335-336.
ces mesures et ne saurais m'y arrêter. Certaines d'entre elles avaient été empruntées par les Grecs aux vieilles nations, avec lesquelles ils avaient d'abord commercé, un peu sans doute par esprit d'imitation, mais aussi et surtout dans le but de faciliter les échanges, d'en augmenter le nombre et le profit.
Ce qui est bien propre aux Grecs, c'est leur admirable mouvement colonisateur, analogue à celui des Phéniciens, mais plus en apparence qu'en réalité. Ceux-ci n'ont presque jamais créé que des comptoirs intelligemment placés et des colonies d'exploitation. Toujours ils sont reslés campés au milieu des races étrangères, sans même songer à se les assimiler et en ne se faisant pas le moindre scrupule de les pressurer à outrance. C'étaient des gens d'affaires, uniquement préoccupés de gagner et par tous les moyens; aussi,, malgré la multiplicité de leurs stations, la hardiesse de leurs marins, leur civilisation n*a pas eu d'expansion.
Au contraire, les colonies helléniques furent presque partout des colonies de peuplement. De proche en proche, on les voit se multiplier, par essaims, à la manière des abeilles. C'est le trop plein de la population, qui, laissant la cité, s'en va, à ses risques, en fonder d'autres à son image. Maisces colonies, ces cités nouvelles, occupent peu à peu un pays, s'y infiltrent en implantant, au milieu des indigènes, leurs arts^ leur religion, leurs mœurs, leur langue, qui se propagea au point de devenir la langue généralement parlée dans l'Orient ; si bien que, plus tard, les négociants romains durent l'adopter (1). Autour des établissements grecs il s'opéra un travail d'assimilation analogue à celui qui s'était effectué dans la Grèce continentale, où, à l'âge historique, on nedistinguaitguèreplusles Hellènes des premiers occupants pélasgiques ou autres. Chez les Hellènes et chez les Phéniciens, les méthodes de colonisation ont donc été
(1) 0. Noël. Loc. cit., t. I, 69.
forL dissemblables et il en a été de même des résultats : Mar seille a civilisé le midi de la Gaule. En Afrique, Carthage n'a su faire des indigènes que des mercenaires et des esclaves.