III. Du prêt et de V intérêt
En ce qui concerne les dettes, l'intérêt de l'argent, la Grèce fut moins originale. A Athènes, le régime du prêt et de la dette semble calqué sur les us et coutumes des grands peuples de Tantiquité. Sans doute la fréquence des relations commerciales avait déterminé sur ce point une nécessaire uniformité. Un passage d'Aristophane nous apprend que r intérêt se payait alors au mois : « Strepsiade. Si la lune ne se levait pas, je ne payerais pas d'intérêts. — Socrate. Pourquoi cela ? — Strepsiade. Parce que l'argent se prête ;ui mois. » Dans le même dialogue, nous voyons que l'usure, au Si^ns moderne du mot, était alors déchaînée à Athènes : " Strepsiade. Malheur aux usuriers avec leur capital et les intérêts de leurs intérêts (1). » Pourtant, l'intérêt normal étfii Lassez élevé, pour que l'on ne recourût pas à l'intérêt composé. En l'abaissantà i8 0/0, Solon avait pris une mesure.' considérée alors comme très bienfaisante. Ce taux de .18 41/0 est encore mentionné dans un des plaidoyers d^Isée : H Stratoclès a laissé une terre de deux talents et demi dans \it lïourg de Thria ; dans celui de Mélite, une maison de 3000 drachmes ; une autre de 500 dans Eleusis. Tels sont les biens-fonds, qui, loués, rapportent : la terre : douze mines et la maison trois, ce qui fait quinze mines. Ajoutez de l'argent prêté à intérêt, environ 4000 drachmes : l'intérêt, étant de neuf oboles par mois, forme, pour une année, un produit de 620 drachmes (2) ». D'oîiil résulte qu'une terre
^l) Les Nuées. 121.
ta) Plaidoyer d'Isée pour la succession d*Hanias,
LE COMMERCE EN GRÈCE 43 i
rapportait seulement 8 0/0 ; une maison 10 0/0 ; mais l'argent, lui, rapportait 18 0/0 (i). Tel était le chiffre modéré, réputé raisonnable ; mais on lit dans un plaidoyer de Lysias, que deux banquiers, Sosyme et Aristogiton, ont prêté une somme d'argent à 3 drachmes par mois pour cent drachmes, donc à 36 0/0 (2).
C'était surtout les prêts sur navire, qui, à cause des risques, se contractaient à d'énormes intérêts. Les propriétaires des navires étaient toujours des commerçants et un navire était souvent possédé dans l'indivision par plusieurs propriétaires; mais on ne connaissait ni commissionnaires, ni consignataires, ni agio. Les propriétaires du bâtiment faisaient directement le commerce ; ils naviguaient euxmêmes pour vendre ou acheter (3). Mais souvent ils avaient auparavant emprunté à des armateurs, en donnant, comme garantie, le navire et son chargement. Dans ce genre de prêt dit à la grosse aventure, le taux de l'intérêt ne comportait aucune restriction, même d'après les lois de Solon. Mais il n'en était pas de même en ce qui concernait la nature de la cargaison. Légalement il fallait, que le navire apportât à Athènes du blé ou d'autres marchandises déterminées; sinon la loi interdisait au prêteur de pouvoir répéter son argent en justice (4). Les droits accordés aux créancier avaient commencé par être excessifs. Longtemps même l'emprunteur put donner en garantie au prêteur sa personne et sa famille; car, à Athènes comme à Rome, le droit du père de famille alla d'abord jusqu'à celui de vendre les membres de cette famille. Ce droit sauvage ne fut aboli que par Solon et encore le législateur le maintint-il pour les filles et les sœurs surprises en commerce
(1) Mesnil-Marigny. Loc, cit., t. III, 195.
(2) Lysias. Fragments, ch. 1.
(3) Schœmann. Loc. cit., I, 600.
(4) Déraosthènes. Plaidoye^^ contre Lysias,
galant et illicite (1). II est vrai que, dans le principe, on ne pouvait ni vendre, ni hypothéquer la terre, qui, comme dans rinde et dans bien d'autres contrées, était imraobilisable . Solon prive encore du droit de citoyen Thomme, qui a vendu sa terre, et Ton sait que sa réforme eut surtout pour objet de restreindre l'abus des prêts hypothécaires, qui par suite ne devaient être garantis que par les fruits du sol engagé.
En résumé. l'évolution de l'emprunt en Grèce paraît avoir été celle-ci : D'abord on donne en gage sa personne et sa famille ; puis sa terre mais avec translation réelle, quelque chose comme une vente à réméré à échéance fixe ; en troisième lieu, la propriété sert simplement de gage ; enfin vient l'hypothèque constatée par une borne ou une tablette de pierre avec une inscription indiquant le chiffre de la dette, le nom du créancier, etc., et, pour sanction, la vente aux enchères publiques au profit des prêteurs (2). En Grèce comme ailleurs, la propriété foncière s'est donc très lentement individualisée et mobilisée. Si, même dans nos Etats modernes, elle n'est pas encore assimilée aux valeurs essentiellement mobilières ; c'est que, durant des milliers d'années, elle a été propriété commune (3). La propriété foncière, en raison de son immobilité totale ou relative, s'est donc malaisément prêtée à l'agiotage et à l'usure. Quand elle a pu servir de gage à des emprunts, jamais elle n'a été grevée des intérêts excessifs, que nous avons constatés chez divers peuples et races, et qui étaient ordinaires dans Tanliquité de tous les pays.
Mais, en dépit même de son usage général, le prêt à intérêt a semblé immoral à la plupart des peuples anciens ; et c'est sûrement parce que le régime communautaire, par le-
(1) Plutarque. SoUm. XX, XLIV.
(2) Meyer et Ardant. Question agraire. 42-43-48.
(3) Voir mon Evolution de la propriété.
quel ont débuté toutes les sociétés et dont la durée a été énorme, est par essence hostile à tout prêt rétribué, du moins entre les membres d'un même même groupe ethnique. Sur cette question, les moralistes grecs ont partagé Topinion des sociétés antiques et Arislote a résumé cette manière devoir dans un passage sur lequel je reviendrai (1). Mais cette rigoureuse morale ne put tenir bien longtemps contre les besoins du commerce et les progrès de Tespril mercantile, surtout contre Tinvention de la monnaie.