‹ L'évolution du commerce dans les diverses races humainesChapitre 113 sur 145 · V. Les trapèzîtes · texte numérisé non relu

V. Les trapèzîtes

Les cités grecques étaient nombreuses ; elles commerçaient entre elles et avec des peuples étrangers au monde hellénique; on avait donc bien souvent besoin d'échanger les monnaies les unes pour les autres et cela donna naissance à l'industrie des banquiers ou trapèzites. — Ces trapèzites essayaient les monnaies et faisaient le change, mais aussi bien d'autres affaires ; surtout ils prêtaient à usure, soit avec leur agent, soit avec celui que déposaient chez eux les capitalistes. Ils s'ingéniaient h emprunter à un taux très faible de l'argent, qu'ils plaçaient à un taux très élevé. Le mécanisme de ces dépôts helléniques ressemble tout à failàcelui de nosgrandes banques fiduciaires. Le dépositaire, to*ut en touchant un intérêt de ses fonds, se réservait la liberté de les retirer suivant ses besoins. Le trapèzite effectuait aussi des paiements pour son dépositaire et alors il opérait, comme on le fait dans ce qu'on

(1) F. Lenormant. Loc. cit., t. II, 4-5.

(2) Ibid., II, 82

(3) Ibid.y 11,18.

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appelle en Angleterre les clearing-houses^ en radiant simplement la somme de l'actif du dépositaire pour la porter au crédit de qui la devait toucher (i). Il est à croire qu'à Athènes du moins^ la profession de trapèzite était tenue en médiocre estime ; car elle était surtout exercée par des métèqvss (2). — Enormes étaient les bénéfices réalisés par les trapèzites. Démosthènes les évalue à cent pour cent. Leurs commanditaires étaient souvent des citoyens bien posés, qui, tout en dédaignant le métier du trapèzite, en estimaient fort les bénéfices. Ainsi le père de Démosthènes avait placé une partie de sa fortune chez un banquier d'Athènes, et Thémistocle avait fait le même emploi d'une grosse somme d'environ 400,000 francs de notre monnaie (3).

Dans certaines cités grecques et dans l'Egypte hellénisée, il exista, outre les banques privées, des banques d'Etat. En Egypte, chaque nome avait une TpiirfiÇa PûwjtXoo^ dirigée par un fonctionnaire royal et chargée d'exécuter les payements relatifs à certains contrats (4).

11 est fatal qu'un actif mouvement commercial engendre en tout pays des procédés à peu près identiques. Aussi les Grecs avaient-ils, comme nous, des sociétés commerciales et industrielles par actions et Xénophon en parle: « On aime, Socrate, quand on est en société d'intérêts, à se rendre réciproquement un compte exact et clair n (S) et ailleurs en parlant de l'exploitation des mines appartenant à la République^ il dit encore : « Des particuliers pourraient, en s'associant, tenter sûrement une pareille entreprise i> (6). D'ailleurs les lois de Solon renfermaient des dispositions pro-

(1) Schœmann. Loc, cit., 1,601.

(2) Ibid.

(3) 0. Noël. Loc. cit., I, 106.

(4j If)id., i07

(5) Economiques. VJ.

(6) Revenus d'Athènes, ch. IV.

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près à favoriser la formation de grandes sociétés industrielles, commerciales ou maritimes (i).

La lettre de change n'était pas plus inconnue en Grèce qu'elle ne Ta été en Mésopotamie et en Judée. A Athènes, les billets à échéance signés par les trapèzites circulaient, comme lettres de change (2), et, dans sa trapézitique, Isocrate décrit une vraie lettre de change entre particuliers. « Stratoclès, dit-il, était à la veille de partir pour le Pont. Comme je voulais tirer sur ce pays le plus d'argent que je pourrais, je le priai de me laisser ce qu'il avait d'argent ; mon père le lui rendrait dans le Pont. Je regardais comme un grand avantage d'éviter pour mes deniers les risques de la navigation... Stratoclès m 'ayant demandé qui lui rendrait son argent, dans le cas où mon père refuserait de payer sur le vu de ma lettre et où il ne me trouverait plus à Athènes, lors de son retour, je le menai chez Pasion, qui s'engagea à lui verser le principal et les intérêts » (3). — C'est surtout dans les affaires d'argent qu'il n'y a guère de nouveau sous le soleil. Partout l'identité des désirs de gain et des craintes de perte inspirent des agissements et des précautions analogues. — Les Athéniens avaient aussi compris qu*il est avantageux d'expédier rapidement les litiges commerciaux et, chez eux, les affaires de cette nature devaient être jugées dans le délai d'un mois ; en fait pourtant, elle ne Tétaient guère que durant la saison dliiver, alors que, suivant l'usage des anciens, la navigation était interrompue, <( la mer était fermée ».

Les Grecs et spécialement les Athéniens furent donc des commerçants actifs et habiles et le commerce joua un grand rôle dans l'expansion de leur race et de leur langue . Quelle fut son influence sur leur santé morale et leur destinée politique ? C'est ce qui nous reste à déterminer.

(1) Lois attiques, V, ch. VII.

(2) 0. Noël. I, 106.

(3) Isocrate. Trapézilique .

VL De rinflicence générale du commerce en Grèce.

En lui-même, le commerce n'est pas ua but ; c'est simplement un moyen de se procurer de la richesse, c'est-àdire ce qui permet d'acheter des plaisirs, de Pinfluence, etc. Par conséquent, les individus qui s'adonnent avec passion au commerce, surtout au grand commerce, à celui qui vise surtout l'acquisition non du nécessaire^ mais du superflu, des gains considérables, ceux-là doivent, presque nécessairement, rester plus ou moins étrangers aux passions morales et intellectuelles de genre élevé . D'où l'on peut inférer, que la multiplication des caractères mercantiles dans une société doit tendre à abaisser le niveau moral, à rendre plus rares les natures dévouées, désintéressées, les passionnées pour les choses de l'esprit. Tel fut, en etTet, le résultat final du mercantilisme hellénique.

De bonne heure, les Grecs, ou du moins beaucoup d'entre eux, désirèrent trop vivement le bien d'autrui ; puisque Homère nous parle, sans blâme, d'Autolycos, aïeul maternel d'Ulysse, « homme qui n'avait pas son pareil pour le vol et le faux serment » (1). Mais ce fut plus tard que la fièvre mercantile s'empara sérieusement des Hellènes. Avant tout, pour que cette épidémie morale sévisse, il faut que l'on soit entièrement sorti du régime communautaire des premiers âges ; il faut aussi que l'on ait adopté des signes de la richesse, des monnaies facilement accumulables.

Le plus grand penseur de la Grèce, Aristote, avait pleine conscience de cette vérité économique ; puisqu'il écrit : « La science de la richesse semble plus spécialement relative à l'argent monnayé et son but principal est d'aviser au moyen de s'en procurer une grande quantité ; car c'est là propre-

(4) Odyssée. Ch. XIX.

ment ce qui produit Topulence et les grandes fortunes » (1). Dans des études précédentes, j'ai montré comment l'amour de l'argent et la fondation de grosses fortunes, nées des spéculations industrielles, commerciales, pécuniaires, ont préparé la ruine de la Grèce, en y abaissant le niveau moral et en y produisant ce qu'Aristote appelle Voliganthropie^ la disette d'hommes. Même à Sparte, les institutions primitives durent céder au torrent, et Ton vit le nombre des citoyens se raréfier à mesure que la propriété se concentrait en un petit nombre de mains. Ainsi fut réalisé Toracle, que Lycurgue, dit-on. avait rapporté de Delphes : « L'amour de largent et rien autre chose perdra Sparte » (2). Mais, sous ce rapport, Athènes gagna beaucoup d'avance sur Sparte ; aussi périt-elle la première. Ce fut bien vainement que la plupart de ses grands écrivains et penseurs lui donnèrent des avertissements salutaires : «Ceux, ditAristote, qui font de leurs villes un marché ouvert à tout le monde n'ont en vue que le gain. Or, il ne faut pas qu'une cité aspire à se procurer ce genre d'avantage ; elle ne doit pas se transformer en un marché public » (3). Euripide, lui, parle enpoète^ mais dans le même sens : « 0 cher or, germe sorti de la terre, de quel amour tu enflammes les mortels : Toi, le plus fort de tous les penchants, toi le tyran le plus puissant de tous, tu combattrais contre Mars lui-même ; car tu possèdes un pouvoir supérieur à ce Dieu ; tu émeus ce qui existe. Aux accents mélodieux d'Orphée les arbres et les bêtes privés de raison se levaient et le suivaient et, toi, la terre entière, les mers, le dieu de la guerre, qui dompte tout, te suivent et t'obéissent » (4).

Le poète se borne ici à constater les faits ; Aristote en

(1) Âristote. Politique. L. I, ch. III, par. 43.

(2j Diodore. Fragments. Livre VII.

(3) Politique. Liv. VII, ch. V, 5.

(4) Bellérophon.

442 l'êtolctio:« dc commerce

cherche la raisoD ; c'est, dit-il, que l'on a fait de Tor un but, alors qu'il ne doit être qu'un moyen commercial. Il ne veut pas, que le courage, Tart militaire, la médecine, les sciences soient uniquement employés comme des moyens de richesse (1). 11 stigmatise Tusure (le prêt à intérèl> : « C'est avec beaucoup de raison, dit-il, qu'on a de l'aversion pour Tusure, parce qu'elle procure une richesse née de la monnaie elle-même et qui n'est plus consacrée à remploi pour lequel on se l'était procurée. En effet, on ne Tavait créée que pour faciliter les échanges, tandis que l'usure la multiplie elle-même. C'est aussi de là que Tusure a pris son nom (t<^(k, enfantement), k cause de la ressemblance qu'il y a entre les êtres produits ou engendrés et ceux qui leur donnent naissance. Car, dans l'usure, Targent naît de fargent, en sorte que, de tous les moyens de se procurer la richesse, celui-là est le plus contraire à la nature (2) ». Mais les Grecs en inventèrent de bien pires encore, par exemple, celui que nous appelons la baraterie et qui consistait à emprunter largement sur un navire, puis à le saborder en mer, après avoir eu soin de ne le charger que de sable et de cailloux. Le mercantilisme effréné, la soif du gain, licite ou non, recoururent à tous les artifices pour se satisfaire ; le sens moral finit même par n'en être plus choqué et la Grèce entière mérita le jugement sévère, que Polybe, l'un des derniers protestataires, porte encore sur la Crète : « Parmi eux, les richesses sont en si grande estime que non seulement il est nécessaire d'en amasser, mais encore que rien ne fait plus d'honneur. En un mot, le honteux amour du gain et des richesses s'est tellement établi parmi eux, que cette Ile est le seul pays au monde où le gain, de quelque nature qu'il soit, passe pour honnête et

(1) Arisfote. Politique. Liv. I, ch. III, par. 20.

(2) Politique, Liv. 1, ch. IV, par. 23.

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pour légitime » (1). On voit que Polybe conserve encore quelques illusions ; il les aurait perdues, sUl avait pu prévoir l'évolution régressive de Rome, qu'il connut seulement dans tout Téclat de sa période virile.

{!) Polybe. Républiqite romaine, Liv. VI. Frag. 9.

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