II. Le petit commerce
A home le petit commerce, si méprisé pourtant, finit {>ar i^tre très répandu ; mais il ne dut guère prendre d'extension tant que Rome ne fut pas une ville de quelque importance. Une phrase de Caton l'Ancien éclaire un peu les origines du commerce romain : « 11 faut, dit-il, que le père de famille soit vendeur et non acheteur ». C'est exactem^^nt là une idée, que professent encore nombre d'éconoiijîstes à propos de la balance du commerce ; et nous pou-
(1) De officiis, liv. I, ch. 42.
V2) Ibid.
{3] Moreau Christophe. iJi'oit à V oisiveté, 491.
ik) Code de Justinien, IV, tit. 63.
vons en induire, que, dans la Rome prolohislorique, il n'y avait guère d'aulreb marchands que les patriciens vendant eux-mêmes l'excédent de leurs récoltes, de leur bétail, de leur vin, de leurs esclaves. G est ainsi qu aujourd'hui encore, dans les grandes villes italiennes^ les portiers des palais débitent pour le compte de leurs maîtres du vin au détail. Quand il se fut constitué une classe nombreuse de prolétaires indépendants, d'affranchis ; quand la classe patricienne elle-même eut des besoins complexes ; quand il lui fallut des objets de luxe, trop difficiles à fabriquer pour les esclaves de la famille, alors des boutiques et des petits marchands se créèrent ; mais ils durent être précédés par l'institution de marchés où se rencontraient directement les producteurs et les acheteurs. Les places pour marché s'appelaient forum avec im qualificatif : forum boarium^ forum suarium^eic. (1), sans doute parce que les marchés se tinrent d'abord en dehors de la Ville,comrae il arrive encore aujourd'hui dans l'Afrique centrale. Ces marchés romains étaient périodiques et même s'appelaient numlines^ parce qu'ils se tenaient tous les neuf jours. Des agents du Trésor y percevaient un droit, le porforium ; un édile examinait au point de vue hygiénique les denrées en vente et faisait jeter celles qui étaient de qualité mauvaise ou nuisible (2). Quand la ville grandit, le commerce se spécialisa, il y eut des marchés pour chaque denrée principale, les uns sur le Forum, d'autres sur le Vélabre, la Voie sacrée on la Voie suburrane (3). Puis les boutiques marquèrent la spécialisation beaucoup plus grande encore du petit commerce, A Rome, ces boutiques finirent par pulluler. Pour la plupart, ce n'étaient que des échoppes étroites, mal aérées, mal éclairées, mais louées à un prix exorbitant ; aussi les riches
(1) Duruy. Italie ancienne, 60i, (i) Ibicl., f.45.
(3) Ibid., 5'i6.
propriétaires en faisaient-ils construire, dans un but de spéculation, tout autour de leurs palais. Les baraques en bois (1), adossées aux maisons, faisaient saillie sur la voie publique et Tédilité dut intervenir pour réprimer leurs envahissements (2). En se multipliant, ces boutiques se classèrent par rues, par quartiers, auxquels même elles donnaient leur nom : rue des marchands de grains, rue des marchands de sandales, rue des marchands de bois, rue des vitriers, rue des marchands d'encens, rue des marchands de faucilles. Les boutiques de luxe bordaient surtout la Voie sacrée (3). D'après les inscriptions recueillies, on y pouvait acheter des bijoux, des dés en ivoire, des lacets de. Gaète, des boules de cristal, des éventails en plumes, des couronnes pour les buveurs dans les réunions bachiques, etc. (4).
Toute une catégorie de boutiques consistaient en tavernes, où les ouvriers, les pauvres, les esclaves fugitifs, les voleurs, etc., pouvaient se payer de maigres repas : ces tavernes s'appelaient «.popmae». Celles, oùTon débitait des boissons chaudes, étaient dites « thermopoles » ; celles des marchands de vin portaient le non de labernae vinariae (5).
Les marchands ambulants, qui criaient leurs marchandises par les rues, constituaient une classe plus humble encore ; c'étaient : les vendeurs d'allumettes soufrées, qui revenaient volontiers au primitif commerce par troc en échangeant leur marchandise contre du verre cassé ; les marchands de menus aliments, à manger sur le pouce ; les circiUateiws ou charlatans, quimontraientdesserpents,etc, etc. En somme tout ce mouvement du petit commerce de Rome rappelle fort celui de nos grandes villes modernes.
Beaucoup de petits commerçants n'étaient que des esclaves
(1) Friedlander. Civil, et inœurs romaines^i. III, 69.
(2) Ibid., 69.
(3) Ibid., 70.
(i) Duruy. Loc. cit., 545.
(5)/&id.,546.
trafiquant pour le compte de leurs maîtres, qui souvent leur abandonnaient une part dans les bénéfices, comme cela se fait encore en Malaisie. Même la plupart des artisans ou marchands établis à leur compte n'étaient que des affranchis ; car, dès le règne d^Auguste, les patriciens se mirent à émanciper en masse leurs esclaves. Or, ceux-ci, devenus libres, n'avaient d'autre moyen d'existence que de continuer, pour eux-mêmes, le genre d'occupation auquel ils avaient été accoutumés pour le profit de leurs maîtres. Les prolétaires de naissance libre ne faisaient à cette classe plus ou moins servile qu'une concurrence restreinte ; car, tout autant que les patriciens, ils tenaient le métier de marchand ou d'artisan pour une occupation dégradante (1). Quoi! s'abaisser à des occupations d'esclaves, travailler chaque jour pour gagner son pain, vendre aussi cher que possible n'importe quoi, pourvu qu'il y ait bénéfice, des cuirs fétides aussi bien que de la parfumerie ! Ce dédain était d'autant plus singulier que le gain, réalisé ainsi, n'avait, pas même pour les patriciens et les chevaliers, d'odeur désagréable, à la seule condition que ce bénéfice fut récolté à leur intention par leurs esclaves et leur affranchis. La souillure commerciale s'évanouissait alors et ne salissait plus que l'intermédiaire (2).
Nous avons vu que les diverses spécialités commerciales se réparti ssaient dans des marchés et des quartiers spéciaux de Rome ; mais il existait aussi des corporations, des collèges pour les marchands de chaque spécialité et même ces spécialités se subdivisèrent avec l^accroisseraent de la population urbaine. Ainsi les marchands de lupin formaient une corporation distincte de celle des marchands de légumes. Quiconque a séjourné en Italie sait quel rôle notable les graines de lupin jouent encore dans l'alimen-
(1) Friedlaender. Loc, ciL, t. 111,64-65.
(2) ma., 72.
LCTOURNBAU
laLion des pauvres gens de la péninsule et comment des marchands ambulants les débitent, toutes cuites et àdes prix infimes, au coin des rues et des ponts, ce qui est sans doute une survivance romaine. Toutes les branches commerciales importantes avaient ainsi dans la Ville éternelle leurs collèges spéciaux : il y avait des collèges de parfumeurs, des collèges de marchands de manteaux, ou de vêtements d'été, etc., etc. (1).
Les écrivains latins parlent de la classe des boutiquiers comme d'une classe animée des sentiments les plus conservateurs, extrêmement attachée à l'état de choses établi, ayant horreur du désordre, des rébellions, arborant partout dans ses tavernes et boutiques les portraits ou les bustes de Tempereur régnant (2) ; c'est que toute commotion sociale était, pour elle, une cause d'interruption ou de ralentissement de trafic, c'est-à-dire de perte. Nous n'ignorons pas que, sur ce point, Tespril de Rome subsiste encore parmi nous.
Tout à Theure je remarquais avec quelle inconséquence les classes supérieures de Rome dédaignaient le commerce tout en chérissant le gain. Longtemps même, jusqu'à l'empereur Adrien, le trafic fut légalement interdit aux patriciens. Mais, entre les plébéiens et les patriciens, il existait une classe intermédiaire, celle des chevaliers, qui, elle, se lança de bonne heure dans ce que nous appelons « les affaires ». C'est que le système de la régie et des adjudications généralement en usage à Rome ouvrit tout naturellement aux chevaliers un large champ pour la spéculation ; ils devinrent ce qu'on appela des publicains^ c'est-à-dire les adjudicataires des fermes et travaux publics. La coutume était en effet de mettre en adjudication les péages des marchés, les octrois des villes, l'exploitation des salines, les travaux pu-
(1) Friedlaender. Loc. cit., t, III,
(2) Ibid., 73-74.
blics, les fournitures des armées, lalocation des terres appartenant à l'Etat, l'exploitation des mines et des carrières, même la perception des revenus publics, des impôtsetdes douanes. Les enchères à minimâ ou à maximâ s'ouvraient en plein forum et à jour dit. Les capitalistes s'y préparaient en constituant, entre eux, de vraies sociétés par actions avec des bureaux, des employés, des directeurs. Parfois ces sociétés dictaient à TEtat leurs conditions. Ainsi, pour l'adjudication des fournitures aux armées d'Espagne, trois sociétés depublicains firent des offres, mais en demandant à l'Etat de les garantir contre la tempête et d'exempter leurs employés du service militaire (1).
Sans doute ces fermes et régies publiques n'avaient pas • grand chose à voir avec le petit commerce d'échoppe et de boutique ; mais elles s'accommodaient fort bien du grand commerce, surtout de celui d'importation ou d'exportation, dont elles savaient tirer d'importants bénéfices.