Le grand commerce
Beaucoup de chevaliers se livraient au grand commerce ; mais ils le faisaient surtout quand ils étaient en même temps publicaïns. Les plus timorés se bornaient à confier leurs fonds à des intermédiaires, ordinairement leurs affranchis : ceux-là, mensariij argentarii^ étaient les équivalents des trapèzites de la Grèce, c'est-à-dire des banquiers ne reculant pas devant l'usure (2).
Le grand commerce, le commerce international de Rome, était considérable. En effet, la ville commença par être le principal emporiumA^ l'Italie, puis celui du monde connu. Quand ce monde connu fut devenu romain, \{\ commerce
(1) A. (ieffroy. La richesse dans l'ancienne Rome. (Revue des deux mondes 1888).
(2) Duruy, etc. Loc. cil. 545. ...
international se trouva transformé, presque entier, en commerce national ; mais il n'y eut jamais de libre échange dans les vastes limites de l'empire. Rome se préoccupait avant tout d'enrichir son Trésor et cela sans grand scrupule. Ainsi Gicéron nous rapporte qu'en Gaule les Romains firent arracher les vignes et les oliviers simplement pour supprimer une concurrence à leurs vins et à leurs huiles (1). Surtout ils entourèrent les provinces d'un cordon de douanes, dont le produit était versé au fisc romain. Sauf exception pour les produits nécessaires à l'agriculture, pour les bêles indispensables au cirque, pour le bagage de certains fonctionnaires, les marchandises payaient, toutes^ à l'entrée et à la sortie (2). Les impôts douaniers s'appelaient « portoria » ; et la perception s'en affermait à des sociétés dites vectigaliennes. A Narbonne, grand entrepôt de la Gaule, le droit à l'entrée était d'un quarantième ; il s'appelait pour cela « quadragesima Gallorum » (3), et la direction de de toutes les douanes gauloises était confiée à un directeur général (Procurator Augusli) (4). Les tarifs des douanes impériales étaient protectionnistes et combinés de façon à favoriser l'exportation et à gêner l'importation des produits. Ainsi, à l'entrée, les articles de luxe étaient grevés d'une taxe de 16 1/20/0 ; ils n'en payaientau contraire que 2 1/2 à la sortie (o). Dans tout l'empire, on avait favorisé l'institution de grandes foires et en même temps on avait encouragé les marchands romains à s'installer dans les provinces et même au-delà ; aussi en trouvait-on jusque sur le rivage de la Baltique (6), Pouzzoles était le plus grand marché de l'Italie. La Gaule avait ceux de Marseille, Nantes, Lyon, etc.
(1) Gicéron. Rep., III, 6.
(2) 0. Noël. Loc. cit., i. I, S
(4) Ibid.,H7,
(5) Duruy etc. Loc, cit., 258.
(6) 0. Noël. Loc. ciL. I, 72.
LE COMMERCE A ROME 4o3
Le plus important commerce, et ce fut d'abord presque le seul, était le commerce des blés. Ea effet, la Rome primitive avait été, avant tout, agricole ; au contraire, la Rome impériale était, pour son pain, à la merci de TÂfrique. Chaque année, on y attendait avec une certaine anxiété la flotte d'Egypte chargée du blé destiné aux habitants de la Ville éternelle. Au temps d'Auguste, Rome consommait annuellement six millions d'hectolitres de blé, qui lui était fournis, deux par l'Egypte et quatre parla province d'Afrique. Commode fit même construire une flotte spéciale (Classis nova Libyca)y uniquement employée au transport du blé de Carthage à Rome (1).
Tout en n'ayant, relativement au commerce par terre, qu'une importance assez faible, le commerce maritime de Rome avait pourtant une grande étendue. De bonne heure, il avait commencé le long des côtes de la Sicile, de la Sardaigne, de la Corse, de l'Afrique. Immédiatement après l'expulsion des rois, sous le consulat de Junius Brulus et de Marcus Horatius, les Romains conclurent avec Carthage une sorte de traité de commerce, par lequel ils s'engageaient à ne plus naviguer au delà du « beau promontoire », c'est-àdire au sud du cap sur lequel était bâtie Carthage : « s'ils y sont poussés par la tempête ou contraints par leurs ennemis, dit le texte, il ne leur sera permis d'y rien acheter ou prendre, sauf ce qui sera nécessaire pour le radoub de leurs vaisseaux ou le culte des dieux, et ils partiront au bout de cinq jours. Les marchands qui viendront à Carthage ne paieront aucun droit, excepté la rétribution du crieur et du scribe ; et tout ce qui sera vendu en présence de ces deux témoins sera garanti au vendeur par la foi politique, elc, etc. » (2).
Les Romains vendaient du blé, de l'huile, du vin ; ils
(1) O.Noël. Loc, ciï„I, 60.
(2) Polybe. L. III, eh. V.
achetaient des tissus, des pierres précieuses, de Tétain, de Tambre (1). Quand Rome fut devenue une grande ville, les flottes de toutes les nations méditerranéennes affluaient dans son port d'Ostie. L'Egypte y envoyait du blé, de Tor, de Tivoire, des épices de l'Inde, etc. (2). Mais tous ces voyages maritimes dans la Méditerranée s'effectuaient uniquement pendant Tété ; du mois de novembre au mois de mars '( les mers étaient fermées » (3) . Sous l'Empire, les relations de Rome s'étendirent bien plus loin, jusque chez les Slaves, les Indiens et même les Chinois. Du temps d'Auguste, dit Florus, « on vit les Scythes et les Sarmates nous envoyer des Ambassadeurs pour nous demander notre amitié. Même les Sères et les Indiens, qui habitent sous le soleil, vinrent nous apporter des perles et des diamants et, parmi leurs présents, des éléphants qu'ils avaient amenés. Ils parlaient de la longueur de la route qu'ils avaient mis quatre ans à parcourir. La couleur de ces hommes annonçait qu'ils venaient d'un autre ciel, etc. » (4).
Le grand commerce de Rome se faisait surtout par terre, par les admirables voies dites romaines, que les conquérants construisaient partout, plutôt pour consolider leur domination que pour faciliter les échanges. Ces routes, si solidement construites que certaines servent encore, rayonnaient dans toutes les directions, jusqu'à Jérusalem, Bysance, Yorck, etc., etc. On y pouvait faire cent milles par jour; puisque César alla dans moins d'une semaine de Rome au Rhône (o). Sur des vases d'argent trouvés àVicarello est gravé un itinéraire complet de Rome à Gadès, avec indication des stations et distances (6). A la fin du premier siècle
(1) Duruy, etc., Loc, ci^,C01.
(3) 0. Noël. Locxit.y I, 55.
f4) Florus. L. IV, parag. 12.
(5) 0. Noël. Loc. cit., I, 68-70.
(6j /6êd.,I, 71.
de notre ère, le géographe Marin, de Tyr, cite un négociant romain, M. Titianus, qui, plusieurs fois, avait envoyé des agents ou commissionnaires en Chine, avec des caravanes, dont Ptolémée indique l'itinéraire et qui, partant d'Hié* rapolis sur TEuphrate passaient au sud de la mer Caspienne, s'arrêtaient à Bactra, oîi elles rencontraient des caravanes de rinde, puis gagnaient la Tour de pierre, c'est-à-dire Tachkend(l).
Les produits du monde entier pouvaient donc parvenir et même affluer à Rome ; mais les contrées lointaines, comme Tlnde et la Chine, n'expédiaient que des marchandises de luxe, ayant, sous un petit volume, une grande valeur. Ailleurs, en Gaule par exemple, des associations, des collèges, organisés sur le modèle de ceux de Rome, s'occupaient d'opérations industrielles ou commerciales, exploitaient les mines, etc. Certaines de ces sociétés avaient pour objet de fournir à Rome et à ses alliés soit des céréales, soit tels ou tels produits naturels ou manufacturés (2).
La vaste étendue de l'Empire, la facilité des communications par terre entre toutes ses provinces, la « paix romaine », qui régna longtemps, avaient donc suscité un mouvement commercial jusqu'alors sans exemple dans le monde. Mais en même temps des mœurs mercantiles s'étaient développées ; les grands, les puissants affichaient un luxe désordonné, celui auquel ne manquent guère de pousser les gains trop gros et trop faciles. Plutarque rapporte que, recevant chez lui Cicéron et Pompée, LucuUus dépensa, rien que pour un souper, une somme de 50,000 deniers (40,000 fr.). Dans Suétone, on lit que César offrit à Servilie, mère de Brulus, une perle achetée 6.000.000 de sesterces (1 .200.000 fr.), etc.
Dans les provinces même les plus lointaines, les citoyens
(1)0. Noël. Loc. cit., I, 362 (note).
(2) /ôid., 82-83.
riches faisaient fructifier de grandes industries et se livraient à des spéculations de toute nature. En Asie, quatre-vingt mille Romains s'adonnaient au négoce. Or, la plupart d'entre eux venaient dépenser leurs profits dans la capitale (1), où la démoralisation générale progressait en raison même de Taffluence des richesses et de la facilité avec laquelle on les y gaspillait pour satisfaire toute sorte de caprices. Ainsi des élégants surchargeaient leurs personnes et jusqu'à leurs chaussures de perles et de pierres précieuses. Certaines figurines d'ambre, que les patriciens avaient coutume de porter sur eux, coûtaient, au dire de Pline, aussi cher que des hommes vivants (2). Mais je ne saurais décrire ici toutes ces aberrations et d'autres, beaucoup plus révoltantes ; on les peut trouver dépeintes en traits vigoureux dans Martial, Juvénal et surtout Pétrone.