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III. La survivance de l'esprit médioéval

On est convenu d'arrêter la période médîoévale à la prise de Constantinople par les Turcs (1453) et en effet, à partir de cette date, certaines transformations se préparèrent en Europe ; d'abord parce que les débouchés commerciaux en Orient se restreignirent, et qu'il fallut songer à les remplacer ; puis, parce que des milliers de lettrés, d'artistes, d'ouvriers habiles émigrèrent dans les Etats chrétiens et y vulgarisèrent les traditions el les idées de l'antiquité grécoromaine ; surtout, parce que, durant les siècles précédents, le Moyen âge lui-même s'étaitlëntement modifié par Témancipation des Communes, par le graduel développement de l'industrie et du commerce, surtout du grand commerce maritime. La rapide fortune d'un JacquesCœur, par exemple, peut être considérée comme un signe précurseur ; elle eut certainement été impossible sous les Mérovingiens. A la fin du XV* siècle, si on en croit Sismondi, le capital productif de l'Italie égalait, à lui seul, celui de tous les États continentaux ; tant Tinduslrie, la financte, le grand commerce y avaient pris d'extension. Pour la même raison, les capitaux s'y étaient concentrés en un petit nombre de mains ; le nombre des banquiers avait diminué, mais leur richesse était devenue énorme. Les familles du haut commerce et de la haute finance avaient constitué une aristocratie d'argent, qui étalait son faste avec une complaisance orgueilleuse. Les villes italiennes se remplirent de superbes monuments, de palais somptueux. Les riches familles, sorties de l'industrie etdelaspéculation,saisissaient toutes les occasions pour faire montre de leur opulence. Quand Laurent de Médicis épousa Clarisse Orsini, la fiancée reçut cinquante bagues, dont le prix variait de dix à cinquante et même soixante ducats, c'est-

LE COMMERCE N&DIOÉVAL ET SON EXPANSION MODERNE 51 f

à-dire de 500 à 6000 francs de notre monnaie ; parmi les objets de la corbeille nuptiale, il y avait un missel, qui à lui seul avait coûté 10.000 francs environ. Les noces de Nannina de Médicis avec Ruccellai coûtèrent 6638 florins, c'est-à-dire plusieurs centaines de mille francs (1).

C'est trop exclusivement, qu'on a attribué le grand mouvement artistique et littéraire de la Renaissance à la dispersion dans rOccident des lettrés et des manuscrits grecs ; les uns et les autres existaient auparavant à Bysance, où les choses de l'esprit étaient plutôt en décadence qu'en progrès. H est donc permis de croire que, seulement quelques siècles plus tôt, ces stimulants n'auraient pas sufG à secouer l'inertie intellectuelle du Moyen âge, et inversement que les occidentaux du xv« et xvi' siècle auraient bien fini par aller emprunter à Bysance tout ce qui donna le ton à la Renaissance. C'est que, pour germer, les graines ont besoin d'un sol préparé à les recevoir.

Néanmoins on s'abuserait en supposant, que Tesprit médioéval mourut subitement par son contact plus intime avec la civilisalion bysantine . Ainsi, jusqu'à notre grande Révolution, le protectionnisme le plus étroit fut la règle du commerce et de l'industrie aussi bien pour les gouvernés que pour les gouvernants. Sous François 1«% un questionnaire fut adressé par ordre du roi aux principales villes du royaume relativement à la manière de réglementer le commerce étranger. Les marchands de Rouen répondirent à ce questionnaire, en réclamant de nombreuses prohibitions. Selon eux, il fallait : prohiber l'entrée des épiceries et drogues « par autres porls que ceux du pays du roi », prohiber les laines étrangères, prohiber les draps étrangers, chasser les marchands étrangers, ne faire que le commerce de troc sans bourse délier (2). De même la Hollande, devenue une

(1) 0. Noël. Loc, cU,, II, 67-70.

(2) E. de Préville. Loc, cit., I, 340-341.

puissance manufacturière et colonisatrice, édicta la peine capitale contre les marins hollandais, qui s'engageraient à rétranger (1). Entre les divers États européens la rivalité commerciale devint de plus en plus âpre à mesure que grandit le mouvement des affaires, chacun s'ingénia à se défendre par des restrictions nouvelles. Les corporations luttaient entre elles et s'étudiaient à rendre la maîtrise inaccessible à la plupart des artisans. Les provinces françaises s'étaient hérissées de droits de douane intérieurs et Colbert essaya vainement de leur imposer un tarif uniforme. Douze provinces seulement acceptèrent ce tarif. Certaines provinces furent dites w t7^aitées comme pays étrangers », auxquels en effet elles furent assimilées pour les taxes à payer (2j. Colbert, qui avait d'abord abaissé les taxes douanières et même avait manifesté des velléités de libre échange, finit par être de son temps et se lancer dans la voie du protectionnisme à outrance. Une guerre de tarifs s'engagea avec la Hollande et elle aboutit à la guerre réelle et à tout ce qui s'ensuivit. Car, malgré l'influence pacificatrice, dont on gratifie parfois trop généreusement le commerce international, il suscite trop souvent des luttes sanglantes ; rien n'étant plus féroce que les intérêts mercantiles, menacés ou surexités.

L'ensemble des mesures protectionnistes prises par Colbert, à l'intérieur et aux frontières, est connu sous le nom de Colbertisme ; ce mot représente aujourd'hui le protectionnisme à la fois excessif, aveugle etminutieux ; mais c'est tout :?implement la formule de Tesprit médioéval et cet esprit a persisté bien après le célèbre ministre de Louis XIV; puisque nous le voyons se réveiller de nos jours. Pourtant on n'oserait plus aujourd'hui, comme on le fit en 1694, interdire les boutons d'étofles de laine et imposer, pour les habits,

(1) 0. Noël. loc.ci^, II, 227.

(2) Ihid., t. IL 245-246.

des boutons de soie, afin d'ouvrir un débouché aux soieries nationales (1) ;ou bien, comme le raconte Griram en 1755, prohiber l'usage des toiles peintes, pour aider les manufactures de soie et de laine, et si rigoureusement que le trafic de ces toiles était puni des galères et que les commis avaient ordre d'arracher les robes de toile peinte aux femmes, qui oseraient en porter (2).

IV, Les expéditions maritimes.

Grâce au développement du protectionnisme, le commerce entre les diverses nations chrétiennes devint donc de plus en plus difficile. En même temps, à Tabri des tarifs protecteurs, l'industrie se développait dans les Etats jusqu'alors arriérés sous ce rapport. Les manufacturiers flamands et italiens finirent par avoir des rivaux un peu partout ; mais il fallait vendre tous ces produits. Or, l'Orient se fermait à demi ; les Turcs avaient peu à peu dépouillé les Génois et les Vénitiens de leurs possessions. Comme l'amour du gain est beaucoup plus fort que les préjugés religieux, la plupart des Etats chrétiens se mirent à conclure des traités de commerce avec les Turcs (3) ; mais surtout il importait de trouver de nouveaux marchés, et la chose était loin de paraître impossible . Le monde terrestre était encore bien mal connu à la fin du Moyen âge ; en outre, la science de la navigation n'avait guère fait de progrès depuis l'antiquité, sauf cependant que l'on avait appris à connaître l'usage du gouvernail, dont l'invention doit probablement être attribuée aux Chinois (4) . En même temps, le système des assurances maritimes, inventé ou conservé en Italie,

(1) Desmaze. Curiosités des anciennes justices , 284.

(2) Tourmagne. Loc, cit.., 479.

(3) 0. Noël. Loc. cit., U, *-?,

(4) Gh. Letoumeau. Bull, Soc, d* anthropologie, 21 yi\\\^i\9^.

LETOURNKAU

s'était généralisé (1) et tendait à rendre les armateurs moins timorés. Enfin, l'invention ou l'adoption de la boussole diminuait les dangers de la navigation. Jusqu'alors, on ne pouvait se guider en mer qu'eu observant la tresmontaine ou tramontane , Tétoile polaire. L'usage de la boussole fut aussi emprunté à TAsie ou plutôt à la Chine ; mais on la connut longtemps avant de s'en servir. En 1218, le cardinal de Vitry en parle dans son Histoire de Jérusalem^ la décrit et la déclare nécessaire aux marins. A hi fin du xii^ siècle, un écrivain, Guy de Provins, en avait donné une description en vers :

Un art font, qui mentir ne peut, Par la vertu de la mannète.

Une pierre laide et brunète Où li fer volontiers se joint Ont : si esgardent le droit poinct, Puis qu'une aiguille l'ait touchié, Et en un festu Pont fichée

Puis se tome la pointe toute Contre Testoile, si sans doute, Que ja por rien ne faussera Et marinier nul doutera (2)

Mais l'usage de la boussole ne commença à se généraliser que vers la fin du xiv* siècle. En 1428, un Florentin, Goro Dati, parle de Tutilitéde la boussole et il y joint l'usage d'une horloge pour se rendre compte du nombre de milles parcourus et du point ou Ton se trouve.

Bisogna l'orologio per niirare Quante ore oon un vento sieno andati E quante miglia per ora arbitfare E troveran dove sono arrivati (3) .

(1) E. de Préville. Loc. cit., I, 347.

(2) Noël. Loc. cU., II, fi.

(3) Ihid.. 6.

Enfin, vers la fin du xv* siècle, on inventa Vastrolabe de la meVy instrument très imparfait encore, mais qui permettait, en s'aidant de tables de déclinaison, de déterminer approximativement les latitudes. Dès lors on fut armé pour la grande navigation et Christophe Colomb pût redécouvrir l'Amérique, où les Scandinaves l'avaient précédé de plusieurs siècles ; puisque, en dehors même du témoignage très précis de leurs sagas, on a trouvé, près des chutes du Potomac, une inscription tumulaire runique, datée de 1051, et des pièces bysantines. Voici le texte de cette inscription : « Ici repose Syasi la Blonde, de l'Islande orientale, veuve de Kjoldr, sœur de Thorgr par son père, âgée de vingt-cinq ans. Que Dieu lui fasse grâce » (1).

On sait assez, que la grande découverte de Colomb inspira de nombreux explorateurs, qui se lancèrent à son exemple, iîUr les mers encore inconnues. Les noms de Jacques Cartier de Vasco de Gama, d'Albuquerque, de Magellan,de tant d'autres sont connus de tout le monde. Dès lors, la navigation cessa définitivement d'être côtière ; Tesprit d'aventure put se donner libre carrière et le monde entier fut livré, comme une proie, aux marchands et aux amateurs de fortunes" rapides : ce fut toute une révolution à la fois mentale et commerciale.

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