II. Le comnierce sauvage
D'où naquirent les premières idées d'échange ? Sans doute de la coutume de faire des présents dans certaines circonstances. Entre les classes d'une même tribu, la chose devait être assez fréquente, ne fût-ce que pour exercer l'hospitalité, qui était une obligation primordiale. Chose à première vue curieuse et pourtant fort naturelle, la vertu de l'hospitalité et le goût de la razzia^ c'est-à-dire du vol à main armé, vont souvent de compagnie ; c'est qu'il faut bien voler pour pouvoir donner, donner à ses amis : « En Orient, écrit un explorateur, le voyageur expérimenté redoute surtout les contrées ou la vertu de l'hospitalité est le plus en honneur (1) ».
Dans les rares relations pacifiques entre tribus sauvages, on débute toujours par des présents ; ils sont le gage des bonnes intentions du donateur et servent aussi à prévenir l'hostilité de la partie adverse. C'est ainsi qu'en Polynésie les premiers navigateurs européens furent comblés de pré-
(1) Jaubert. Voy. en Arménie et en Perse, 83.
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sents. Mais qui reçoit un cadeau contracte robligation morale d'y répondre par nn procédé semblable et, à la longue, ces dons réciproques ont dû donner l'idée des échanges commerciaux. Dans le principe, comment se pratiquèrent ces échanges ? Certainement au moyen de ces étranges dépôts de marchandises, dont, au cours de cet ouvrage, j'ai cité un certain nombre d'exemples : l'une des parties contractantes dépose, dans un endroit convenu, les objets qu'elle désire troquer ; l'autre les vient examiner, place auprès d'eux ce qu'elle offre en retour, puis se retire à l'écart et le manège continue jusqu'à parfait accord. Qui se trouve satisfait le premier emporte la marchandise offerte, en laissant la sienne à sa place . De cette façon le troc s'opère sans que les propriétaires des objets se voient et par conséquent sans qu'ils puissent être tentés d'en venir aux mains. En apparence rien n'empêche que l'un de ces commerçants primitifs emporte tout sans rien donner ; mais en réalité le partenaire de mauvaise foi est bridé par la crainte ; car, après un procédé si déloyal, la vengeance de la partie lésée ne se. ferait pas attendre. Nous avons vu que cette peur salutaire suffit à empêcher les forgerons cynghalais, par exemple, de s approprier sans compensation les dépôts commerciaux que leur offrent, silencieusement et à distance, les pauvres Veddahs de Ceylan (1).
Sous quelles influences se développa le goût du commerce à partir de ces origines si humbles ? Elles furent diverses. La principale fut le progrès de l'industrie et surtout sa spécialisation. Ainsi certaines bandes apaches fabriquaient exclusivement de la poterie et des peaux préparées, qu'elles troquaient ensuite contre le grain récolté par les tribus agricoles (2) . A la Guiane, chaque tribu a son indus-
Ci) Article Veddahs du Dictionnaire d'ethnographie de Migne. (2) Bancroft, Native States, t. I, 504.
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trie spéciale et l'on s'entrevisite pour faire des échanges (l). Même durant la préhistoire américaine, des trocs de ce genre avaient lieu, comme l'atteste la variété des objets trouvés dans les tombes archaïques. Actuellement la coutume de beaucoup de tribus veut que les Indiens, voyageant dans un but commercial, soient respectés. 11 est intéressant de remarquer que ce commerce primitif porte de préférence sur des objets de parure. Il arrive même, dans certaines tribus africaines, que le noir n'achète guère, si ce n'est pour parer ses femmes. Cela fait, il se refuse à tout échange (2).
La première marchandise sérieuse a dû être l'esclave^ quand on eut l'idée de faire des captifs ; dans certaines régions africaines, l'esclave est même devenu une valeur-étalon, une sorte de monnaie.
Mais, à peu près partout, ce qui fit sortir les populations primitives de leur torpeur commerciale, ce fut Tintervenlion d'étrangers plus civilisés venant tenter les sauvages et surtout leurs femmes, en leur offrant, contre échange, des ornements, des bijoux. Ainsi, dans la plupart des archipels polynésiens, les indigènes ne commerçaient guère entre eux ; les membres d'un même groupe se faisaient des présents ; les tribus voisines se razziaient et il fallut les clous et les plumes de Cook pour leur inoculer la fièvre commerciale. Aujourd'hui, dans toute l'Afrique noire, les populations sont fort adonnées au commerce ; mais c'est que, depuis une très haute antiquité, les navigateurs et les caravaniers les ont dressées aux échanges. Actuellement il existe, comme nous l'avons vu, dans toute l'Afrique moyenne, des marchés très fréquentés, le plus souvent périodiques^ où l'on tient même à honneur de maintenir la paix et la sécurité des transactions ; mais l'existence de ces mesures protectrices suffit à attester que longtemps elles ont été
(1) Otis T. Mason, (h*igins of inventions, 364.
(2) Sanderval. Kahel, 225-230.
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nécessaires. Et en effet nous trouvons encore en Nubie le marché primitif, le marché 'sauvage, où Ton va un peu comme à la guerre. Ces marchés nubiens se tiennent sur la frontière même des tribus et l'on s'y rend en bandes armées de plusieurs centaines d'individus,qui campent les uns vis-à-vis des autres et détachent seulement des troupes de trente à quarante hommes chargés d'effectuer les échanges entre les deux camps. Tant que dure le marché, la: crainte mutuelle garantit l'honnêteté des transactions ; mais il arrive assez souvent, qu'en regagnant ses pénates Tune des bandes armées donne dans une embuscade, tendue pour lui ravir les marchandises qu'on lui avait auparavant vendues (1).
C'est dans ces marchés sauvages, qu'a dû naître l'idée de la monnaie. D'abord on se contenta du simple troc direct ; mais quand l'habitude des échanges se fut bien implantée ; surtout quand il exista des marchés, où l'on pouvait trouver tous les objets utiles ou agréables, dont on avait besoin, alors des valeurs-étalons devinrent nécessaires ou du moins utiles. Sans elles, à moins que, par cas fortuit, deux contractants n'eussent simultanément envie de l'objet même dont leur partenaire voulait se défaire, il fallait, pour arriver à conclure, procéder h plusieurs échanges préparatoires avec des tiers. On se tira d'embarras en choisissant pour commune mesure certains objets plus ou moins désirés par tout le monde ; ce furent souvent des bijoux, des ornements, des pelleteries ; puis des étoffes, des esclaves, du bétail, quand on en posséda.
Au cours de notre enquête, nous avons passé en revue un grand nombre de ces monnaies embryonnaires, que toutes les races connaissent ou ont connues, que Ton retrouve dans la proto-histoire des anciens peuples civilisés et dont
(1) Ch. Lelourncou. Les Nubiens du jardin d' Acclimatation (Bull. Soc, d'anthrop., 4880, page 65).
332 l'évolution du commerck
certaines ont eu uq usage singulièrement étendu à la surface du globe. Je citerai, comme exemple de ces dernières, les coquillages monétaires en usage chez les Papous, chez les nègres d'Afrique, chez les Peaux-Rouges, en Indo-Chine. L'extrême diffusion de ces coquillages, de ces cauris utilisables et utilisés à la fois comme monnaie et comme objet de parure, semble bien indiquer, entre diverses contrées et races très distinctes les unes des autres, des relations préhistoriques, dont toute trace est aujourd'hui perdue. — Parmi les autres substances ou objets employés d'abord comme monnaie chez les sauvages de toute race, alors qu'ils sont familiarisés avec le commerce, nous avons trouvé les pelleteries, les étoffes, les verroteries, enfin les métaux. — L'usage monétaire des pelleteries remonte évidemment à une très ancienne période, durant laquelle l'industrie était encore peu avancée. En effet, dès que l'art du tisserand fut inventé, les étoffes, même grossières, furent considérées comme des merveilles et détrônèrent les pelleteries. Puis vinrent d'autres produits industriels, les perles de corail ou d'ambre, les ouvrages en plumes, etc., tous objets très estimés surtout parce qu'on les utilisait pour la parure. — On peut aussi rapprocher de ces objets monétaires le sel, qui, pour les primitifs, consiitue une friandise, flattant le goût, de même que les perles et les plumes flattent l'œil . — Les métaux ont, de bonne heure, joué simultanément le rôle de substances monétaires et d'ornements. D'abord on ne sut les trouver qu'à Tétat natif et, par suite, très rarement ; mais, par leurs qualités physiques, leur éclat, leur dureté, ils se prêtaient aisément à être employés comme bijoux et consécutivement comme monnaie. Quand certains métaux eurent des usages industriels, comme le cuivre, le fer, leur valeur monétaire dut s'accroître encore, tant était grande leur rareté relative.
Dès que fut adoptée une valeur-étalon aisément transportable, les échanges en furent singulièrement facilités,
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mais surtout il en résultat chez les hommes, une transformation morale et spéciale de haute importance.
En effet, tant que Ton s'était borné à des trocs directs, il était malaisé aux individus de devenir riches, et d'ailleurs la plupart n'y songeaient guère encore ; mais dès qu'il exista des valeurs-étalons, faisant officîe de monnaie, on rivalisa à qui en posséderait davantage ; car ces monnaies sauvages représentaient, comme leurs sœurs civilisées, de la puissance sociale accumulée, un talisman permettant de disposer à son gré de l'activité, de la force d'autrui, même de sa personne. Nous avons vu que Içs Papous des îles de Banks et de l'archipel Salomon amassent des trésors d'étoffes, de plumes, de nattes, de coquilles monétaires et savent déjà les prêter à un intérêt de 100 p. 0/0 (1). L'usure naquit donc avec les premières substances monétaires, et, avec l'usure, la possibilité d^acquérir une influence, une autorité entièrement indépendante de la valeur personnelle et pouvant tomber entre les mains les plus viles.
Comme il est naturel, celte innovation révolutionnaire ne s'implanta point sans peine. Pour qu'elle fut acceptée, il fallut qu'au préalable le clan primitif fût dissocié, détruit par le triomphe des appétits égoïstes. Cela fait, la solidarité des premiers âges s'éteignit peu à peu ; les présents mutuels, les prêts amicaux et gratuits, que nous avons vus encore en usage chez les Esquimaux (2), chez les Peaux-Rouges (3), chez les Germains (4), etc. , furent remplacés par des créances conférant aux créanciers les droits les plus excessifs sur les familles : l'ère mercantile s'ouvrit avec toutes ses conséquences.
(1) Codrington. The Melanesians, 323.
(2) Steller. Kamtchatka, H, 400.
(3) Owen Dorsey. Omaha Sociology (Smitsohian Report, V), pr. 367 - (1881-1882).
(4) Tacite, GerTnania, XXVI.