LE PASSE ET L'AVENIR DU COMMERCE
, Làge précommercial. — Absence du commerce dans le clan primitif. — Razzias entre tribus. — H. Le commerce sauvage. — Origine des idées d'échange. — Les cadeaux d'hospitalité. — Le commerce par dépôts. — L'industrie développe le commerce. — Premières marchandises. — Influence des commerçants civilisés. — Le marché primitif. — Origine dela monnaie et monnaies primitives. — Révolution morale et sociale causée • par la monnaie. — Le prêt et l'usure. — Dissociation du clan. — 111. Le commerce barbare, — Commerce et piraterie. — Subalternisation des marchands. — Les droits du créancier. — Les lingots monétaires. — Les monnaies proprement dites. — Industrie et commerce barbares. — Généralisation de l'usure par le cheptel. — Le misoxénisme des empires barbares. — Le protectionnisme en Grèce et à Rome. —Les Etats mercantiles. — Origine des Communes et des métiers. — IV. J> commerce contemporain. — Lieux communs sur la mission pacifique du commerce. — Enorme développement de l'industrie et du commerce contemporains. — Conséquences funestes. — Inhumanité industrielle. — Folie protectionniste et besoin de débouchés. — Beaux prétextes et vilaines réalités. — Extrême mobilisation des capitaux. — Leur immoralité. — Les sociétés industrielles — Excès de la spéculation. — Démoralisation. — Le commerce et l'industrie détournés de leur but. — Les conséquences de la découverte de l'Amérique. — V. /^commerce dans Vavenir, — Le triomphe de l'esprit mercantile. — Unehypolhèse irréalisable. — Le commerce dans les cités de l'avenir 526.
18 i.'évolutio> du commerce
Enfin, môme de son vivant, chaque Ramtchadale n'exerçait sur les objets à lui appropriés qu'un droit fort précaire- La coutume, c'est-à-dire la loi chez toutes les populations sauvages, prescrivait de ne jamais repousser la demande d'un compagnon : « Quelqu'un, dit un ancien voyageur au Kamtchatka, a-t-il besoin de quelque choseque son voisin a, il va lui rendre visite et lui expose son besoin sans beaucoup de formalités, encore peut-être qu'il ne le connaisse point. Le propriétaire, pour se conformer à la coutume du pays, lui accorde tout ce qu'il demande. A son tour, il lui rend visite et en agit de même avec lui » (1). Evidemment de telles mœurs, réduisant la propriété au strict nécessaire, rendent Is commerce à peu près inutile, si même on en pouvait avoir Tidée. Les Kamtcliadales, qui avaient des rennes et des esclaves, pouvaient néanmoins, le cas échéant, s'en servir comme valeurs d'échange. Aux Esquimaux d'Amérique, il ne restait guèreà troquer que leurs chiens, quand ils neleurétaient pas indispensables, etleurs femmes, quand ils trouvaient l'occasion d'en tirer quelque profit. Nous avons vu qu'ils consentaient parfois à vendre leurs chiens ; bien plus volontiers, ils commerçaient de leurs femmes. Leurs mœurs étaient d'ailleurs fort libres et assez voisines encore de la promiscuité relative des clans primitifs. Les maris se prêtaient sans difficulté leurs femmes, les mettaient même en vente ou plutôt en location et, de leur coté, celles-ci, en l'absence de leurs hommes, se livraient à la débauche, en ayant soin d'aposter hors de leurs huttes leurs enfants chargés de les aviser en temps utile du retour du du mari parti pour la chasse ou la pêche (2). Nul doute que ces relations illicites des femmes n'eussent un caractère commercial* Encore aujourd'hui dans l'Amérique arctique, les voyageurs européens sont dans les villages esquimaux as-
(1) Sleller. Kamtchatka, t. II, 100.
(2) Parry (Troisième voyage). Hist, univ. des voyages, t. XL. 45G.
LES OU(Gl?iËS DE COMMERCE 19
saillis par les femmes, qui leurs demandent du tabac. Or» le tabac, chez les Esquimaux, est particulièrement le salaire habituel de la prostitution et il est sous-entendu que toute femme demandant du tabac à un homme s'oflfre à lui moyennant un peu des précieuses feuilles (1). Mais cet amour du tabac poussant à la prostitution est évidemment un résultat du commerce avec les étrangers ; puisque les Esquimaux ne peuvent se procurer leur tabac que par voie d'échange. Sans doute, en dehors de son contact avec les trafiquants d'une autre race, TEsquimau est très lascif et de mœurs plus que libres ; mais pourtant, réduit à luimême, il ne saurait avoir des besoins de luxe et, quel que soit son sexe, il est exposé à peu de tentations extraordinaires. .
Aujourd'hui, chez les Esquimaux en rapport fréquent a\ec les comptoirs établis sous le cercle polaire, l'idée fixe des femmes est de se procurer du tabac, en trafiquant de de leur personne. L'abbé Petitot, nous a raconté les dangers que courut sa vertu, pendant une excursion chez les Esquimaux. Après minuit, deux jeunes femmes pénétrèrent dans la lente où couchait le missionnaire et essayèrent de le séduire pardes gestes provoquants. Repoussées avec perte, elles furent remplacées par une de leurs compagnes, femme que, pour le moment, son mari avait prêtée à un camarade; aussi, disait-elle que, n'appartenant ni à l'un ni à l'autre, elle était prête à gagner du tabac, dont elle avait grande envie. Sur le refus de l'abbé, elle entra dans une violente colère et se retira en lui déclarant qu'il était un fort méchant homme 2). Un peu plus tard une grosse fille aborda l'abbé en Ini disant : « Chef, je n'ai pas de mari. Donne-moi du tabac » (3).
(1) Petitot. Les grands Esqiiimauj' {Pasnm).
(2) Petitot. Grands Esquimaux. 141.
(3) Ibld., 168.
Wr
Selon les idées morales des Esquimaux, le vol aux dépens d'un étranger, est non pas un délit, mais au contraire une prouesse louable, aussi, dans leurs rapports avec les étrangers, ils distinguent mal entre rechange commercial et le vol. L'un d'eux ne pouvait entrer dans le comptoir palissade, dit Fort A^iderson, sans commettre quelque larcin (1). Un autre, qui avait volé à Tabbé Petitot ses raquettes à neige et l'un de ses chiens, fut surpris par le volé et témoigna un grand regret, non pas d'avoir comrtis un voK mais de s'être laissé sottement prendre en flagrant délit (2^. Pourtant chez les Esquimaux l'hospitalité couvre l'étranger et dans l^intérieur de la iourte ou de Viglou^ on rapportait à l'abbé lesaiguilles qu'il avait laissé tomber, objets très convoités cependant par les Esquimaux ; d'autre part, on ne touchait pas à un coffret contenant ce que le vovageur possédait de plus précieux (3).
Dans les comptoirs commerciaux établis en pays esquimaux, le chef du poste se tient derrière un étroit vasistas et c'est uniquement par là que se font les échanges ; encore l'agent a-t-il la précaution d'avoir à portée de sa main un ou deux revolvers (4) et, chaque soir, on a bien soin d'expulser les Esquimaux et de verrouiller la porte.
Les Esquimaux sont d'ailleurs adroits, industrieux et, en dehors des fourrures, ont divers objets à vendre auv étrangers ; ils savent faire des hameçons sculptés en stéatite ou en ivoire, des coffrets sculptés ou gravés, des pipes métalliques incrustées etc. (3) ; ils fabriquent même des objets uniquement pour les vendre aux Peaux-Rouges (6). Des la fin du siècle dernier, les Esquimaux ou métis d'Esquimaux, que
(i)Pctitol. Loc. cit., G.
i^)Ibid., STx
(4) IblcL, 435. .
(5) lOid,, 152.
(G) Ibid , 284.
LES ORlGnES DU COMMERCE 2f
Cook, VaQcouver, La Pérouse visitaient sur les conjQns des régions arctiques, étaient de déterminés commerçants et en même temps des gens industrieux. Ils sculptaient, ils filaient et tissaient le poil de certains animaux, en Tentremêlant de lanières et de peaux de loutre ; ils forgeaient le fer, façonnaient le cuivre, se taillaient des bijoux en serpentine (1). Quelques-uns, dans leurs grossiers tissus, remplaçaient les lanières de peau par des bandes d'une certaine écorce et se faisaient ainsi des manteaux, des couvertures (2) . Moins futiles que ne le sont ordinairement les sauvages, ils prisaient peu les grains de verroteries, les colifichets ; ce qu'il leur fallait, c'était des métaux, du fer ou du cuivre, surtout du cuivre (3). Les pointes de leurs dards ou lances étaient tantôt en os, tantôt en cuivre, tantôt en for (4). Pourtant ils ne distinguaient pas encore le fer de Tétain et en général de tous les métaux blancs (o). Ils devaient donc connaître ces métaux depuis peu et sans doute les tiraient indirectement des établissements européens. Très habiles commerçants, ils offraient sans cesse, en échange du fer, des poissons, des peaux de loutre et d'autres animaux, ainsi que divers petits produits de leur industrie (6). Ils semblaient aimer le commerce pour lui-même; car on les voyait troquer entre eux les objets qu'ils venaient d'acheter aux équipages européens (7). A cause de leurs aptitudes commerciales, il a été facile de faire adopter aux Esquimaux les moins septentrionaux un peu de civilisation européenne. Autour, de quelques comptoirs européens établis dans l'Alaska, il y a maintenant des villages Esquimaux avec des maisons de bois et des écoles,.
(1) La Pérouse. Elst, univ. voy, vol. XII. 204.
(2) Gook (Troisième voyage). Eist. ujiiv, voy. vol. 354-414.
Î4) Ibid., Wi.
(6) La Pérouse. Loc. cit., vol. XII. 100.
(7) Vancouver. Hisl. univ. voy. Vol. XIV. 233. .
22 l'évolltion du comnekce
des villages où les vêtements se sont notablement rapprochés des formes d'Europe. A de certaines dates, les Esquimaux viennent des régions plus lointaines apporter dans ces stations les articles qu'ils veulent vendre, surtout des peaux de loutre de mer et des défenses de Walrus. Ils les y laissent même en dépôt jusqu'au jour où ils les peuvent troquer contre des feuilles de tabac, de la farine, de la poudre, des couteaux, des aiguilles, du fil, du calicot peint, des peignes, de mauvaises boissons alcooliques. L'arrivée d'une flottille d'Esquimaux dans ces villages est un événement. Aussitôt qu'ils sont débarqués, lagent commercial leur offre, dans la plus grande pièce de son établissement, un bain de vapeur, après lequel ils rient, babillent et s'amusent. Le jour suivant est consacré aux échanges. Par un vasistas, comme cela se pratique aussi ailleurs, dans le voisinage du fleuve Mackensie par exemple, chaque vendeur esquimau examine le contenu du magasin et fait son choix, en même temps il reçoit le prix des marchandises qu'il a pu déposer antérieurement (1). Aussitôt en possession des objets qu'il a demandés, l'Esquimau s'empresse d'aller les déposer dans son canot. Cette période d'échange est une sorte de foire, qui dure une couple de semaines et est entrecoupée de réjouissances, de festins, de danses ; car TEsquimau est d'un naturel fort jovial. Certains Esquimaux achètent non pour eux, mais pour revendre, et naviguent sans cesse à travers le détroit de Behring, allant alternativement pour les besoins de leur commerce d'Asie en Amérique et d'Amérique en Asie (2).
Ces ventes, ces achats sont des transactions individuelles malgré les habitudes communistes des Esquimaux. Pourtant c'est bien en groupes, par flottilles, qu'il chassent la loutre et la harponnent après l'avoir cernée, mais l'animal
(d) Eleventh Çensus. 1890. Alaska. 415. (•2) Tbid., 137.
apparlieni à celui d'eatre eux qui le premier Ta percé de sou harpon et ce harpon porte toujours la marque du propriétaire (1).
Le traGc des fourrures, exercé sans mesure depuis plus d'un siècle dans les régions arctiques ne peut manquer de détruire les espèces ainsi pourchassées, c'est-à-dire les loutres, martres, castors, renards, veaux-marins à fourrure, etc. De la seule presqu'île d'Alaska, on a tiré, entre 1745 et 1890 une valeur en fourrures de près de cent millions de dollars ; savoir, pour les Russes, de 1745 à 1867, une somme 44.584.041 dollars ; pour les Américains, seulement pour la courte période s'étendant de 1868 à 1890, un total de 48.518.929 dollars (2).
Il est bon de remarquer que les indigènes plus ou moins européanisés par ce tra&c à outrance ont été surtout des tribus métisses d'Esquimaux et de peaux-rouges, par exemples, les Tblinkit, qui, après avoir exterminé ou à peu près les loutres de leur pays, ont dû renoncer à leurs anciennes couvertures, faites d'écorces et de poils, acheter des couvertures de laine aux blancs et se ranger. Aujourd'hui ils habit^'.nt des maisons en bois et sont plus ou moins vêtus à TEuropéenne, ayant tout à fait renoncé à leurs anciennes mœurs. Dans ces parages, la couverture joue un grand rôle ; elle est même devenue ce que les économistes appellent une valeur-étalon, une sorte de monnaie (3). Il est à noter qu'en général, les véritables Esquimaux sont plus rebelles que les métis à la civilisation d'Europe : ils veulent bien commercer, mais regagnent ensuite leurs iourtes septentrionales. Cet éloignement pour les mœurs des blancs leur laisse donc chance de durer plus longtemps que leurs voisins métis ou peaux-rouges ; puisque notre civilisation, du
:i) Elevenlh Census. 1890. Alaska, 204.
(2) làid., 215.
24 L^ÉVOLUTlOiN DU COMMERCE
moins celles qu'adoptent les sauvages ou qu'on leur impose, a pour résultat ordinaire leur extinction plus ou moins rapide. Mais nous voilà maintenant en mesure de formuler quelques conclusions générales relativement aux origines du commerce.