‹ L'évolution du commerce dans les diverses races humainesChapitre 33 sur 145 · III. Le commerce chez les Africains occidentaux · texte numérisé non relu

III. Le commerce chez les Africains occidentaux

Des types absolument inférieurs comme lesFuégiens, les Veddahs, etc, aux Papous contemporains et aux Hottentots, on peut déjà suivre toute une évolution commerciale. Si des Hottentots nous passons maintenant aux vrais nègres d'Afrique, nous constatons, que, tout en étant encore commercialement fort arriérées, les populations noires du continent africain ont pourtant, et depuis longtemps, franchi les premières étapes de l'évolution ; c'est que, depuis bien des siècles, elles ont été poussées dans la voie commerciale par des peuples plus civilisés : les Egyptiens, les Phéniciens, les Arabes, puis les Européens se sont efforcés, les uns après les autres, de familiariser les nègres avec la pratique des échanges. Aujourd'hui il semble qu'il n^existe plus guère de trace des procédés d'échange, si rudimentaires, que nous avons constatés chez certains primitifs ; mais ces

42 l'évolution dc commerce

procédés n'ont pas été inconnus aux ancêtres des Africains actuels, ainsi qu'il résulte d'un passage d'Hérodote, fort connu, mais que pourtant il n'est pas inopportun de citer ici : « Les Carthaginois, écrit Hérodote, disent encore ceci : [1 y a, en un lieu de la Libye, au-delà des colonnes d'Hercule, des hommes avec lesquels ils trafiquent ; ils y débarquent leur cargaison, la rangent sur la plage, remontent sur leur navire et font une grande fumée. Les habitants, à Taspect de la fumée, se rendent auprès de la mer et, pour prix des marchandises, ils déposent de l'or ; puis ils se retirent au loin. Les Carthaginois reviennent, examinent et, si l'or semble l'équivalent des marchandises, ils l'emportent et s'en vont. S'il n'y en a pas assez, ils retournent à leur navire, et restent en place. Les naturels approchent et ajoutent de l'or jusqu'à ce qu'ils les aient satisfaits ; jamais de part et d'autre, ils ne commettent d'injustice : les uns ne touchent pas à l'or avant qu'il n'égale la valeur des marchandises ; les autres ne touchent pas à la cargaison avant qu'on ait enlevé Tor » (1). Cecommercepar dépôts est identiquement celui que pratiquent ou pratiquaient encore récemment les sauvages les plus inférieurs, les plus voisins de l'animalité. Hérodote l'attribue aux Libyens (1), c'est-à-dire aux anciens Berbères de l'Afrique. A première vue, le fait semble invraisemblable . Il est pourtant confirmé par une relation relativement récente. Les descendants de ces Libyens, commerçants si primitifs, existaient encore au XVII* siècle près de la baie d'Arguin et ils pratiquaient toujours le commerce par dépôts, ainsi que l'atteste un ancien navigateur. « Nos gens, dit-il, étaient contraints de porter ce qu'ils leur voulaient laisser pour leurs poissons assez loin du navire et puis ils retournoient vers nous : ce que voyant, ces peuples s'en venaient quérir ce qu'on leur auait porté^

(i) Hérodote. Livre IV. GXCVl.

L£ COMMERCE CHEZ LES PAPOUS ET LES :<(ÊGRES d'àFRIQUE 43

et mettaient à la place ce qu'ils avoient de poissons et s'en retoumoient vers leurs esclaves, etc. » (i).

De nos jours, les indigènes africains en général ont absolument perdu la naïveté commerciale de leurs ancêtres. Depuis bien longtemps même, les nègres d'Afrique en général ont oublié le commerce par dépôts attesté pourtant encore par certaine survivances. Aujourd'hui, ce sont des commerçants rapaces et avides : «J'ai souvent ouï dire, écrit un voyageur, que les nègres étaient des êtres stupides ; mais Texpérience m'a appris qu'il n'en est rien. Ce sont au contraire des commerçants très rusés et pas un capitaine, pas un marchand nouveau sur la côte ne peut échapper à leur astuce dans les marchés, qu'il passe avec eux » (2). Pourtant, malgré Tâpreté de leur désir du gain, le caractère enfantin des nègres se décèle par leur imprévoyance extrême. Ainsi il ne leur vient jamais à l'idée de s'approvisionner d'un produit, tant qu'on ne leur en fait par la demande ; jamais les hommes ne se mettent en mouvement pour se procurer du bois rouge, tant qu'il n'y a pas sur la côte de bâtiment venu pour en demander. Ceux-ci sont donc obligés d'attendre, pour prendre un chargement, que la nouvelle de leur arrivée se soit répandue de proche en procheetait secoué l'apathie des populations (3). Pourtant, depuis, le développement récent des colonies européennes en Afrique, la préoccupation commerciale a grandi chez les negresà ce point qu'ils sedéplacent,émigrenten masse afin de se rapprocher des grandes voies commerciales ; peu à peu, par exempte, les tribus de l'intérieur viennent s'établir sur les rives de l'Ogooué, aujourd'hui garnies d'une véritable bordure de villages (4).

[{) Claude Jannequin. Vop. de Lyhie au royaume du Sénégal , If* long du Niger, 41-43 (1648).

(2) Du Chaillu. Yoy. dans V Afrique équatoriale, 15.

(3) Du Chaillu. Loc, ciL 200.

(4) L. Guiral. Le Congo français, 46.

Quelle est Tindustrie de ces amateurs si passionnés des échanges ? Quels produits, quelles marchandises offrent-ils aux Européens ? Que demandent-ils en retour ? C'est ce qu'il nous faut maintenant examiner.

L'industrie des nègres du Gabon, par exemple, est plus développée qu'on ne saurait si attendre et il est même vraisemblable que cette industrie est importée et originaire du nord et du nord-est, des pays berbères et de l'Ethiopie. La poterie des Gabonnais n'est pas grossière, quoi qu'il ne fabriquent guère que des marmites et des pipes ; mais ces marmites sont façonnées avec une surprenante régularité, quoique le tour du potier soit inconnu aux naturels. Leurs pipes, fabriquées de la même manière, ne sont le plus souvent que des fourneaux auxquels on adapte des tuyaux en bois. Seuls, les Fans, célèbres par leurs goûts anthropophagiques, fument parfois dans des pipes en fer (i). On sait du reste, que toute l'Afrique noire en est depuis longtemps à Tâge du fer et que les armes et instruments, quelquefois même les ornements, des nègres sont en fer forgé.

L'art de la tisseranderie et de la teinture est aussi assez avancé et, ce qui fortifie Pidée d'une importation industrielle dans la région, cet art est surtout perfectionné chez lestribus gabonnaises de l'intérieur. Ainsi les Apingis tissent de belles étoffes, moelleuses et richement colorées; seulement, comme ils ne savent pas fabriquer des fils d'une grande longueur, leurs pièces d'étoffe n'ont guère que trois pieds de long sur deux de large. Les Apingis ne teignent pas les étoffes elles-mêmes, mais bien des fils, qu'ils disposent et combinent ensuite ingénieusement dans le tissu (2). Les Ashiras^ autre petit peuple de l'intérieur, fabriquent aussi de belles étoffes, qu'ils vendent ensuite aux tribus moins iiabiles (3), par exemple, aux Bakalais.

(1) Du Ghaillu. Loc. cit. 169.

LE COMMERCE CHEZ LES PAPOUS ET LES NÈGRES d'aFRIQUE 45-

Ces pagnes indigènes ont accpiis, dans une grande partiede l'Afrique, une sorte de valeur monétaire, parfois même ils sont très demandés: ainsi, dans la vallée du Congo, un chef des Akotas exigeait un pagne pour deux régimes de bananes. Il les lui fallait, disait-il, et, à son défaut, il laisserait crever de faim les voyageurs épuisés et affamés (1). Sur les rives du Congo et aussi dans l'intérieur du pays, setiennent de vrais marchés indigènes et à jours fixes (2). Les Batékès surtout sont d'actifs commerçants et se transportent en pirogues d'un marché à l'autre. Sur ces marchés les tribus de l'intérieur apportent leurs denrées et marchandises : on y trouve du buffle, de l'hippopotame, du porc, des cabris, des poules, du poisson, du manioc, de la bière de maïs, de l'ivoire, du tabac, de la gomme copal, pas de caoutchouc ordinairement, car cette marchandise se transporte à la côte par voie de terre, enfin des produits industriels, savoir de la poterie, des paniers en bois, des pipes, des bracelets et colliers en cuivre (3). En Afrique, le cuivre, beaucoup plus rare que le fer, joue à peu près le rôle de l'argent en Europe. Sur les marchés Congolais, le cuivre, employé comme ornement, pour fabriquer des colliers, par exemple, se fond surtout en barrettes, qui tiennent souvent lieu de monnaie. Sur les bords du Congo, chez les Batékès, ces convoyeurs nautiques, qui mettent en relation commer^ ciales les tribus d'amont et d'aval (i), une barrette de cuivre achète de quoi nourrir un homme pendant vingt-quatreheures et elle peut payer environ un litre de vin de palmes. Avec quatre barrettes on se procure une petite dent d'ivoire ou un gros poisson. Pour acheter une grosse dent, pesant une soixantaine de livres, par exemple, il faut grandement

(1) L. Guiral. Le Congo français. 94.

(2) L. Guiral. Le Congo français. 200.

:3) Ibid,, 241,

(4) Ibid., 243.

46 LÉVOLUTIOK DU iXIMMERCE

hausser les prix, donner tout un lot d'objets : deux cents brasses légères d'étoffe dite Congo, dix fusils à pierre,vingl barillets de poudre, soixante barrettes de cuivre et quelques poteries. Cette précieuse barrette de cuivre s'achète ellemême en donnant en échange une substance plus estimée encore, le sel. Avec un petit sac de sel gros comme un doigt et long d'une vingtaine de centimètres, on acquiert une barrette (1). Pour quatre-vingts de ces barrettes, on peut acheter un cuissot d'hippopotame ; pour quatre cents, un buffle ; mais, chez les Batékès comme chez nous, le coût des marchandises s'élève, si l'on achète au détail (2). Entre les mains des Batékès, les barrettes de cuivre acquièrent parfois une valeur industrielle ; car ils savent les chauffer et les ciseler pour en fabriquer des bijoux, des colliers ou des bracelets (3).

Mentionnons encore en passant une autre monnaie primitive, peu employée dans la vallée du Congo, mais au contraire, comme nous le verrons, extrêmement répandue plus au nord, dans les petits États musulmans, bornant au sud le Sahara ; je veux parler de la monnaie en coquillages, des canris, (Cyprea mo'èieta) (4), dont nous avons trouvé l'équivalent chez les Papous du Pacifique. Mais la valeur précieuse, sur les marchés congolais et d'ailleurs dans bien d'autres régions de l'Afrique tropicale, c'est le sel. Si le cuivre équivaut à l'argent chez nous ; c'est à l'or qu'il faut comparera valeur dusel. Chez les Ossyébos, une petite assiettée de sel suffit à payer dix grosses boules de caoutchouc. La physiologie nous apprend en effet que le sel est, pour l'homme, un aliment minéral nécessaire, que la privation en est très pénible ; or, le sel devient d'autant plus rare en

(1) L. Gmral. Loc. cit. 248.

(2) Ibid. 233.

(8) Ibid, 241.

(/j) Ibid. i43.

LE COMMERCE CHEZ LES PAPOUS ET LES NÈGKES d'aFIUQUE 47

Afrique qu'on s'enfonce davantage dans Tintérieur du continent et les succédanés, que les nègres en ont cherchés et trouvés, sont des plus médiocres.

Enfin à toutes ces valeurs d'échange jouant avec plus ou moins de succès le rôle de notre monnaie, il faut encore ajouter, surtout plus au nord, dans la région du bas Niger, des perles de verre, des anneaux pour les bras et les jambes, des plats d'étain, de cuivre, de laiton, de faïence, des cotonnades de couleur gaie et du calicot (1). Je n'ai rien dit encore du grand commerce congolais, du trafic des esclaves ; malgré l'abolition de la traite européenne, ce commerce se fait, entre indigènes, sur une large échelle. Ainsi les Adoumas congolais se vendent mutuellement, même entre parents, pour une petite quantité de sel. De tribu à tribu, on cherche sans cesse à se capturer, à se surprendre pour se vendre ensuite (2). Par suite ce ne sont qu'incursions, razzias, palabres, mais je n'insiste pas sur ce point, en ayant longuement parlé, en traitant de la guerre . Les Batékès, qu'on peut appeler les Phéniciens du Congo, organisent, une fois l'an, une caravane pour conduire, après un voyage de vingt à trente jours, chez les Balallis tout ce qu'ils ont pu se procurer d'esclaves de tout âge. Ce voyage commercial s'effectue ordinairement vers le mois d'août. A une autre époque de Tannée, les Balallis, à leur tour, viennent chez les Batékès, toujours pour acheter des esclaves. D'ailleurs chaque Batéké a, chez les Balallis, un correspondant spécial, auquel il cède sa marchandise humaine. Celleci se paie ordinairement avec du sel, la plus portative des monnaies du pays, et le prix moyen d'un esclave est de trois kilogrammes de sel. Les femmes, les jeunes femmes, se vendent un peu plus cher et l'acquéreur ajoute alors au

(1) Clapperton (Second voyage). 183. — Du Chaillu. Loc. cit. 173.

(2) L. Cuirai. Loc, cit. 56.

sel dix ou quinze brasses d^une étoffe légère et quelques perles eu verroteries (1).

C'est que Tesclave représente pour son acquéreur, la richesse, le bien-être, le dolce farniente. Au Gabon et en général chez les nègres inférieurs, la propriété foncière individuelle n'existe pas encore ; puisque, faute de fumiers, l'agriculture est extensive et nomade. Là où, comme au Gabon, il n'y a pas de bétail, les seules richesses sont donc l'ivoire et des valeurs d'échange toujours volumineuses et qu'on ne peut guère amasser qu'en petite quantité, que chacun d'ailleurs dissimule, cache avec soin^ en ne confiant le secret de leur existence qu'à sa femme principale et parfois à quelques amis éprouvés (2). La seule et vraie richesse, ce sont les esclaves et les femmes, achetées comme les esclaves et traitées à peu près comme eux. L'esclave et la femme sont considérés comme des animaux domestiques très productifs. Au Foulah-Djallon, un captif coûte quelque chose comme soixante -quatre francs de notre monnaie. En outre il faut lui acheter une femme ; mais, cela fait, l'acquéreur n'a plus qu'à se croiser les bras et vivre en bourgeois. Le couple servile suffit par son travail à nourrir trois personnes pendant toute l'année. On lui concède d'ailleurs, pour sa subsistance propre, la jouissance d'un champ et la permission de cultiver ce champ durant la nuit et deux jours par semaine. Ajoutons à la première mise de fonds une dépense d'un trentaine ou quarantaine de francs, valeur, pour nourrir le ménage servile durant la première récolte du champ concédé (3).

Quand un nègre réussit à acheter cinq esclaves, il devient tout à fait cossu ; alors toute sa famille polygame est abondamment pourvue, de maïs, de mil, de betteraves, de ba-

(1) L. fiuiral. Congo français. 1G9.

(2) Du Chaillu. Loc. cit., 372.

(3) SanderVal. Foutah-Djallon. 220.

Page 1