IV. Le Dahomey et VAchanti
Au total, les Ethiopiens de race bantou sont de médiocres commerçants et surtout ils sont restés presque étrangers au principal commerce de l'Afrique nègre, à la traite. Au contraire, les Africains de la zone moyenne, bornée au nord par le Sahara, sont tous esclavagistes. C'est chez eux qu'il nous faut maintenant continuer notre enquête, dont il importe, avant tout, de préciser le terrain.
Gomme nous lavons vu, on peut se faire une idée générale de la distribution des races en Afrique, en supposant que le continent noir, l'Afrique létro-saharienne, a d'abord été occupé par des nègres très-inférieurs, qui peuvent être autochtones, cousins très éloignés des grands singes anthropomorphes habitant encore les forêts du Gabon. Après avoir mené penddnt des milliers d'années une existence quasi-animale, ces populations inférieures ont été envahies d'abord par les Ethiopiens, qui, tantôt exterminant les noirs primitifs, plus souvent se mêlant avec eux et formant des métis, ont peuplé une grande partie de l'Afrique orientale, du haut-Nil au pays des Hottentols, tandis que^ de Test à Touest, parallèlement à Téqualeur, leurs colonies traversaient tout le continent depuis le voisinage des grands lacs orientaux jusqu'à l'Atlantique.
En même temps, des races non moins anciennes, mais à peau blanche, que les anciens ont appelées, les Libyens, que nous nommons aujourd'hui Touareg ou plus généralement Berbères, s'infiltraient ou s'établissaient en conquérantes dans la zone rétro-saharienne, en mêlant leur sang à celui des races plus foncées. Enfin plus lard les Arabes ont encore introduit dans la région un appoint de sang sémitique, en même temps qu'ils y implantaient la religion de Mahomet. De toutes ces migrations ou infiltrations d'éléments
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étrangers esl résultée dans la zone sus-équatoriale, une population très métissée^ très hétérogène, mais en moyenne supérieure aux nègres primitifs, encore fétichistes, qu'elle exploite, détruit ou convertit par la force au mahométisme. Cette population métisse esl groupée en.petiles monarchies barbares, que j'ai eu occasion de décrire jadis, et tous ces petits royaumes à existence précaire, sans cesse fondés ou détruits par des conquérants, ont fini, en général, paradopter rislamisme et avec lui une partie plus ou moins grande de la civilisation musulmane. Pourtant à l'extrême occident de la zone, il existait encore, de nos jours, des petits Etats monarchiques, plus sauvages que barbares et où continuait à fleurir un fétichisme aussi sanguinaire que naïf ; je veux parler de TAchanti et du Dahomey, où le sang berbère n'avait pas sensiblementmodifié la race. Antérieurement et à divers point de vue, j'ai eu occasion d'étudier ces curieux royaumes; actuellementjen'aiàm'occuperque de leur commerce.
La branche principale de ce commerce était la traite des captifs. J'ai décrit ailleurs (1), comment les Dahoméens désolaient constamment les petits Etats voisins par de sanglantes razzias afin de se procurer de la marchandise humaine ; comment, aussi longtemps que dura la traite, c'est-à-dire le commerce avec les négriers européens, et elle était encore florissante, quoique gênée parles croisières, en 1861 (2), les sacrifices humains furent modérés par elle ; comment au contraire ces orgies de massacre ne connurent plus de bornes, alors qu'il n'y eut plus d'écoulement pour la marchandise humaine. Je puis donc me borner à rappeler en passant ces horreurs.
En dehors de la traite et sans doute à cause d'elle, le commerce était fort peu actif dans ces petits Etats. Le principal objet à vendre était Thuile de palmes, qu'on échangeait
(1) Evolution de V esclavage.
'\2, Laffittc. Le Dahomé, 144.
contre les produits d'Europe ; on y ajoutait des peaux de singes, de la poudre d'or et des dents d'éléphants, niais en faible quantité.
L'industrie était, au Dahomey, analogue à celle que nous avons rencontrée dans la plupart des pays africains, mais elle lui était inférieure à cause du régime politique, qui s'opposait à tout progrès. En effet, au Dahomey, dès qu'un indigène acquérait une certaine habileté dans n'importe quel art, le roi^ maître omnipotent, l'appelait près de lui et confisquait le produit de son travail, en ne lui payant qu'un maigre salaire. Aussi l'industrie dahoméenne se bornait-elle à fabriquer quelques objets d'usage journalier et de qualité inférieure : à modeler des vases en terre informes et mal cuits, des fourneaux de pipes, à tisser quelques toiles pour hamac et des pagnes, quoique le coton poussât spontanément partout, enfin à faire de grossières nattes. Dans le palais du maître, quelques noirs travaillaient, mais très mal, l'or et largent ; et les forgerons n'étaient pas plus habiles que les orfèvres (1). D'autre part, le bétail était mal venu, dégénéré, à peine bon pour la boucherie ; les ânes très rares, les chevaux plus encore, car ils ne pouvaient vivre dans le pays. Au Dahomey, aucun de ces animaux n'était utilisé pour le travail des champs, qu'exécutaient entièrement les esclaves et les femmes. Des cochons presque sauvages erraient dans les villages. Les poules, très petites, pondaient des œufs minuscules, guère plus gros que ceux des pigeons. La chèvre était le seul animal domestique bien venu et de belle espèce (2). Il est vraisemblable d'ailleurs qu'en Afrique la chèvre a été après le chien le premier animal domestiqué.
L'agriculture dahoméenne était un peu mieux entendue et plus fructueuse que l'élève des animaux domestiques.
(1; Laffitte. Le Dahomé . i^'^Ahi.
(2) Laffitte. Le Dahomé. 168-169.
A la saison sèche, on mettait le feu aux hautes herbes ; puis sans remuer le sol, on le couvrait d'engrais. De quelle nature était cet engrais ? On ne nous le dit pas expressément ; mais nous pouvons h peu près le deviner. En effet, au Dahomey, les animaux domestiques ne devaient donner qu'une petite quantité de fumier ; ils étaient peu nombreux et ordinairement errants. D'autre part, l'Anglais BoAvdich rapporte qu'à Coumassie, capitale de l'Achanti, il a vu avec é.tonnement, dans chaque maison, un cabinet d'aisance et qu'il en existait d'autres, hors de la ville, à l'usage des classes inférieures (1). Or, au point de vue des mœurs, l'Achanti et le Dahomey étaient identiques ; nous pouvons donc inférer du fait extraordinaire observé par Bowdich, que, dans les deux pays, on se servait d'engrais humain, coutume intelligente, pratiquéedans nombre d'anciennes ci* vilisations ; puisqu'elle existait dans le Pérou des Incas et même persiste encore en Perse et en Chine. On ne s'expliquerait pas autrement la fécondité du sol dahoméen, qui donnait deux récoltes par an, quoique n'étant jamais remué ; puisqu'on se bornait à jeter la semence sur la terre bien détrempée après la saison des pluies (2). En outre les rhizomes d'ignames qui y poussaient étaient énormes; ils pesaient, nous dit-on, de douze à vingt-cinq kilogrammes (3). Ajoutons à ces produits du sol les bananes, le mdïiioc qui croît sans culture au Dahomey et, en plus une petite espèce de haricot à grains noirs (4) ; nous aurons ainsi épuisé la liste des produits agricoles et horticoles du Dahomey. Or, en pays sauvage, ces produits ne sauraient donner lieu, à de nombreux échanges. Le comrnerce était un peu plus important dans l'Achanti, pays plus voisin de la mer et où,
(1) Bowdich. Hist. univ. voy. Vol. XXVIII. 431 {'Zj LwïiiiiQ, Le Dahomé . 161.
3) Ihld.
K'i) Knd. 161-163.
LE COMMERCE CHEZ LES NOIRS DE RACE SUPÉRIEURE lOi
tout en trafiquant surtout des esclaves, on vendait néanmoins des troupeaux et du sel (1).
Ces deux petits États du Dahomey et de l'Achanti réalisaient l'idéal de la monarchie absolue, tels que le peuvent concevoir et supporter des populations moralement très inférieures. Dans l'un et dans l'autre de ces royaumes, le roi disposait sans contrôle des choses et des gens ; les sujets ne possédaient que sous son bon plaisir. Dans l'Achanti, le monarque héritait de tout l'or, que pouvaient laisser ses sujets après leur mort (2) ; les pages qui lui servaient d'escorte, en portant des arcs et des flèches fétiches, avaient droit de pillage tout le long du parcours royal (3); le commerce était naturellement soumis à tous les caprices du maître ; dans les achats pour le compte du monarque, on se servait de poids plus pesants d'un tiers que ceux en usage dans les transactions entre sujets (4). Mais ces sauvages, si médiocres commerçants, avaient déjà la richesse en grand honneur et, à Abomey, capitale du Dahomey, où Ton se servait surtout àescauris, comme monnaie courante, le roi, pour étonner son peuple et étaler son fc^ste, avait fait construire une maison dite des caurzs. Construit près du mur d'enceinte entourant les cases royales dont l'ensemble constitue le palais, cet édifice a de soixante à soixante-dix mètres de longueur; il fait face à la grande place qui précède l'enclos royal, est par conséquent bien en vue et ses murs sont entièrement revêtus de caurns.Ce précieux revêtement, il était rigoureusement interdit de le toucher et le vol d'un seul de ces coquillages sacrés constituait un crime capital. Ces eau ris étaient un symbole d'opulence el il fallait les admirer de loin, comme on le ferait, dans nos pays cultivés, d'une maison habillée
(1) Bowdich. Loc. cit., 431.
(-2) Hutton. Hist. univ. voy. Vol. XXVIII. 406.
(3) Ihid., 409.
(4) Ibid.
102 L^ÉVOLLTION DV GOMMEaCE
de pièces de monnaie (1). Cette idée dahoméenne est d'un mercantilisme original. On a même peine à concevoir qu'elle ne soit pas encore venue à nos milliardaires d'Europe et d^Amérique. Recouvertes non pas de pauvres coquillages, mon naie trop primitive^ mais de belles et bonnes pièces d'or bien trébuchantes, les demeures des rois de la finance, exciteraient sûrement l'admiration, que dis-je ? la vénération générale.'fAinsi ornées elles seraient tout à fait en harmonie avec les mœurs déplus en plus régnantes; elles deviendraient les vivants symboles, les temples, du seul Dieu, qui soit encore adoré sérieusement dans nos civilisations mercantiles,du dieu Mammondes Hébreux^ du dieu Dollar des Américains, etc., mais qui pourrait porter bien d'autres noms encore, puisque, sous des dénominations diverses^ il s'agit toujours de de la même divinité se manifestant sous des formes multiples, du Dieu argent, dont les incarnations sont beaucoup plus nombreuses que celle de Vichnou et de Brahma.