‹ L'évolution du commerce dans les diverses races humainesChapitre 48 sur 145 · III. — De la monnaie · texte numérisé non relu

III. — De la monnaie

Dans ces petits États, sortis plus ou moins de la sauvagerie, à organisation déjà complexe, avec division du travail, le commerce doit, comme le reste, être envoie de civilisation. Rarement il se fait par simple troc, sauf chez quelques peuplades arriérées de la Sénégambie, où, pour ache-

(1) R. et Lander. Loc. cit., 212.

<^2) Ibid., 52.

<3) Barth. Loc. cit., t. IV. 2-25.

LE COMMERCE lîlDUSTRIEL DE l' AFRIQUE HT

ter une jatte de lait, il faut déballer vingt articles (1). Ailleurs le troc n a lieii qu'à défaut de substances monétaires ayant cours. (Barth. t. III. 12). Mais, presque partout, il existe une monnaie primitive, c'est-à-dire certains objets oui produits ayant cours, comme nos pièces monétaires, et servant de valeurs-étalons.

De ces monnaies la plus grossière et aussi la plus répan*due est la monnaie de coquillage, le cauri, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler. Le cauri, qu'on appelle aussi hourdi est toujours fait du même coquillage dénommé pour cette raison cyprœa moneta. La valeur en est très minime 7. ainsi Barth ayant acheté, à Sinder, un lot de burnous eadrap rouge, de turbans blancs et de rosaires, dut compter 773.000 kourdzs, représentant, dit-il, une valeur argent d'environ 387 thalers de Prusse (2). Dans certains districts, à Massina, par exemple, les coquillages n'ont plus cours, comme monnaie ; on les exporte chez les nègres fétichistes qui, eux, s'en servent pour les rendre à leur destination première : ils en font des parures (3). La coutume peut d'ailleurs varier d'un pays à l'autre ; ainsi, sur un marché, celui de Dori, les coquillages avaient cours, quoiqu'ils fussent dédaignés au pays voisin de Yagha(4). On y revient d'ailleurs à l'occasion, à défaut d'autres valeurs pseudo-monétaires (0), et il est vraisemblable, que la monnaie de coquillage est, en Afrique, plus ancienne, plusprimitive, que toutes les autres.

Les monnaies rudimentaires,qui ont succédé aux caiirisel maintenant les éclipsent, sont de genre varié . Il en est de métalliques, par exemple, le fer. En Sénégambie, dansleur^ premiers rapports avec les Européens, les indigènes adop-

(1) Raflfenel. Loc. cit,, t. [, G2.

(2) Barlh. Loc, cit., III.

(3i Barth. t. III. 108.

(4) Ibid,, m. 280.

(5) Iàid.,m, 1-2.

tèrent pour valeur-étalon la barre de fer et, dans la langue -commerciale usitée, on rapporta pendant longtemps toutes les marchandises au fer ; on disait, par exemple, une « barre de tabac » pour désigner une quantité donnée de tabac ayant la valeur d'une barre de fer (1). Dans Tintérieur, àKermick, capitale du Loggoun, la monnaie courante consistait en paquets de minces plaques de fer, analogues à celles dont on se sert pour garnir les pieds des chevaux ; chaque paquet en contenait de dix à douze. Cette monnaie de fer n'avait d'ailleurs dans le commerce aucune valeur fixe. Le mercredi de chaque semaine, qui était le jour du marché, une proclamation du sultan en déterminait le cours et ses fluctuations donnaient même lieu à des spéculations à la hausse ou à la baisse combinées par les agioteurs du pays : l'équivalent de nos jeux de bourse (2).

A Koukaoua, l'ancien étalon monétaire a été longtemps la livre de cuivre, qu'on appelait rottl et dont le nom s'est conservé comme type de valeur. Le rottl se rapporte souvent, mais très arbitrairement, à une véritable monnaie, au thaler d'Autriche, dont j'aurai à reparler en m'occupant de la Nubie et de TAbyssinie. A Koukaoua, ce thaler dit de Marie-Thérèse est très estimé ; on le préfère même à l'écu d'Espagne, qui pourtant a aussi cours (3). On parfait les paiements en cauris, servant de monnaie divisionnaire.

En l'absence de monnaies officielles, analogues à nos monnaies civilisées, tout peut, en Afrique, être adopté comme monnaie et Barth rapporte qu'à Saraou, petite localité située entre le Bornou et l'Adaraaoua, des clous de girofle, en ce moment très appréciés, lui servirent de monnaie (4). — Néanmoins on peut dire que, dans toutes les

(1) Mungo-Park. Loc. cit., 44.

(2) Denham et Glapperlon. Loc. cit., 255.

(3) Barlh. Loc. cit., II. 434.

(4) Barlh. Loc. cU.,i, II. 21-i.

LE COMMRRGE INDUSTRIEL DE l' AFRIQUE 119

zones industrielles de TAfrique, la monnaie la plus usitée est la monnaie textile. Cette monnaie est le plus souvent constituée par les étroites bandes de coton, que tissent les métiers indigènes ; l'unité de mesure, la fumandi^ est longue d'environ quatre toises et large de deux pouces et quart. Sept de ces nanandt font une dora ; la dora est, en réalité une petite chemise de travail ; mais on la prend ici dans le sens d'un multiple de la nanandi (1). Des bandes de cotonnades du même genre ont également cours à Massina (2), dans le Logon, près du lac Tchad, etc. (3). Dans certains villages, la fabrication de ces bandes monétaires est même la principale occupation industrielle (4). 11 est à croire que ces étroites bandes ont été adoptées pour monnaies à cause même de leur étroitesse, qui les rend moins encombrantes et d'une subdivision facile ; on emploie pourtant aussi de grandes pièces d'étoffe, dite tourkedi, formant en maint endroit le vêtement des femmes, qui s'en habillent en les roulant autour de leur corps (5). A Yola surtout, les totwkedi constituent un des principaux articles de vente (6).

Dans l'Afrique centrale, comme en Papouasie, nous trouvons donc le besoin, spontanément éclos, d'une valeur étalon, commune mesure servant à apprécier commercialement les marchandises. Nous constatons en même temps que cette idée première de la monnaie est d'une extrême simplicité, qu'elle ne saurait justifier en rien les théories obscures, parfois presque mystiques, excogitées par certains écrivains au sujet de l'origine et de la nature intime de l'idée monétaire. A les entendre en effet, la théorie de la monnaie serait aussi obscure et impénétrable que les mystères de la

(1) Barth. Loc. cit., II. 211.

(2) Ibid., III. 139,

(3) Ibid.,lU, 84.

(4) Ibid, II. 70.

(5) Ibid, lïï. 196.

(6) Ibid., t, II. 245.

religion catholique. Il en faut heureusement rabattre et, sur cette question comme sur tant d'autres, la sociologie ethnographique remet chaque chose au vrai point de vue, qui est fort simple. Elle nous montre aussi que la monnaie civilisée, nos monnaies métalliques, n'ont pas été inventées tout d'un coup et tout d'une pièce, ainsi qu'on le croit généralement, qu'elles résultent, comme tout ce qui est quelque peu complexe, d'une lente évolution, s'étant déroulée un peu partout, et, ce que nous aurons mainte occasion de vérifier, partout d'une manière analogue.

Mais il nous faut rentrer dans le corps même de notre sujet. Nous savons maintenant quelle est l'industrie de l'Afrique centrale, quelles monnaies plus ou moins rudimenlaires y ont été adoptées ; il nous reste à voir comment s'y pratique le commerce proprement dit et quelles sont les marchandises échangées ou vendues.

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