LE COMMERCE DANS L^ AMÉRIQUE SAUVAGE
tique encore, avaient les yeux bleus et les cheveux d'un gris d'argent brillant. Catlin, qui donne ces précieux renseignements, affirme qu'il a reconnu des mots gallois dans la langue des Mandans(l); mais la nuance de leur chevelure fait plutôt penser à une parenté avec les Finnois occidentaux. L'industrie des Mandans était aussi bien supérieure à celle du commun des Peaux-Rouges : ainsi leur poterie était remarquable par la forme, la couleur, le dessin ; ils savaient même, et de temps immémorial, fabriquer du verre, au moins des espèces de perles de Venise de couleur bleue (2).
Mais ce cas d'immigration blanche n'a pas dû être unique et, durant la longue nuit du passé, l'Amérique du Nord a pu recevoir ainsi divers appoints d'immigrants non mongoliques. Quoi qu'il en soit, il est sûr que les Peaux-Rouges actuels ont été précédés par des populations plus denses et plus civilisées . Ce sont ces ancêtres inconnus, qui ont semé de monuments cyclopéens, dont les restes subsistent encore, tout l'espace situé entre le Mexique et le Pérou (3). D'autre part, depuis les Florides jusqu'au Canada et de PAtlantique au Pacifique, on trouve des ruines importantes, des camps retranchés, des fortifications, des tours d'observations, des puits, des grandes routes, etc., de date extrêmement ancienne (4).
Les constructeurs de collines, les mounds builders, de la vallée de Mississipi, ont élevé aussi un grand nombre de tertres et d'enceintes imposantes, dont un seul groupe occupe un espace de quatre milles carrés (5). En général, ces monuments d'un autre âge sont situés près des cours d'eau
(1) Catlin. La vie chez les Indiens. 131 .
(2) Domeneeb. Voy. pittov. dans les déserts du Nouveau Monde. 464.
(3) làid., 22.
(4) Ibid., 247.
(5) Squier and Davis. Mon. of Mississipi Valley. Smithsonian Instit. Report. I. 1848.
i72 l'évolution du commerce
et des lacs et ils sont rares dans l'intérieur des terres. Leurs constructeurs étaient certainement agriculteurs et possédaient une industrie assez développée. Us savaient marteler le cuivre natif (1) et sans doute aussi le fondre ; car on trouve, dans leurs monuments, des bracelets, des anneaux, des tubes de cuivre. En même temps, ils étaient potiers, potiers habiles ; enfin ils sculptaient le jaspe, le granit, le bois, etc. (2).
Les Indiens actuels sont-ils les descendants dégénérés de ces premiers occupants ? Ce qui est certain, c'est qu'en certains points ils ont continué à construire des tertres ayant figure d'hommes ou d'animaux. Près du Haut-Mississipi, sur un petit plateau, il existait un tertre représentant grossièrement une figure humaine, aplatie en bas-relief comme un bonhomme de pain d'épices ; mais cette figure avait trois ou quatre cents pieds de longueur ; or, elle était tout entière faite de pierres plates et les Peaux-Rouges ne passaient jamais auprès d'elle sans y ajouter quelques pierres nouvelles, qu'il fallait apporter d'une certaine distance ; car on ne trouvait plus un seul caillou à quelques kilomètres à la ronde. Les contours de la figure humaine étaient suffisamment indiqués ; même on y pouvait distinguer les doigts et les orteils. Parmi les Indiens ce curieux monument était connu sous le nom de « Médecin de pierre » (3). On sait que les Peaux-Rouges employaient les mots médecin et médecine pour désigner tout ce qui leur semblait merveilleux; mais l'origine du monument devait être fort ancienne.
Dans tous les cas, les Indiens contemporains n'avaient, en général, reçu de leurs ancêtres inconnus qu'une très faible aptitude au commerce. Chez eux, le régime du clan
(1) Domenech. Loc, cit., 247.
(2) Domenech. Loc, cit., 279.
(3) Gatlin. Loc. cit., 170-171.
LE COMMERCE DANS l'aMÊRIQUE SAUVAGE 173
coramunaulaîre persistait encore, du moins pour une large part, et sans peine il s'entr'aidaient les uns les autres. Pour eux, Thospitalité était même un devoir. Quand un Indien avait faim, il pouvait entrer hardiment dans un Wig^vam^ surtout dans celui d*un chef, s'y asseoir et manger. L'hôte s'asseyait près de Tétranger, sans partager son repas ; mais il lui préparait sa pipe (1). Comme les objets mobiliers étaient chez les Peaux-rouges propriété individuelle incontestée, on avait, dans certains villages, dressé un poteau appelé l'arbre de la probité où Ton suspendait tous les objets trouvés jusqu'à ce que leur propriétaire les y vint reprendre (2).
Avant la venue des Européens, le commerce était le moindre souci des Indiens Peaux-rouges. Un voyageur, qui les a bien et longtemps observés, qui a vécu de leur vie, écrivait encore, il n'y a pas un grand nombre d'années : « ignorant le commerce, ne sachant rien de l'usage et de la valeur de la monnaie (de la monnaie européenne), ils vivaient et agissaient à l'abri de ces aiguillons du crime » (3).. Dans le Nouveau-Mexique, certaines tribus conservèrent longtemps l'usage du primitif commerce par dépôt. Ainsi les Indiens, qui voulaient faire des échanges avec les soldats espagnols des presidios, plantaient le long du chemin qui mène de Chihuahua à Santa-Fé des petites croix, auxquelles ils suspendaient une poche de cuir avec un peu de viande de cerf ; puis ils mettaient au pied de la croix une peau de buffle. Cela voulait dire : « Nous désirons faire des échanges avec les adorateurs de la croix. Le soldats habitués à ce langage symbolique, prenaient la peau et mettaient à la place de la viande salée (4). »
(1) Domenech. Loc. cU.,ôii}.
(2) Ibid.y 520.
(3) Catlin. Loc, cit., \0,
(4) Diavio del Illicstr.Senor Tainaron (cilé par A. Humboldt, in Essai sur la Nouvelle Espagne, t. II. 408-409.)
i74 L^ÉVOLUTION DU COMMERCE
En Amérique, comme ailleurs, ce mode de commerce à la fois craintif et confiant n'était guère en usage qu'avec les étrangers; pourtant, même entre Indiens, le commerce, fort restreint, rappelait encore ce primitif commerce par dépôts. Ainsi tout marchand appartenant à une autre tribu devait d'abord s'adresser au chef du village oîi il voulait commercer et lui faire un présent, auquel ce dernier répondait par un don équivalent ; ensuite il trafiquait avec les diverses cabaneSy en y faisant porter la marchandise à vendre ; si la cabaney c'est-à^ire le groupe familial de ses habitants, ne désirait pas commercer, elle retournait Tobjet offert ; binon elle donnait en échange quelque objet de même valeur (i).
Chez les Peaux-rouges, de même que chez les primitifs de tout pays, la simplicité de la vie, l'uniformité des mœurs, les habitudes communautaires étaient très peu favorables au commerce. D'autre part, l'industrie était fort peu développée ; elle rappelle même beaucoup celle que nous a vous trouvée chez les Indiens de l'Amérique méridionale. Presque partout, elle était surtout exercée par les femmes. Au nord, chez les Noutka-Colombiens, la pêche, la chasse, la guerre absorbaient toute l'activité des hommes ; au contraire, les femmes fabriquaient les vêtements ; en outre, du rivage elles apportaient à la cabane, dans de grands paniers si serrés qu'ils contenaient reau,la pêche des hommes^etc. , etc.; quant à ceux-ci, dans l'intérieur des maisons, il ne travaillaient jamais (2). Plus au sud, les grandes occupations des femmes consistaient à faire sécher au soleil des bandelettes de viande suspendues à des perches : c'était la provision pour les mauvais jours. Une autre tâche, plus industrielle, était la préparation des peaux. Les femmes commençaient par
(1) Lafitau. Mœurs des sauvages , etc., IV, 53.
(2) Cook (Troisième voyage). Hist. univ. voy,, voJ. X. Vancouver. Ibid,, vol. XIV. 208.
LR COMMERCE DANS l' AMÉRIQUE SAUVAGE 175
étendre la peau soit sur le sol, soit sur un châssis, puis elles enduisaient sa face interne avec de la cervelle de bison ou d'élan ; après quoi, il restait à la fouler convenablement avec un ciseau en os et à la fumer, c'est-à-dire à l'introduire dans une petite tente en peau recouvrant un feu de bois pourri allumé dans un trou, et donnant beaucoup de fumée. Au bout de trois ou quatre jours, le tannage (sasu t^n) était achevé et la peau, à la fois souple, forte et douce, pouvait impunément être exposée à la pluîe (1). Avec ces peaux et des aiguilles en os, les femmes fabriquaient les vêtements ; puis elles les ornaient de dessins brodés ou peints. C'était aussi la femme peau-rouge, qui construisait et dressait le wigwam, sans doute parce qu'il était ordinairement recouvert en peaux. Dans l'opinion des Peaux-rouges, les hommes ne pouvaient participer à ces travaux sans se déshonorer (2).
Au nord de l'habitat peau-rouge, la poterie était inconnue ou inusitée ; pour contenir les liquides on se servait soit de vases en bois, soit de paniers tressés ; les Schoshonies et leurs voisins en étaient encore aux paniers-marmites, c'est-à-dire à des paniers d'osier recouverts de peaux de buffle. Pour y cuire les aliments, on les plaçait dans un trou creusé ; puis on les remplissait d'eau, dans laquelle on jetait des pierres rougies au feu. Par ce procédé d'ailleurs assez répandu on obtenait de l'eau bouillante, dans laquelle on pouvait cuire la viande, etc.
Les tribus plus méridionales connaissaient l'art du potier et leurs femmes savaient façonner sans tour et cuire ensuite des plats, des marmites (3).
Les femmes des Natchez, très habiles céramistes, fabriquaient avec une terre rougeâlre toutes sortes d ustensiles,
(1) Gallin. Loc. cit,, 55. — Doinenech. Loc. cit. y 467.
(2) Domenech . Loc. cit . , 404 .
(3) Doraenech. Loc. cit., i()3.
L EVOLUTION DU GOMMERGIi:
qu'elles couvraient de dessins linéaires, dont certains ont fort excité la curiosité des archéologues. En outre, elles confectionnaient de jolis ouvrages en plumes, ce qui, en Amérique, est un art tout méridional (1). Les Navajos se servaient aussi de plumes pour orner leurs peaux (2). Dans le Nouveau-Mexique, lart du tissage est généralement connu et, sur les rives du Gilo et du Colorado, des peuplades indiennes façonnent avec de la laine, du iSl et du coton, des étoffes légères et solides, servant à faire des vêtements et des couvertures. Les Zunis des Pueblos surtout sont très habiles dans cette industrie (3).
Dans tous ces travaux sauvages, il n'y a guère d'éléments pour un commerce de quelque importance ; pourtant certaines bandes apaches s'étaient spécialisées dans rindustrie ; elles fabriquaient exclusivement de la poterie et des peaux, qu'elles troquaient ensuite avec les tribus agricoles contre le grain nécessaire à leur existence (4). Mais c'est surtout en subissant l'influence des marchands d'origine européenne que les Indiens sont devenus d'actifs commerçants, ce qui même n a pas peu contribué à leur rapide destruction. .
Gomme en Polynésie, comme en Afrique, ce fut par des menus échanges avec les blancs que se fit l'éducation commerciale des Peaux- Rouges. Lahontan rapporte, que, durant son voyage au Canada, il se procurait à profusion des cerfs, des chevreuils, des dindons, des oies, des canards, des pois, des fèves, etc., en donnant aux sauvages des couteaux, des ciseaux, des briquets, des hameçons, du tabac, de lapoudro, des balles, des sabres. En examinant la tête d'une aiguille européenne, un chef des Outaganis « se récriait
fl) Domenech. Loc. cit., 463-4G4.
(2) BancroH. Native Slates, etc., t. I. 504.
(3} Domenech. Loc. cit., 4G5.
('0 Bancroft. Loc cit.
LE COMMERCE DANS l' AMÉRIQUE SAUVAGE 177
d'admiration » (d) ; rien qu'en voyant les blancs se servir d'une hache en fer, les indigènes tombaient dans un profond étonnement (2). »
Bientôt les flottilles de pirogues indiennes vinrent à Montréal avec leurs porteurs esclaves pour échanger leurs pelleteries^ dont les blancs étaient avides, contre des fusils, de la poudre, du plomb, divers outils. Ils apportaient en retour des peaux d'élan, de caribou, de renard, de martre, surtout de castor (3). On interdisait aux colons de leur vendre de Teau-de-vie, qu'ils préféraient à tout.
A l'exemple des Européens, ils établirent bientôt sur la route du Mississipi une sorte de comptoir, où ils faisaient avec les voyageurs, les coureurs des bois, un assez gros commerce de pelleteries et de maïs. Selon la coutume indienne, ils venaient en dansant au devant des voyageurs de quelque importance (4). Bien vite le commerce des pelleteries se ût sur une échelle de plus en plus avantageuse pour les Européens. Au Canada français, on dut même réglementer la traite, créer ce qu'on appela « des congés », c'est-àdire des licences de commercer, en nombre limité, que Ton distribuait, comme nos bureaux de tabac, aux veuves, aux orphelins. Les bénéficiaires étaient incapables d'en tirer A\n rectement parti, mais, moyennant finance, ils les rétrocédaient à ce qu'on appelait « des traiteurs » (3). Plus tard la grande Compagnie d'Hudson monopolisa la plus grosse part de ce commerce, en échelonnant des postes depuis le Labrador jusqu'à la Colombie. A ces comptoirs les sauvages apportaient leurs fourrurespour recevoir en échange de* la quincaillerie, de la mercerie, des draps, des habits, etc. Dans ce commerce d'échange la peau de castor était deve-
(1) Voy. de Lahontan. I. 50. — Suite du voyage, 28-'a1-42.
(2) Ibid., 43.
(3) Ibid., t. I. 71-77-82.
(4) Ibid. Suite du voyage. 3.
(5) Charlevoix. i/^^5^ de la Nouvelle France., t.V. 129 (Voyage).
nue l'unité de mesure, la monnaie.On l'appelait « la plue >> et elle était estimée quatre ou ciuq francs. Les peaux de renard noir valaient six plues ^ la pièce ; celles des renards ai^entés, cinq plues ; celles des martres, d'une à cinq plueSi etc., (1). Enorme fut dès lors la destruction des animaux ; car d'autres compagnies concurrentes se fondaient. En 1849, la seule ville de Saint-Louis, reçut, pour une grande Compagnie américaine, cent dix mille peaux de buffle, de cerf, de chevreuil, etc., et vingt-cinq mille langues salées de bison (2). On sait que le bison, dont les immenses troupeaux traversaient sans cesse la prairie américaine, est maintenant représenté par quelques centaines d'individus conservés précieusement^ comme des animaux rares. En somme l'espèce est menacée d'extinction à bref délai.
Les troupeaux de chevaux sauvages ont, en partie, remplacé les bisons et sont aussi devenus articles de commerce. Dans la(;iolombie inférieure, une famille est pauvre, quand chacun de ses membres n'a pas au moins un cheval pour porter ce qu'il possède et les articles de son commerce (3). Ces derniers objets sont des peaux, des outils, des coquillages, des bijoux sauvages, que les indigènes troquent entre eux dans une grande foire d'été. Quelques-uns même sont devenustellement commerçants qu'ils parcourent le littoral de leur pays, allant de tribu en tribu pour faire des échanges (4). De même les tribus sauvages du Mexique font aujourd'hui entre elles un commerce assez considérable en poterie, peaux, objets en fibres d'aloès, fruits, plumes, végétaux, poisson ; tout cela est porté à de grandes distances dans des paniers d'osier (3).
D'ailleurs l'industrie de ces tribus mexicaines est fort su-
(1) H. Faraud. Dix-huit ans chez les sauvages, 6^'
(2) Donienech. Loc. cit., 456.
;3) Bancroft. Native RaceSy etc., t. 1. 272. (4) Ibid.,i. I. 272.
• (5) Ibid.,i. I. 631.