LE COMMERCE DANS L AMÉRIQUE CEISTRALE
etc. (I). Mais les Tollèques, ces anciens habitants du Mexique, commerçaient pacifiquement ; les Aztèques au contraire entendirent tout autrement les choses et firent de leurs marchands les auxiliaires de leurs soldats.
Ces marchands aztèques étaient, comme les artisans et artistes de leur pays, organisés en corporation, et la leur était riche et puissante. Comme les autres, elle avait aussi ses dieux spéciaux, dont l'un s'appelait le « Seigneur au nez aquilin » (2), dénomination à retenir ; car elle ne convient guère à un dieu de race mongolique.
A l'exemple de toutes les corporations mexicaines, celle des marchands avait aussi ses fêtes atroces avec sacrifices d'esclaves et festins de cannibales. Un riche marchand aztèque tenait beaucoup à ne pas mourir sans avoir donné une de ces grandes fêtes à ses amis et parents, aux gens de sa classe (3). Le rôle des marchands mexicains est bien caractérisé par leur vénération pour le dieu delà guerre, Uitzilopochtli, sous l'invocation duquel ils célébraient des réjouissances consistant surtout en immolations d'esclaves, dont la chair était ensuite mangée avec du maïs (4).
Le centre commercial de TAnahuac était Tlatelulco, localité tout proche de Mexico ; c'était une sorte de capitale du commerce et le siège delà grande Compagnie des marchands. Certains de ces négociants mexicains portaient le titre de prince et appartenaient à l'aristocratie . Les membres de la Compagnie des marchands jouissaient d'importants privilèges : Texemption du service militaire, l'usage de tribunaux à eux, même des lois particulières avec le droit d'en punir la violation par des personnes étrangères à leur corporation (5).
Cette puissante corporation commerciale de Tlatelulco en-
<1) Bancroft. Native States, etc., II, 379.
(2) Bancroft. Loc. cit., t. II, 389.
(3) Bancroft. Loc. cit., II, 392-393.
(4) Sahagun. Nouvelle-Espagne, Liv. IX. 572-583.
(5) Bancroft. Loç. cit., II, 380-381.
LETOUHNEAU
2i0 l'évolution nr commerce
treprenait de lointaines expéditions même en pays étranger. Le roi le lui ordonnait même parfois dans un but politique. Avant le départ, on offrait un grand banquet aux vieux marchands de la ville, qui donnaient aux voyageurs des renseignements sur les pays à traverser, leur indiquaient les routes à suivre (1), les marchandises à emporter; ils leurs confiaient même en commission une pacotille, en se réservant une part dans les bénéfices. On voyageait en caravane et sous la conduite d'un chef élu. Comme on le fait encore aujourd'hui dans l'Afrique centrale, les marchandises étaient réparties en ballots de poids convenable pour un homme ; car il n'y avait pas de bêtes de somme au Mexique (2). On s'avançait en nombre, en armes, avec des provisions et en mesure de combattre au besoin (3;. Ces marchands voyageurs variaient leur allure suivant que le pays à traverser était ami ou ennemi, suivant qu'ils y pénétraient ouvertement pour commercer ou en espions pour le service du roi. Dans le premier cas, aussitôt arrivés, les marchands offraient de la part de leur souverain aux chefs du pays ou de la province, les manias^ les jupes, les précieuses chemises de femme qui leur avaient été confiées à cet effet ; puis ils faisaient aux personnages de quelque importance une distribution du même genre et recevaient en retour des ouvrages en plumes pour leur maître et seigneur (4). Enfin, dûment autorisés, les voyageurs débalUient et mettaient en vente leurs marchandises, ordinairement de peu de volume et de grande valeur : c'était des joyaux, des couronnes d'or, des vases en or destinés à recevoir le fuseau des dames, pendant qu elles filaient, des pendants d'oreilles en or ou en cristal pour les mêmes acheteuses ; }»our le vulgaire, des
(1) Bancroft. Ibid., î^86.
d) Sahagun. Loc. cit., 557.
(8) Prescott. Conquest of Peni, I, 147-149.
(4> Sahagun. Loc. cit., 558.
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pendants d'oreilles en pierre noire ou en cuivre poli,des couteaux pour couper les cheveux, des lancettes pour saigner, des grelots, de la cochenille, des pierres à feu. Mais, par surcroît, les caravaniers ne dédaignaient pas le commerce des esclaves des deux sexes, que d'ailleurs ils pouvaient utiliser en route comme porteurs (1). S'agissait-il de traverser un pays hostile ? alors on voyageait la nuit, ou bien on se glissait dans la contrée dangereuse en revêtant le costume des indigènes, en imitant leurs manières et en parlant leur langage (2). 4u cours de ces aventureuses expéditions, les marchands s'habillaient parfois de haillons, affectaient une grande pauvreté (3), essayaient de se faire passer pour de simples commis-voyageurs : « Ce que j'apporte ne m'appartient nullement, c'est la propriété de mes pères et mères, les marchands, etc. » (Sahagun. IX, 364)
Si par malheur il arrivait aux marchands espions d'être reconnus par la population, au milieu de laquelle ils avaient frauduleusement pénétré, ils étaient immédiatement mis à mort ; mais alors le souverain aztèque prenait fait et cause pour ses gens et déclarait la guerre à leurs meurtriers (4). De retour à Mexico, les voyageurs rentraient de nuit dans leursmaisons ; puis ils faisaient leurs rapports aux principaux de leur corporation, qui en rendaient compte au roi (5). Un marchand mourait-il en route, son corps préparé et paré, plaqué de papiers mystiques, dedevises peintes, était mis dans une cage et fixé à un arbre sur lesommet d'une montagne. S'il était tué en combattant, un image, un double en bois, analogue à celui usité dans l'Egypte ancienne, recevait à sa place les honneurs funèbres (G).
(1) Sahagun. Loc. cit. y 559-560.
(2) Bancroft. Loc, cit., II, 386.
(3) Bancroft. Loc. cit., II. 386-387.
(4) Sahagun. Loc. cit., Liv. IX. 562.
(5) /6zd.,561.
(6) Bancroft. Loc. cit., II, 391.
Après un heureux retour, on avait soin d'inviter modestement ses relations « à venir prendre un petit chocolat dans ^a pauvre maison, » mais le petit chocolat était toujours un somptueux banquet (1). Dans ces festins, où Ton s'enivrait trop souvent, les chants, les danses (areyto) accompagnaient la bonne chère ; on y sifflait aussi, mais en metUmt dans la bouche le petit doigt recourbé (2) à la manière des €uanches canariens ; c'est môme à cause de cette coïncidence, que je signale en passant ce petit détail.
Par ces pratiques, les marchands devenaient vite des voyageurs très expérimentés et ceux des Xicalanco purent donner à Cortez des cartes assez exactes du pays jusqu'à risthme(3). C'était des guerriers autant que des marchands ; -ceux de Tlatelulco avaientconquis des provinces et soutenu des sièges : « Nous sommes, dirent-ils un jour au roi dans une réception solennelle, nous sommes en réalité des soldats masqués » (4). Aussi le monarque consultait-il souvent les marchands et il en avait toujours quelques-uns auprès de son auguste personne ; il leur donnait même des petits noms affectueux, comme « oncle» ou « cousin » (5).
Mais ce commerce guerrier dans les pays lointains n'emp^^chait nullement un commerce intérieur, plus pacifique. Au Mexique, il se tenait de nombreux marchés, mais les plus importants de beaucoup étaient ceux de Tlatelulco, métropole des marchands. Là siégeaient les chefs des marchands, qui y jugeaient au besoin les leurs et pouvaient mt^me prononcer des peines capitales. Toujours ces chefs étaient au mieux avec les gouverneurs royaux de la ville (G).
(1) Bancroft. Loc.cit., 391.
(2, Sahagiin. Loc. cit. y IX, 5^)8.
(8; Bancroft. Loc. cit., t. II, 388.
(i) Sahagiin. Loc. cit. ,\., IX. 5't9-530.
(5; Prer.cott. Conquest of Peru, ï, 147-149.
(tj) Sabagun. Loc. cit,, IX, 502.
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Le marché de Tlatelulco se tenait sur une place entourée de portiques, sous lesquels les marchandises étaient étalées. On y vendait des vêtements simples ou brodés, des pierres précieuses, des ornements en métal, en plumes ou en pierre, des mentonnières, des bagues et des grains en or^ des ouvrages en plumes, puis du cacao, de la cochenille, du bois, du charbon, des peaux tannées, des meubles, des matériaux pour bâtir, des boissons variées, des poteries très diverses, etc . Cortez trouva ce marché deux fois plus grand que celui de Salamanque (1) ; il pouvait, dit-il, contenir 60,000 personnes. Ceux de la cité de Mexico, plus vastes encore, donnaient place à 200,000 personnes. La ville de Mexico était d'ailleurs une cité essentiellement commerciale. Une foule de porteurs se tenaient sur ces marchés à la disposition du public ; des milliers de barques y apportaient des. provisions ou en emportaient.
D'une ville à l'autre, les marchandises circulaient à dos d'homme, en ballots recouverts de peaux ou de nattes ou dans des caisses. Chacun de ces colis pesait de 30 à 60,. mêmes de 70 à 80 livres. Dressés dès Tenfance à leur métier, les porteurs s'acquittaient aisément de leur tâche ; ils plaçaient leur fardeau sur leur dos : mais le ballot était toujours maintenu par une bande prenant son point d'appui sur le front de l'homme. Ainsi chargés, les porteurs faisaient de douze à quinze milles par jour (2). Ce mode frontal de portage est encore aujourd'hui en usage dans l'Amérique centrale et on l'a aussi signalé en certains points de l'Afrique tropicale.
Comment s'effectuait ce vaste commerce ? en partie par simple échange, en partie aumoyend'une monnaie spéciale, métallique et consistant en morceaux d'étain ou de cuivre, taillés en forme de tau grec. Mais les Aztèques se servaient
(i) Bancroft. Loc. cit., t. II, 383. — Sahagun. Loc. cit. y IX, 547. (-2) Bancrolt. II, 386.
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aussi de monnaies d'un autre genre, notamment de poudre d'or remplissant des tuyaux de plume bien transparents et surtout do grains de cacao, contenus dans des sacs, qui en renfermaient un nombre donné. Ainsi 8000 grains constituaient ce qu'on appelait un xiqnipilli et, pour les grosses transactions, on avait des sacs de trois xiquipilli. Enfin, pour les menus achats, on employait des petits morceaux de cotonnade, comme en Afrique (1). Au Mexique, les marchandises s'appréciaient toujours à la mesure et au nombre, jamais au poids ; car les Aztèques ne corfnaissaient pas la balance (2), plus arriérés en cela que les Péruviens, que pourtantîls surpassaient si fort en aptitude commerciale. Contrairement à ce qui se passait au Pérou, les ateliers industriels du Mexique travaillaient pour le gain, pour l'exportation.
Après la brutale conquête espagnole, les vainqueurs exploitèrent sans pitié ces mœurs industrielles. Ils parquèrent les artisans indigènes dans des ateliers obscurs, clos comme des prisons et d'où ils sortaient à peine le dimanche pour voir leurs femmes et leurs enfants ; en même temps ils les envoyèrent en foule mourir dans les mines, etc . (3) ; en un mot ils leur firent un sort tellement affreux, que Ton vit des familles entières se pendre pour y échapper. Un Espagnol trouva, dit-on, pour arrêter ces suicides, un ingénieux moyen ; il fît croire aux Indiens, que, lui aussi, allait se pendre comme eux, pour les aller châtier et tourmenter jusque dans Tau delà^ 4), ce qui rendait sans objet leur évasion par la mort.
(l) Hancroft. Loc, cit., t. II, aSO. — Prescott. II, lll-ii7. (t) Prescott. Ibid., 112.
(3) YiwmhohM. Nouvelle-Espagne, i, 1,424-425. T. III, 29'4-295.
(4) (iarcilasso de la Veça. Conquête de la Floride, I, 30-32.
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