‹ L'évolution du commerce dans les diverses races humainesChapitre 76 sur 145 · IV. La monnaie · texte numérisé non relu

IV. La monnaie

On a conservé, en Chine, la tradition d'un âge primitif, où la monnaie en usage se composait de coquillages, sans doute l'équivalent des cauris, que nous avons trouvés en divers pays, peut être ces cauris eux-mêmes. Au reste, les populations barbares ou sauvages, avec qui les Chinois étaient souvent en relation, les devaient ramener forcément aux pratiques ducoramërceprimitif. Avec les Jfmo-^5^. (Province de Koei-tchesu) les Chinois trafiquaient encore par échange direct, au siècle dernier. Ces Miao-tsé livraient aux marchands chinois des arbres, que ceux-ci emportaient par le procédé du flottage en radeaux sur les rivières, après avoir laissé^ à titre d'échange, du bétail, dont les indigènes employaient la peau pour se faire des cuirasses (2). Avec les insulaires d'Hainan (dépendance de la province de Canton),

(1) Abbé Grosier. Loc, ci7,, I, 226.

(2)/6id.,I,233.

les Chinois en étaient encore au commerce par dépôts, mais un peu plus réglementé cependant que le commerce tout à fait primitif. Deux fois par an, les insulaires portaient en un endroit convenu l'or, qu'ils avaient pu recueillir, et des bois précieux. Puis un des leurs allait examiner les toiles et denré es offertes en échange par les marchands delà Chine. De leur côté, ceux-ci donnaient aux principaux des leurs mission de traiter avec les indigènes. Une fois Taccord établi, les Chinois livraient leurs marchandises et les sauvages leur remettaient fidèlement en retour Tor et les bois convenus. Mais, fidèle aux doctrines traditionnelles, un empereur chinois, Kang-hiy ayant appris que ce trafic d'échange faisait passer beaucoup d'or entre les mains des mandarins, interdit sous peine de mort de le continuer (1). Ce commerce par simple troc a sûrement été, en Chine comme ailleurs, le premier de tous ; puis on a imaginé la monnaie de coquillages, enfin la monnaie métallique ; mais cette dernière est toujours restée, en Chine, à Tétat rudimentaire. Aujourd'hui encore, la seule monnaie métallique frappée, ayant une forme et un poids fixes, est, en Chine, ce que les missionnaires appelait jadis le denier^ ce que nous connaissons sous le nom de sapèqtte, une petite pièce de cuivre, analogue aux nôtres, mais percée au centre d'un trou carré, qui permet de Tenfiler (2). Les mines, qui fournissent le métal nécessaire à la frappe des tsien ou sapèques, sont propriété impériale (3) et le gouvernement s'efforce de maintenir autant que possible à chaque sapèque une valeur marchande, réelle, correspondant à sa valeur fiduciaire. En même temps, il est expressément interdit d'employer ou même de vendre les sapèques comme simple matière métallique. D'ailleurs le gouvernement veille à

(i) Abbé r.rosier. Loc. cit., I, 120-121.

(2) fbid., II, 76-78.

(3) Ibid.,l 489. -IT, 7G-78.

ce que le prix du cuivre ne soit ui assez haut pour qu'il y ait bénéfice à fondre la monnaie, ni assez bas pour que Ton songe à en faire de fausse. En outre, il s'efforce de maintenir l'équilibre entre la valeur proportionnelle de la monnaie de cuivre et celle de l'argent afin que personne n'hésite à échanger l'une contre lautre. Pour cela, comme l'État est maître des mines, il a soin, suivant les variations du cours marchand, d'effectuer ses paiements tantôt en cuivre, tantôt en argent (l). La monnaie de billon de la Chine, sapeqice des Européens, dehos des Tarlares, tsien des Chinois, pèse seulement sept grammes. Elle aurait élé inventée 2.600 années avant J.-C. Chaque pièce vaut environ un demicentime de notre monnaie et une ligature de mille sapèques équivaut en moyenne à cinq francs (2). En masse, la sapèque constitue une monnaie fort encombrante : mais, dans la pratique et pour les très petits achats, elle est extrêmement commode. Pour une sapèque, on peut acheter une tranche de poire, une noix, une douzaine de fèves frites, un cornet de graines de citrouille ; on peut boire une tasse de thé, fumer une pipe de tabac, etc., (3) ; c'est la monnaie correspondant aux petils besoins d'un peuple, chez qui la richesse est chose rare.

En dehors de la sapèque, il n'existe plus en Chine que des monnaies-marchandises et des monnaies fiduciaires. Les monnaies-marchandises sont des lingots d'or ou d'argent, que l'on divise suivant les besoins du commerce. Pour cela, on les aplatit après les avoir mis au feu et on les coupe en morceaux plus ou moins gros, qu'il faut ensuite peser (4). Pour l'argent, l'unité de poids est le taêly c'est-à-dire Tonce chinoise^ pesant 37 grammes, 796 milligrammes (3). Théo- Ci) Abbé Grosier. Loc. cit., II, 77-79.

(2) E. Simon. Cité chinoise, 121.

(3) Hnc. Empire chinoiSf II, 176.

(4) Lettres édifiantes, t. XI, 273.

(5) E. Simon. Loc. cit , 121.

riquement Tonce se subdivise, suivant le mode décimal, en tsien, fen^ li, ha, sée, elc L'once vaut dix tsien ; le tsien dix feriy elc. La dernière subdivision est le Sun ; mais pra liqueraent on ne descend pas au-dessous de la cinquième, du sée (1).

L'or et Targent sont achetés par les maisons de banque, qui les paient avec des sapèques, 17 à 1800 sapèques pour une once d'argent. L'or a cours de la même manière et circule en lingots, en poudre, en feuilles (2). Mais, en réalité, For, -et l'argent ne sont que des marchandises adoptées comme valeurs-types. Ces métaux précieux sont livrés au commerce par le gouvernement, propriétaire des mines, et ils doivent l'être dans un état de pureté absolue. S'ils contiennent un métal étranger, le surintendant des métaux, ses commis, l'essayeur sont reponsables du déficit d'abord, puis en outre passibles de quarante coups de bambou (3). A titre de simples marchandises, les métaux précieux ont une valeur variable suivant la loi de l'offre et de la demande ; aussi le gouvernement a-t-il bien soin de maintenir autant que possible la fixité des cours en jetant sur le marché tantôt des sapèques, tantôt de l'argent, que fournit le Trésor Impérial (4).

Ce système ou plutôt cette absence de système monétaire en Chine est pratiquement assez incommode ; car sans cesse il faut recourir à la balance ; aussi a-l-on eu de très bonne heure l'idée du papier-monnaie. Il en existait dans l'Empire, un siècle avant l'ère chrétienne ; mais il n'arriva à la perfection qu'en l'année 60o. La dynastie mongole en fit un grand usage (5). L'ambassadeur de Saint-Louis, Rubruquis (Rubrouk) en signale l'existence et la diffusion : « La monnaie ordinaire du Cathay est un papier de coton, sur lequel

(1) Mém. conceni. les Chinois^ t. IV, 308 (Intérêt de Targent).

(2) Hue. Tartane et Thibet, t. I, 175-176.

(3) Code pénal de la Chine (Traduction Staunton), t. I. 234.

(4) Mém. concern, les Chinois, t. IV, 308 (Intérêt de l'argent).

(5) Sinibaldo de Mas. Loc. cit., I, 152-281.

on iraprime des lignes semblables à celle du sceau de Mangou-Khan » (1). Plus explicite, Marco Polo décritun papiermonnaie fait avec Técorce des mûriers. On en tire, dit-il, un papier noir, que Ton coupe en morceaux d'inégale grandeur, en proportion de leur valeur fiducaire. Le plus petit morceau équivalait à environ quatre centimes ; le plus grand valait dix besants d'or, c'est-à-dire 7S francs (2). Tous ces papiers portaient le sceau impérial et avaient cours forcé sous peine de mort. Avec eux, le souverain, conformément aux vues économiques des Empereurs chinois, achetait et même accaparait l'or, l'argent, les pierreries rapportées de rinde par les marchands chinois, et déposait le tout dans le Trésor Impérial, où les particuliers pouvaient s'en procurer à leur tour contre du papier-monnaie. Ces billets de banque étaient-ils usés ? la monnaie, la sèque (zecca)^ comme dit Marco Polo, les remplaçait moyennant un droit de trois pour cent (3) .

L'histoire économique de la Chine nous fait donc assister à une complète évolution de la monnaie et du mode des échanges. Nous y trouvons d'abord le simple troc, même avec des procédés qui rappellent fort le commerce par dépôt, puis les coquillages-monnaie, la monnaie-marchandise, la monnaie-métallique frappée, enfin la monnaie de papier, les billets de banque.

Il ne nous reste plus, pour nous faire une idée suffisante du commerce en Chine, qu'à voir comment se font les prêts et quel est l'intérêt de l'argent prêté.

(4) D'après le texte de L. de Hacker.

(3) Récits de Marco Polo. Loc. cit., 126-128.

(3) Marco Polo. Loc. cit.

Page 1