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des Guanches étaient constamment en guerre; il est donc probable que, pour s'emparer du bien du voisin, de ses chèvres, moutons ou porcs, de ses provisions de viandes boucanées, etc., la razzia était plus en usage que les échanges pacifiques. A l'intérieur des clans et tribus, le commerce devait être bien plus nul encore que dans le grand empire péruvien. Nous pouvons donc sans peine en croire l'ancien chroniqueur, Cadamosto, quand ilnous dit que les Guanches n'avaient ni or, ni argent et ne connaissaient pas de monnaie (1).
Dans certaines îles, il semble bien que la propriété individuelle n'était pas encore instituée ; puisque le vol n'était pas considéré comme un délit. Au contraire, à l'île de Fer, le vol était, nous dit-on, puni, pour la première fois, de la perte d'un œil ; et en cas de récidive de la perle de l'autre (2) ; mais s agissait-il de larcins au préjudice des» individus ou à celui de la communauté, du clan ? Nous l'ignorons. Malheureusement ces derniers survivants de l'âge néolithique ont été à peine étudiés au point de vue sociologique par leurs conquérants. S'ils l'avaient voulu, leur agriculture, leursanimaux domestiques, leur industrie très analogue à celle des néolithiques du continent, leur aurait aisément fourni des objets d'échange au moins dans l'intérieur de chaque île; puisque la navigation leur était peu ou point connue, du moins si l'on s'en rapporte à des témoignages d'ailleurs contradictoires.
Dans le vieux monde occidental, il existait certainement encore, durant les premiers siècles de la Grèce et de Rome, bien d'autres sauvages blancs, comme on peut l'inférer de beaucoup de traits de mœurs recueillis par les écrivains de l'antiquité, mais toujours en passant et sans grand détail.
(1) Sabin Berihelot. Loc, cit., 136.
(2) Verneau. Rapport sur une mission scientifique dans VArchipel canarien, 201.
282 L EVOLUTION DU COMMBRCE
Ainsi Sirabon parle de sauvages corses, vivanl dans les montagnes de Tile, extrêmement farouches, habitant des creux de rocher, étrangers à toute agriculture et pillant les cultivateurs de la plaine (i). 11 est assez probable que ces montagnards appartenaient à la race berbère ; mais nous ne savons rien de précis à leur sujet.
Sur les Berbères d'Afrique, nous sommes mieux renseignés. Mallieureusement les écrivains de l'antiquité nous les ont très insuffisamment décrits, spécialement en ce qui touche à leurs mœurs commerciales. Strabon rapporte que les Lybiens appelés Nomades ou Numides étaient uniquement chasseurs et pasteurs. Longtemps, dit-il, ils dédaignèrent Tagrieulture en s'adonnant surtout à la chasse • mais Strabon ne songe pas que, dans la contrée infestée de bêtes fauves où ils habitaient, lâchasse était nécessaire aux Lybiens pour sauvegarder les troupeaux. Après la chute de Carthage, Massanassès, à qui Rome victorieuse donna les Numides à gouverner, réussit pourtant à en faire des agriculteurs, même d'habiles agriculteurs ; mais Rome continua à encourager leur penchant pour la chasse en l'utilisant pour pourvoir à ses jeux du cirque, à ses thieromachies (2), Pourtant le commerce des Numides ne devait pas se limiter à la vente des animaux féroces ; car ils avaient des pièces de monnaie métalliques, les unes en cuivre, les autres en plomb, à Teffigie de leurs rois, et la monnaie suppose toujours des échanges commerciaux (3) ; enfin ils traversaient volontiers le détroit de Gibraltar afin de fréquenter Vemporiu77i de Calpé près Gibraltar (4). Diodore nous affirme que les Lybiens troglodytes, c'est-à-dire habitant des cavernes.
(1) strabon. Liv. V, ch. II, par. 7.
(2) Strabon. Liv. III, ch. IV, par. 33. — Livre XVII, ch. III, par. XV.
(3) StraboD. Li?. IIÏ, ch. IV, par. 2.
^4) E. Lenormant. La monnaie dans V antiquité, 209.
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étaient tous, comme les Guanches» bien faits et robustes, résultat dû, selon lui, à leur coutume de mettre à mort les infirmes, les gens atteints de maladies incurables, même les vieillards (1). Au temps de la guerre de Jugurtha, les Numides avaient des villes, môme des villes fortes ; mais ils préféraient encore la vie pastorale à la vie agricole ; c'était à regret qu'ils emblavaient leurs terres à pâturages, et leurs troupeaux étaient fort nombreux (2). En somme, c'étaient encore des demi- nomades, passant une partie de leur vie à cheval et guerroyant à la manière des Arabes. Lçs Romains ne commercèrent pas directement avec le Soudan africain ; nous ne savons donc pas^ si les Numides de l'antiquité convoyaient des caravanes, comme le font leurs descendants actuels, les Touareg. Seule, la monture de nos Numides actuels a changé et, vers le commencement de l'ère chrétienne, le chameau a chez eux remplacé le cheval (3). 11 importé cependant de distinguer entre le Touftreg nomade, qu'on peut appeler métaphoriquement le marin du désert, et son congénère des oasis, qui, lui, a renoncé à la vie nomade pour devenir agriculteur et marchand, surtout marchand. Les uns et les autres d'ailleurs s'entendent et s'enlraident ; ainsi le commerce, qui enrichit les marchands dln-Sâlah, serait impossible, si les nomades Ahaggàr ne proté geaient pas les caravanes ; et les Ahaggâr risqueraient de mourir de faim, si les gens d'In-Sâhah ne les approvisionnaient des aliments nécessaires (4). A Ghadamès, quand un chef nomade tombe dans le besoin, la corporation des marchands Tinvite à venir à la ville et l'y entretient par un calcul de générosité bien entendue (5). Chaque
(1) Diodore. Liv. III, par. XXXII.
(2) Salluste. Jugurtha. XG.
(3) Peschel. Races of Man., p. 472.
(-4) H. Duveyrier. Touareg du Nord, 297. (5) Ibid., 2G<>.
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maison même de Ghadamès a, parmi les Touareg, son protecteur particulier, qu'elle choie avec sollicitude, dont elle va jusqu'à prévenir les désirs (1). C'est que, pour ces Touareg sédentaires, le commerce est la grande affaire de la vie. Leur agriculture, leur horticulture plutôt, est abandonnée à des colons (Khammâs), auxquels ils laissent seulement le cinquième des produits ; mais, &eul, le commerce peut enrichir les maîtres (2). Ces marchands de Ghadamès sont habiles, entreprenants ; presque tout le commerce entre le littoral méditerranéen et l'Afrique centrale est entre leurs mains (3) et ils ont des succursales à Kano^ Ratséna, Tombouktou, Rhât, In-Salah, Tri^ poli, Tunis (4). C'est à un marchand de Ghadamès que Barth, se trouvant à court d'argent à Kano, emprunta la somme qui lui était nécessaire pour quatre mois, mais au taux exhorbitant de 100 °/°. Le prêteur affirmait, que, simplement en achetant deTivoire et sans courir aucune chance de perte, il aurait aisément réalisé un gain identique (5). Tout en étant des entrepôts, ces oasis sahariennes sont aussi des petits centres industriels et des marchés. A Rhâl, on fabrique des ouvrages en peaux, des vases en bois, des étuis pour les armes (6). A Ghadamès, il y a des tailleurs, des tisserands, des cordonniers, des tanneurs, des forgerons, des menuisiers, des maçons, dont la profession est ordinairement héréditaire de père en fils. Tous les ans, il se tient à Rhàt un grand marché, où des caravanes du nord et du midi apportent des marchandises (7). A Ghadamès^
(1) Duveyrier. Loc. ci^.,26o.
(2 Ibid^, 2S9.
[S] Ibid,, 258.
(5) /6zcf.,258.
(6) /6/rf., 274.
(7) Barth. Voy , Afrique, t. I, 129.
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se tient aussi, tous les vendredis, un marché, surtout de consommation, où les denrées sont vendues à l'encan (1).
Les convoyeurs Touareg sont toujours prêts à fournir aux marchands le nombre de chameaux, qui leur est nécessaire (2). Dans le sud du Sahara, ils se servent aussi concurremment de bœufs à bosse, de zébus plus grands et plus robustes que ceux de Tlnde (3) ; mais, dans cette région, on commence déjà à voyager non plus en grandes caravanes mais en petits groupes isolés (4). Ailleurs les caravanes importantes partent à époques fixes, une ou deux fois par an ; elles transportent à travers le désert toute sorte de marchandises, mais surtout du sel. A ïebou, dans la plus aride région du Sahara, il existe tel riche gisement de sel gemme où les Touareg vont charger des centaines, des milliers de chameaux ; puis il s'en vont dans le Soudan agricole troquer leur condimentcontre les blés ou des produits industriels ; à cette fin, ils ne craignent pas d'entreprendre des voyages, qui durent plusieurs mois (5).
Sur les confins méridionaux du désert, aux environs de Tombouctou, par exemple, les Touareg sont relativement sédentaires. Possesseurs de riches troupeaux, ils ne sauraient s'éloigner beaucoup des pâturages, qui bordent le Niger et en fait, ils ne s'en écartent pas de plus d'une centaine de kilomètres ; ils ont même sur le fleuve des pirogues, qui leur servent à exécuter des razzias par eau (6) ; ^ar partout où la chose est possible, ils pillent ou asservissent les populations noires. A Tombouctou, les esclaves ne peuvent même sortir de la ville sans risquer d'être enlevés
(1) Duveyrier. 260.
(2) Barlh. Loc, cit., t. I, iOl.
(8) /6id., 1,291.
',4) /ôid., I, 312.
(5) Barlh. Loc. cit., 1. 1, 278-279.
(6) Le Temps i 8 nov. 189i (Correspondance}.
par les Touareg (1). Parfois ces pillards se réunissent en nombre pouf attaquer les caravanes (2) ; mais le .plus souvent, ils se contentent d'aller à leur rencontre et de les rançonner, en prélevant seulement un dixième de leurs marchandises, afin de ne pas tuer la poule aux œufs d'or (3).
Au nord du désert, sur les frontières sahariennes du Maroc, le même système de pillage méthodique est en usage et les caravanes, qui s'en vont, dans le sud, acheter, pour les revendre au nord, de l'ivoire, des esclaves, de la poudre d'or, doivent au préalable faire de gros présents aux Touareg pour passer sans être dévalisées (4).
Néanmoins ces nomades, si peu respe<;tueux du bien d'autrui, du moins de celui des étrangers, ont au témoignage de tous ceux qui ont pu les pratiquer, certaines qualités morales. D'abord, entre elles, toutes les familles d'une même tribu touareg sont étroitement solidaires et vivent dans la plus étroite union ; elles sont, suivant leur propre expression, « comme la farine, qui passe à travers les divers trous d'un crible, mais tombe tout entière dans le même vase » (5). — Dans leurs longues pérégrinations à travers le désert, quand il arrive aux Touareg de rencontrer un convoi d'esclaves, chacun d'eux leur offre une mesure de dattes (()). D'autre part, la probité des Touareg convoyeurs est extrême. A mi-chemin entre Ghadamès et El-Ouâd, chaque caravane a l'habitude de déposer simplement des provisions pour les reprendre au retour et les autres caravanes n'y touchent jamais. Il n'est pas rare de rencontrer, sur les routes ordinaires des caravanes, des marchandises aban-
(1; Gaillié. Hist. univ. voy. Vol XXIX, 405.
(3; Le Tejnps. Loc. cit.
(4) Lomprière. Voy. empire du May^oc 287.
(5) Barlh. Loc. cit., t. 1, 102.
{6} Ibid., J. 148.
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données en attendant le retour de leurs propriétaires. La charge des chameaux, qui succombent en chemin, est ainsi laissée à la garde de Dieu et on la retrouve intacte même une année après (i). Les Touareg ont donc une moralité spéciale, professionnelle, bornée sans doute, mais solide et sûrement susceptible d'un certain développement ; car elle est psychiqueraent fixée depuis des siècles.