I.A JUSTICE DANS LE DOMAINE ÉCONOMIQUE
dire entre le fait coupable et la peine, entre le fait louable et la récompense. Le commerce juridique réalise ce dernier équilibre de la manière la plus parfaite. Grâce à lui, chaque contractant reçoit en retour l'équivalent de ce qa'il a donné (n" 70). Le salaire (salaire ouvrier, prix de la marchandise) est donc la réalisation de Vidée de ju-dice sur le terrain économique. La fixation de la peine comporte toujours un degré d'arbitraire. Elle est déterminée par une disposition du pouvoir public. La mesure en est toujours variable et incertaine. La fixation de l'équivalent est, au: contraire, le résultat d'une appréciation soigneusement étudiée, et expérimentée sans cesse par tous les intéressés. Le salaire possède la sensibilité du mercure dans le thermomètre, il monte ou descend au moindre changement dans ratmosjjhère économique. C'est dans le commerce juridique, qu'au milieu de nos institutions sociales, l'idée de justice a été le plus parfaitement réalisée, c'est là aussi qu'elle l'a été le plus promptement. Il a trouvé sa forme adéquate dans le salaire, plus tôt que l'État n'a trouvé la sienne dans la peine. C'est encore là que l'idée de justice s'est le plus uniformément réalisée dans le monde. Le droit et la peine changent en passant d'un État dans un autre : les prix et les salaires ne connaissent pas de frontières, bien que certaines institutions positives de l'État (douanes et contributions) mettent obstacle, jusqu'à un certain point, à leur nivellement universel.
L'application de la notion de justice au salaire donne la clef d'un phénomène psychologique particulier : la résistance, même pour celui qui n'est rien moins qu'avare, à vouloir payer une chose au delà de sa valeur, la différence fût-elle d'ailleurs insignifiante. Ce n'est point, comme le croient les esprits étroits, l'avarice qui inspire cette répugnance; elle provient du sentiment du droit, qui résiste à Vidée d'accorder ce qui n'est pas dû. La résistance n'est
pas guidée par un motif économique, c'est un motif moral qui la dicte. Aussi voit-on des gens qui, pour se laver du soupçon d'avarice, et affirmer leur mépris de l'argent, se livrent aussitôt, pour la pose, à de vaines prodigalités. Ils se débattent pour un sou, et gaspillent un louis.
Les trois idées dont je viens de montrer l'application au commerce juridique, sont les problèmes moraux les plus élevés que connaisse l'éthique. Elle les a réalisés avec une perfection que l'État n'a jamais su atteindre. A l'aurore de l'histoire, bien avant que l'État sortît de ses limbes, le commerce avait déjà rempli en partie sa mission. Les États se combattaient encore, que déjà le commerce avait frayé les voies qui devaient unir les peuples, et établi entre ceux-ci l'échange de leurs produits et de leurs idées. Il fut le pionnier du désert, le héraut de la paix, le porte -flambeau de la civilisation.