LA PAIX. SUJÉTION DU VAINCU
marque l'aurore de l'humanité dans l'histoire. Les Romains appellent l'esclave : homo; c'est l'homme, et rien de plus, c'est-à-dire l'animal, la bête de somme. Il n'est pas persona, sujet de droit; le citoyen seul peut prétendre à ce titre. Mais cet homo est l'avant-garde du genre humain dans sa marche vers l'humanité. L'esclavage est la première solution du problème de la coexistence du fort et du faible, du vainqueur et du vaincu.
117. La paix. — Sujétion du vaincu. — Avec le temps, sa forme devient plus douce, et le sort du faible vis-à-vis du puissant est moins cruel. Le vaincu n'est plus esclave; il paie tribut, il se rachète, il est incorporé dans les rangs du vainqueur, avec des droits moindres, d'abord, avec des droits égaux, plus tard. Enfin des traités mettent fin à la lutte : ils règlent les rapports entre les peuples, et le plus faible vit libre. C'est le traité de paix (pacisci = s'accorder, pax, la paix). La paix implique, en faveur de l'adversaire, la reconnaissance du droit d'être libre; on ne traite pas avec l'esclave. Est-ce l'humanité qui détermina le vainqueur à remettre l'épée au fourreau avant que le vaincu fût enchaîné à ses pieds, et à le traiter généreusement? Ce ne fut pas un autre sentiment que celui qui lui avait fait épargner sa vie; c'est-à-dire son intérêt propre. Devant une victoire probable, assurée même, il calcula le prix du triomphe; il mit en balance les chances de la continuation du combat. Il se demanda si payer le haut prix pour obtenir plus, serait plus avantageux pour lui que d'obtenir moins à moins de frais : le bénétice compenserait-il le risque? Un effort y pourra réduire un corps au volume de x pouces; pour le réduire kx — i, une mise en œuvre de y -\- iO sera peut-être nécessaire. Le bénéfice de 1 balance-t-il le coût de l'effort de 10? C'est à ce calcul que se résume toute la stratégie du vainqueur. S'il est assez maître de lui pour substituer une conception intelligente de la situation à la
passion du moment, son intérêt le portera à ne pas pousser l'ennemi vers un effort désespéré, qui entraînera pour lui-même des sacrifices sans rapport avec le but à atteindre. L'excès de la pression amène une réaction violente. La politique seule, en dehors de tout sentiment d'humanité, conseille la modération.
C'est ainsi que l'intérêt seul conduit au droit, qui est la paix. La paix, c'est la fin d'une contestation par l'établissement dun modus vivendi, auquel se soumettent les deux parties en lutte. La force s'impose ainsi à elle-même une limite qu'elle veut respecter, elle se crée une norme qu'elle n'entend pas méconnaître. Cette norme consentie par ellemême, c'est le droit. Qu'elle l'observe, ou non, par la suite, peu importe en présence du fait accompli. Elle peut violer le droit, le considérer comme non avenu; toujours est-il que le droit a été créé, et elle ne peut plus faire qu'il ne soit pas. Elle s'est tracé ainsi sa propre ligne de conduite, et une mesure inconnue auparavant pour la juger elle-même; si elle brise sa propre œuvre, elle n'est plus la force, mais V arbitraire; c'est la force qui se met en lutte avec le droit. Ce n'est pas là une conception imaginaire, mais un fait historique, que chaque traité de paix renouvelle dans le domaine international. Chaque fois, la conclusion de la paix amène le triomphe du droit. Nous venons d'en indiquer la raison. Le droit se substitue à la force, qui, dans son propre intérêt, aspire au repos, et renonce à des avantages ultérieurs hors de proportion avec les sacrifices qu'ils exigent. Cet événement est d'une importance capitale pour la formation du droit dans lÉtat, droit public comme droit privé.
118. Origine du droit dans la force. — A suivre les transformations juridiques chez un peuple jusque dans leurs dernières origines, on aboutira presque toujours à la puissauce du' plus fort dictant le droit au plus faible. L'origine