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ORIGINE DU DROIT DANS LA. FORCE

du droit dans la force, au moyen de cet empire exercé par la force sur elle-même, présente un intérêt historique, et hautement philosophique. C'est une erreur, à mon sens, d'appliquer au passé nos conceptions morales actuelles : il a fallu le travail de plusieurs siècles pour nous les apporter telles que nous les possédons. Il en a fallu autant pour créer notre conception du rapport entre la force et le droit. Nous sommes, certes, forcés de reconnaître que ce rapport de fait, si indéniable à nos yeux, n'a pas toujours existé; mais nous oublions de nous demander, si le rapport, extérieurement différent au temps passé, ne répondait pas à une conception interne différente; nous ne pouvons nous figurer que ce qui nous paraît aujourd'hui indiscutable, évident, ait jamais pu apparaître à l'homme sous un jour différent. On admet bien qu'il n'ait pas toujours entrevu la vérité dans toute sa clarté, mais on pense qu'il en a toujours eu une idée imparfaite, un sentiment obscur, h'idée du droit, croit-on, avait déjà commencé son œuvre, et si nombreux qu'aient pu être les obstacles auxquels elle s'est heurtée dans sa réalisation historique, c'était toujours elle cependant qui poussait l'homme en avant. Le droit n'a pas changé, il a progressé graduellement. L'homme a toujours entrevu l'opposition entre la force et le droit; il a toujours reconnu que la force devait céder devant le droit : son sentiment juridique inné le lui imposait. Et si, dans le cours de l'histoire, le droit a primé la force, c'est en définitive que l'âme humaine a subi l'influence de la toute puissance de l'idée du droit.

Cette conception généralement répandue du développement du droit est fausse. Elle tend à faire application au passé des idées modernes. — L'histoire nous montre un autre tableau. Ce n'est pas à sa valeur morale, à sa majesté, que le droit est redevable de la place qu'il occupe dans la civilisation actuelle. Sa suprématie est le résultat final d'un long développement; elle n'en est pas le début. Au début,

nous ne rencontrons qu'égoïsme pur. Les âges qui se succèdent amènent l'idée morale, le sentiment moral. Nous verrons, en traitant de la moralité (cbap. IX), comment ce dernier a pu procéder de Tégoïsme. Nous avons seulement à démontrer en ce moment que l'égoïsme a pu aboutir au droit sans l'aide de ce sentiment.

Le travail de l'égoïsme consiste à concilier les deux éléments qui forment la notion du droit : la norme et la force. Deux voies lui sont ouvertes à cet effet : la norme aboutissant à la force — la force aboutissant à la norme.

J'exposerai plus tard cette première opération, d'une manière plus détaillée. L'intérêt de tous à l'établissement de l'ordre crée la norme, et la prépondérance des forces de tous sur celles de chacun, assure à la norme établie l'autorité nécessaire pour vaincre la résistance individuelle. Tel est le rapport dans la société du droit privé. La société, c'est la réunion d'être égaux, unis dans un but commun, dont la sauvegarde est assurée contre Tintérôt particulier de l'individu isolé. En droit public, le même rapport est réalisé dans la République. Dans l'un comme dans l'autre cas, la force na pas une existence a priori; la norme apparaît d'abord, la force ne vient qu'en second lieu. Dans l'autre opération, que nous expliquerons plus tard, l'ordre des termes est renversé : la force d'abord, la norme ensuite. Le droit naît de la puissance du plus fort, qui, guidé par son propre intérêt, restreint par la norme sa propre puissance.

C'est par cette double voie que l'égoïsme, sous sa propre impulsion, aboutit au droit. Ce sont, parmi bien d'autres, deux des voies qui conduisent de l'égoïsme à la moralité. Ici, comme ailleurs, l'égoïsme travaille sans le savoir ni le vouloir, à l'établissement de l'ordre moral; il bâtit l'édifice du droit au sein duquel son œuvre s'accomplit, et ce n'est qu'ensuite que l'esprit moral vient y asseoir son

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