‹ L'évolution du droitChapitre 115 sur 233 · ORIGINE DU DROIT DANS LA FORGE · texte numérisé non relu

ORIGINE DU DROIT DANS LA FORGE

empire. Il ne peut rien faire si l'égoïsme ne lui ouvre la voie. L'esprit moral n'apparaît jamais qu'au second rang; au premier, où il s'agit d'établir le gros œuvre, domine partout l'égoïsme — lui seul est capable de l'exécuter.

C'est l'égoïsme, qui, dans le second cas, comme nous l'avons vu, conduit la force au droit. Elle aboutit à celui-ci, non comme à quelque chose qu'elle doit emprunter du dehors au sentiment juridique, non comme à une conception supérieure que le sentiment de sa propre infériorité lui impose; elle l'engendre spontanément, comme sa propre loi. Le droit est la politique de la force. La force reste; elle ne disparaît pas devant le droit; elle conserve sa place, mais elle s'annexe le droit comme élément accessoire : elle devient la force juste. Elle est l'opposé de ce que nous appelons aujourd'hui Vempire du droit, où la force forme l'élément accessoire du droit. Mais, même à cette période du développement du droit, le rapport parfois se renverse, la force entre en conflit avec le droit, et dicte elle-même un droit nouveau; et l'on se trouve en présence des coups d'état du pouvoir public, qui sont des révolutions d'en haut, formant le pendant de celles d'en bas. Dans celles-ci, c'est la force inorganisée, dans celles-là, c'est la force organisée, qui s'insurgent contre le droit existant. La théorie juridique a beau jeu de condamner ces perturbations; ce renversement même du rapport normal devrait nous apprendre à discerner enfin son vrai caractère. Le droit n'est pas le principe supérieur qui régit le monde; il n'est pas un but en soi; il n'est que le moyen de réaliser un but, qui est le maintien de la société humaine. Si la société ne peut se maintenir dans l'état juridique actuel, si le droit ne peut l'y aider, la force vient remédier à la situation. Ce sont les grandes crises de la vie des peuples et des États, où le droit est suspendu, pour les nations comme pour les indi-

vidus. Cette situation, le droit lui-même la consacre pour les individusC^l), comme il l'a consacrée dans maintes constitutions pour l'État lui-même. En temps de crise, les Romains nommaient un dictateur ; les garanties de la liberté civile étaient suspendues, la force militaire prenait la place du droit. Aujourd'hui, les gouvernements proclament l'état de siège, édictent des lois provisoires sans le concours des pouvoirs publics. Ce sont des soupapes de sûreté, au moyen desquelles l'autorité pare aux nécessités du moment sous une apparence juridique. Mais les coups d'état et les révolutions ne se font plus sur le terrain du droit : le droit se contredirait lui-même en les autorisant, et au point de vue juridique, l'anathème est absolu. S'il fallait s'en tenir là, tout serait dit. Mais au dessus du droit, il y a la vie, et lorsque la situation est réellement telle que nous la supposons, lorsque la crise politique place la société devant cette alternative : le respect du droit, ou le maintien de l'existence, il n'y a pas à hésiter : la force doit sacrifier le droit, et sauver l'existence de la nation. Ce sont les faits sauveurs du pouvoir public. A ce moment, son action répand la terreur et l'épouvante, les hommes du droit la stigmatisent comme un attentat contre la sainteté du droit ; mais il ne faut souvent que quelques années, quand le calme est rétabli, pour que le résultat vienne justifier le moyen, et changer les malédictions en actions de grâce. Le jugement sur l'entreprise dépend du succès; ses auteurs, qui ont violé le droit, en appellent au tribunal de l'histoire, et son verdict l'a toujours emporté.

Nous avons ainsi marqué le point où le droit déborde dans

(61) Gode pénal allemand, art. 54 : Il n'y a pas d'acte punissable, même en dehors du cas de légitime défense, si le fait a été commis sous l'empire d'une nécessité non coupable, et ne pouvant être écartée d'une autre manière, de se sauver d'un péril actuel pour le corps ou la vie de l'auteur ou de l'un des siens.

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