ORIGINE DU DROIT DANS LA FORCE
mieux encore, il lave la Providence du reproche d'abandon moral que lui impute cette opinion. L'humanité a dû subir la force, celle-ci seule pouvait atteindre le but alors en vue : briser la révolte de la volonté individuelle, façonner son éducation pour la vie sociale. Elle a eu l'intelligence de son époque, comme nous avons celle de la nôtre. Notre conception actuelle de la force, notre aversion pour elle, auraient paru incompréhensibles à l'homme des temps anciens; il n'y aurait vu que faiblesse et lâcheté; mais s'il n'aurait pu nous comprendre, lui, il est en notre pouvoir, et de notre devoir, de nous rendre compte de sa manière de voir. Il s'en faut que nous ayons cette science; on l'a bien vu par ce qui précède. La conception régnante du droit s'attache trop exclusivement à son contenu idéal, elle a le tort de mettre trop en oubli l'élément réel de l'énergie personnelle. J'ai déjà combattu plus d'une fois ce défaut de jugement('^2).Pour elle, l'idéal du droit est représenté par une horloge marchant son cours réglé, et qu'aucune main ne vient déranger. Il s'en faut de beaucoup, on l'a vu, que la réalité historique réponde à celte image. Le droit a besoin du concours de la force effective. Il en a besoin pour sa réalisation concrète — lorsque les institutions protectrices restent en défaut, l'ayant droit doit combattre avec ses propres forces (légitime défense, cas autorisés de justice privée, guerre). Il en a besoin pour sa formation abstraite — le droit ne se reconnaît pas comme la vérité, il s'établit par la lutte des intérêts, non par la vertu de raisonnements et de déductions,
(62) D'abord à l'occasion de l'histoire du développement du droit romain, dans mon Esprit du D. R., Tome I S 10 (Fondation des droits par l'énergie personnelle) et à d'autres endroits du même ouvrage p. ex. T. II S 29, 40, puis dans ma Lutte pour le droit (Trad. fr. Paris, 1890). C'est au droit romain que je dois, pour ma part, l'intelligence de l'importance et de la légitimité de l'énergie elTective en droit; aucun autre droit ne la montre aussi invinciblement que ce droit du peuple le plus énergique du monde.
mais par l'action et l'énergie du vouloir général. Avec le temps, la force effective peut bien revêtir, de plus en plus, des formes qui s'harmonisent avec l'ordre juridique; mais même dans l'état du droit organisé, il peut se présenter des circonstances où elle se refuse à obéir au droit. Elle agit alors comme force nue, soit du pouvoir public (coup d'état), soit du peuple (révolutions), et elle accomplit alors la même œuvre qu'au début de la formation des sociétés : elle dicte le droit.
Nous allons maintenant suivre la force dans cette édification des assises primordiales de l'ordre social. L'histoire ne nous apprend rien sur ces premières origines; elle ne peut nous servir de guide, et nous nous baserons uniquement sur la notion de finalité. Nous montrerons que les buts de l'existence humaine ne se réalisent que grâce à la force. Nous supposons donc l'homme livré tout d'abord à sa seule énergie personnelle, nous le mettons en présence des buts de son existence individuelle, à mesure que ceux-ci se révèlent. Nous constaterons l'impuissance de la force individuelle non réglée, et nous nous élèverons enfin à la conception de la force organisée sous la forme de l'Etat. Nous remonterons ainsi de l'individu vers l'État et le Droit.
3. La contrainte propulsive du droit — la personne, le patrimoine.
Sommaire : 119. Défense légitime de la personnalité. — 120. Défense légitime du patrimoine.
119. Défense légitime de la personnalité. — Dans la personnalité, se révèle la première application de la force nécessitée par le but de l'existence humaine. Menacé dans son existence, dans son corps, dans sa vie, par une attaque du dehors, l'individu se met en état de défense, il repousse la force par la force (contrainte propulsive). La nature, qui