ORGANISATION SOCIALE DE LA CONTRAINTE
nisation sociale de la contrainte, en un mot l'État. Nous aurions pu nous faciliter la tâche, en nous emparant de suite de l'idée de la contrainte sociale réalisée dans l'État. Mais il nous fallait démontrer que le droit ne peut accomplir sa mission tant qu'il ne repose pas sur l'État. C'est dans l'État seulement que le droit trouve la condition de son existence : la suprématie sur la force. Mais ce n'est qu'cà l'intérieur de l'État, que le droit atteint ce but. A l'extérieur, dans le conflit des États entre eux, la force se dresse devant lui en ennemie aussi puissante qu'avant son apparition historique dans les relations d'individu à individu. Dans cette région, la question du droit devient, en fait, une question de supériorité de forces.
A la question du début : comment la Société accomplitelle sa mission, j'ai répondu au chap. VII : au moyen du salaire d'abord, et j'ai ajouté, au chap. VIII : par la contrainte, ensuite. L'organisation sociale de la contrainte constitue l'avènement de l'État et du Droit. L'État, c'est la Société devenue détentrice de la force réglée et disciplinée de la contrainte. Le Droit est l'ensemble des principes qui forment cette discipline. Cette formule ne donne pas l'essence toute entière du droit. Je l'ai constaté, en montrant comment, dans le cours de son développement, l'État adopte sans cesse des buts nouveaux et qui lui étaient étrangers auparavant. Mais si divers et si nombreux que soient les buts que l'État s'est chargé, et se chargera encore, de réaliser, il en est un qui domine tous les autres, que l'État a toujours eu en vue, auquel même il doit d'être, et qui s'imposera toujours à lui. C'est le but juridique : former le droit, assurer son empire, cette mission de l'État met tout le reste de son œuvre à l'arrière plan. Ses diverses autres tâches ne surgissent que lorsque celle-ci est accomplie, et il ne peut les entreprendre qu'alors. L'administration du droit est la fonction primordiale de l'État.
Ceci nous ramène au rapport existant entre l'État et la Société. Je crois ne pouvoir mieux l'exprimer qu'en ces termes : l'État, c'est la Société qui use de son pouvoir de contrainte; pour exercer ce pouvoir, elle prend la forme de l'État. L'État est donc la forme de l'exercice réglé et assuré de la force de contrainte sociale, bref : c'est l organisation de la contrainte sociale. A première vue, il semble résulter de là que l'État et la Société doivent se confondre, et de même que celle-ci embrasse l'humanité entière, l'État devrait aussi régir l'univers entier. Mais son empire est plus restreint. La Société est universelle. Le territoire circonscrit géographiquement l'action de l'État ; sa souveraineté ne passe pas la frontière.
L'établissement de la contrainte sociale marque le point où l'État et la Société se séparent. L'État cède le pas à la Société qui, elle, ne connaît pas de bornes sur la terre. Mais, comme s'il avait là lintuition d'une espèce d'infériorité, l'État tend sans cesse à étendre ses limites. L'histoire nous l'apprend : la communauté la plus puissante absorbe toujours la plus faible, et lorsque les plus petites ont disparu pour ne laisser place qu'aux plus grandes, celles-ci se livrent bataille jusqu'à ce qu'à leur tour elles se soient fondues en des États plus puissants. Ainsi, le format de l'État s'accroît toujours; de rin-12 des petites communes de l'antiquité classique, il s'élève à l'in-S", pour atteindre ensuite rin-4'', et finir par l'in-folio. Chaque accroissement raie de la carte autant de communautés auparavant indépendantes. C'est un repi^oche qu'on peut adresser à l'histoire : dans la vie des peuples, elle ne veut pas tolérer Texistence des petits; ceux-ci doivent faire place aux grands, s'ils ne savent pas devenir grands eux-mêmes. Certes, on peut s'apitoyer sur le sort des générations destinées à subir de pareilles catastrophes — mais l'histoire a conscience des revers qu'elle leur inflige; elle soigne pour que le malheur d'une