NÉCESSITÉ DE LA. SUPRÉMATIE DU POUVOIR PUBLIC
public célébrant son triomphe; elle ne cessa que lorsque l'ordre fut rétabli.
Une révolution n'est pas l'anarchie. Gomme celle-ci, elle constitue bien un trouble de l'ordre public, mais ce qui l'en différencie foncièrement, c'est qu'elle en veut, non à l'ordre en général, mais seulement à l'ordre des choses existant. Si elle réussit, c'est une révolution; si elle échoue, c'est une révolte, une insurrection. Le succès, c'est la condamnation du pouvoir public, la défaite, c'est la condamnation du mouvement lui-même.
Ces explications ont établi la nécessité de la suprématie de la puissance publique dans l'État. Mais elles ne découvrent pas comment cette suprématie s'établit. C'est ce que nous allons tâcher maintenant d'élucider. A première vue, il paraîtrait qu'il suffît d'invoquer le principe énoncé ci-dessus : que le pouvoir de la généralité est plus puissant que le pouvoir de l'individu. C'est sur ce principe que s'appuie, dans les réunions d'associés, la garantie de l'intérêt commun placé en regard de l'intérêt individuel. Dans l'État, même opposition des intérêts et des forces qui les servent : le but de l'État, d'un côté (ce sont les intérêts de la généralité), et pour sa défense, le pouvoir public (la puissance de tous); de l'autre côté, l'intérêt particulier trouvant son appui dans la force privée. Mais la logique de cette opposition entre la puissance de tous et la force individuelle, n'est juste que lorsque c'est un individu ou une minorité qui fait échec a la puissance de tous; elle ne l'est plus lorsque c'est une majorité qui se dresse à rencontre de la puissance publique. Dans ce dernier cas, en effet, si le nombre seul décidait du pouvoir dans l'État, la suprématie serait nécessairement de son côté, et le pouvoir public serait à jamais impuissant devant toute majorité. Mais l'expérience de tous les temps nous apprend que le pouvoir public peut avoir raison de l'opposition de toute une population. Le nombre seul, donc.
n'est pas tout, sinon la force de l'État devrait toujours résider dans la majorité du moment, et le pouvoir public serait dans un état de perpétuelle indécision. Grâce à Dieu, il n'en est pas ainsi. Deux autres facteurs assurent la stabilité de la puissance de l'État contre les vicissitudes du nombre; ce sont : l'organisation de la force entre les mains du pouvoir public, et la puissance morale de l'idée d'État.
143. Organisation de la force entre les mains du pouvoir public. — Le pouvoir public, dans son essence, n'est autre chose qu'un quantum de la puissance physique, intellectuelle, économique, de la généralité, mise au service de certains buts sociaux. Pas n'est besoin de dire que cette puissance est toujours moindre que celle qui réside dans la masse. Quantitativement donc, le détenteur naturel de la force, le peuple, est toujours supérieur au détenteur conventionnel, l'État. Mais le rapport est essentiellement renversé par ce fait, que la force ne réside qu'en substance dans le peuple, tandis que dans l'État elle est organisée. La supériorité de l'homme prêt au combat, armé seulement d'un glaive, mais celui-ci bien affilé, sur l'adversaire qui a des armes nombreuses, mais émoussées ou dispersées, et dont il ignore le maniement, donne l'image de la suprématie de la force organisée de l'État sur la force brute des masses.
Le rôle de l'État se trouve ainsi tracé de lui-même : il consiste à organiser ses forces d'une manière aussi parfaite : que possible, et h empêcher une organisation menaçante de ' la force populaire. Cette faculté d'organisation, qui est l'art de l'État, a sa technique comme tout autre art, et comporte même de la virtuosité, selon que l'État a plus ou moins perfectionné la technique de son art. Cette technique a cependant en dessus d'elle le but auquel elle doit servir. Rien ne saurait mieux mettre sa valeur en relief, que