RAPPORT ENTRE LA JUSTICE ET l'ÉGALITÉ
de justice se restreint aux pouvoirs chargés de réaliser l'idée de l'égalité en droit : le législateur et le juge. Celle d'arbitraire, au contraire, se rattache à toutes les autorités de l'État, à toute autorité administrative, même au gouvernement. Celui-ci agit arbitrairement, par exemple, lorsqu'il entrave le cours de la justice, mais n'ayant point de part à l'administration de la justice, il ne peut agir justement. Par contre, nous rapportons à Dieu l'idée de justice : celle d'arbitraire est inconciliable avec son essence. Nous avons donc là : arbitraire sans possibilité de justice, ici : justice sans possibilité d'arbitraire; les deux notions ne correspondent pas.
Sommes-nous dans le vrai en cherchant la notion de la justice dans le principe de Végalité en droit? L'égalité estelle chose si élevée qu'elle doive donner la mesure de la plus haute notion du droit, — car telle est bien la justice? Pourquoi le droit doit-il tendre cà établir l'égalité lorsque la nature entière y contredit? Et que vaut l'égalité comme telle? Elle peut être aussi bien l'égalité dans la misère. Le criminel se sentira-t-il consolé pour savoir que la peine qui l'a frappé atteindra tout autre criminel comme lui? L'amour de l'égalité semble plutôt avoir sa source profonde dans les plus honteux replis du cœur humain : la malveillance et l'envie. Que personne ne soit plus heureux que moi, et si je suis misérable, que tous les autres le soient comme moi!
Mais si nous voulons l'égalité en droit, ce n'est point qu'elle soit chose si désirable en soi : elle est loin d'avoir ce prix, et les choses s'arrangent de telle sorte, qu'àcôté de toute égalité du droit surgissent mille inégalités. Nous la voulons parce qu'elle est la condition du bien de la société. Lorsque les charges sont inégalement réparties entre les membres de la communauté, ce n'est pas celui qui est trop grevé qui pâtit seul, toute la société souffre, l'axe social est déplacé, son équilibre détruit, et la lutte pour les rétablir
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est imminente — lutte pleine de menaces pour l'ordre social existant.
Leibnitz découvre l'essence de la justice dans l'idée de la symétrie {relatio quaedam convenientiae), et la compare avec Vegregium opus architectonecticum {^^^) . Mais la symétrie qu'il a en vue, semble viser, moins le but pratique du parfait équilibre social, qu'un certain sentiment esthétique d'une harmonie générale de la société. Mais dans un ordre d'idées qui n'a aucun rapport avec le beau, et ne s'attache qu'à la réalisation de buts pratiques, c'est ce côté pratique, et non le point de vue esthétique, qui seul est décisif; et la poursuite de l'égalité ne peut se justifier que si elle est commandée par la nature de ces buts. Nous devons donc montrer que la société ne peut remplir sa mission qu'à la condition de réaliser l'égalité. La societas romaine va nous répondre.
165. Intérêt pratique de l'égalité: idée de l'équilibre en droit- — Les juristes romains envisagent expressément le principe de l'égalité comme le principe fondamental de la societas, entendant par là, non pas cette égalité extérieure, absolue, mathématique, qui donne à l'un la même part qu'à l'autre, mais une égalité interne, relative, géométrique, mesurant la part de chacun d'après son apport (lo^). Ils ne s'attardaient pas à l'idée de l'égalité abstraite des individus isolés, mais s'attachaient à celle de l'équilibre entre l'apport et les bénéfices. C'est l'idée d'équivalence (p. 91) appliquée à la société. Une société, pour prospérer, doit pouvoir compter sur le dévouement absolu de chacun de ses membres. Pour
(101) J'emprunte la citation (Leibn. Theod., I, S "73) à Stahl, Rechts philos., II, 1, 2e édit., p. 263. La thèse de Stahl lui-même est, à mon avis, tout-à-fait fausse.
(102) L. 6, 78,80prosoc. (17.2). Établir l'égalité en ce sens est la mission du boni viri arbitrium. L. 6 cit. Gela résulte de la nature du bonœ fidei judicium, L. 78.cit,