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INTÉRÊT PRATIQUE DE l'ÉGALITÉ

obtenir ce concours, elle doit le leur payer aussi largement que possible; si elle ne le fait, elle compromet le but de son institution. Le zèle de celui qui se voit lésé se refroidira, son activité se ralentira, la machine aura perdu l'un de ses rouages, et sa marche sera compromise. L'inégalité dans la répartition des avantages sociaux, le préjudice qui en résulte pour l'individu, sont des causes de ruine pour la société elle-même.

C'est donc l'intérêt pratique de l'existence et de la prospérité de la société qui la soumet au principe de l'égalité, et non l'impératif catégorique a priori d'une égalité à imposer à tous les rapports humains. Si l'expérience venait à démontrer que la société aurait avantage à faire prévaloir un système d'inégalité, elle devrait nécessairement l'adopter. Dans la société civile, les choses ne vont pas autrement, tant en ce qui concerne l'espèce d'égalité que la loi doit y introduire, qu'en ce qui regarde son intérêt pratique. Ce qui compte, ici, ce n'est pas l'individu, c'est la société elle-même. A ne considérer que celui-là, on aboutit à une égalité extérieure, mécanique, mettant tout le monde au même niveau, petits et grands, riches et pauvres, enfants et hommes faits, sages et fous, et qui, appliquant un traitement égal aux êtres les plus inégalement constitués, crée en réalité la plus flagrante inégalité (summum jus summa injuria). A pareil régime, la société ne saurait résister ; il constituerait, en fait, la négation des différences qui y apparaissent et doivent y apparaître partout. Le corps humain ne saurait exister si tous ses membres étaient façonnés de même. De même pour le corps social. L'égalité qui doit régner dans son sein ne peut être que relative; il doit y avoir proportion entre la capacité et le service rendu, entre la tâche imposée et les moyens employés pour la mener à bien, entre les mérites et le salaire, entre la faute et la peine. La société a pour devise : suum cuique — suum, en rapport avec la condition particu-

lière de chaque individu. Voilà la base de la notion de la justice vraie. L'égalité qu'elle poursuit est celle de la loi : concordance entre les dispositions de la loi et leurs conditions d'application. Juste, à notre avis, sera la loi qui consacrera cet équilibre, injuste, celle qui le méconnaîtra. Est injuste, la loi qui impose au pauvre les mêmes charges qu'au riche, car elle ne tient pas compte de la différence de capacité; injuste encore, celle qui frappe d'une même peine le délit léger et le crime, car elle oublie que la peine doit être proportionnée à la faute; injuste aussi, celle qui met sur le même pied l'individu responsable, et celui dont la responsabilité est abolie, car elle méconnaît l'élément de faute.

On peut admettre cette théorie, et néanmoins contester l'importance pratique, pour la société, de la justice ainsi entendue. Si l'éthique ne la nie pas, ce n'est pas qu'elle la reconnaisse tacitement; elle n'y songe même pas : elle n'envisage la justice qu'au point de vue moral, elle n'y voit qu'un impératif absolu du sentiment moral, base de tout son système de la moralité en général. Je m'en expliquerai en exposant la théorie de la moralité (chap. IX), dont je chercherai la base dans le bien pratique de la société. La conclusion sera décisive. Mais ici, déjà, nous entendons affirmer le côté pratique de la justice. Nous n'approfondirons pas en ce moment cette question ; elle ne présente qu'un intérêt secondaire pour notre sujet; mais nous voulons éveiller les réflexions du lecteur.

Pour voir clair au sujet du côté pratique de la justice, on n'a qu'à retourner la proposition, et se demander quelle est, dans la société, l'influence des lois injustes sous le rapport politique, économique et moral. Bien vite l'on constatera leurs effets néfastes sous les trois rapports, et non moins promptement l'on reconnaîtra à quel point la force, le bien et la prospérité de la communauté dépendent de la justice.

Je prends un seul exemple, non qu'il ait une importance

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