INTÉRÊT PRATIQUE DE l'ÉGALITÉ
particulière, mais parce qu'il établira mieux le véritable état des choses. J'examine le côté économique de la justice criminelle. Je néglige le côté moral, et me place au seul point de vue utilitaire.
La peine, aux mains de l'État, est une arme à deux tranchants; maniée à contre-temps, elle se retourne contre lui-même, et le blesse en même temps qu'elle blesse le délinquant. En ôtant la vie au criminel, l'État se prive de l'un de ses membres; en l'emprisonnant, elle paralyse en lui une force ouvrière. Il est de la plus haute importance que le droit criminel sache la valeur de la vie et de la force humaines. Si Becgaria, dans son immortel ouvrage : Des délits et des peines (1764), n'avait protesté contre l'excès des pénalités, Adam Smith aurait dû le faire, en traitant des Causes de la richesse nationale (1776). Il aurait démontré que la société, en sacrifiant sans nécessité absolue la vie ou le travail de l'un de ses membres au but pénal, se fait tort, tout aussi bien que le propriétaire qui maltraite son animal et l'estropie. Aux premiers âges du monde, la reconnaissance de la valeur de la vie et de la force humaines fut le premier pas vers l'humanité; leur appréciation amena le vainqueur à faire grâce de la vie à son ennemi prisonnier (n° 116). La même considération peut et doit guider la société dans sa conduite à l'égard de son ennemi intérieur; il est de son propre intérêt bien entendu de peser avec soin les peines qu'elle commine. Pas de prison où la peine pécuniaire suffit; pas de peine de mort, si la prison suffit. La peine pécuniaire frappe le coupable seul, la société n'en souffre aucun dommage; avec la prison et la peine de mort, elle paie elle-même pour le mal qu'elle inflige, et subit une perte personnelle. Tout excès rejaillit sur elle.
Ce qui précède avait pour but de fixer d'une manière plus précise les notions que nous a fait découvrir la défini-
250 GHAP. VIII. MÉGANIQUE SOCIALE.
tion de la norme bilatérale : arbitraire, égalité, justice, et de séparer leur application, quant au législateur, de celle qui les rattache au juge, dont seul nous avons à nous occuper.
166. Subordination de l'État sous la loi. — Nous revenons maintenant à la norme bilatérale. Elle consiste, avonsnous dit, dans la subordination de lÉtat aux lois que luimême a établies. Qu'est-ce que la subordination? Gomment l'État, que sa notion même place au-dessus de tout autre pouvoir, peut-il se subordonner? Ou, si la subordination consiste seulement à restreindre son propre pouvoir, qui fera respecter cette abdication partielle ? Gomment l'État en est-il arrivé à cette conception de s'imposer une restriction à l'usage de son pouvoir? Cette conception est-elle heureuse? Est-elle applicable dans toutes les directions? N'y a-t-il pas une sphère où se justilie entièrement le caractère unilatéralement obligatoire de la loi, et même le commandement purement individuel ?
Ce sont là toutes questions sur lesquelles nous devons nous éclairer. Nous aurons à nous placer aux trois points de vue suivants :