GARANTIES DE LA SUBORDINATION DE l'ÉTAT
Je ne m'étendrai pas plus longuement sur la valeur économique de la sûreté du droit. Reste sa valeur morale.
Elle consiste, d'après moi, dans le développement du caractère national. C'est un phénomène caractéristique que partout où règne le despotisme, il y a défaut de caractères. Toutes les tyrannies du monde, durant des milliers d'années, n'ont pas fourni autant de caractères que Rome, si peu étendue à son époque la plus glorieuse, au cours d'un siècle. Faut-il en chercher la raison dans le caractère du peuple? Il ne se forme lui-même qu'avec le temps; pourquoi le caractère du peuple de Rome s'est-il développé d'une manière si complètement différente qu'en Turquie ? Il n'y a qu'une seule réponse : c'est que le peuple romain a su de bonne heure conquérir la sûreté du droit. Que l'on n'allègue pas que c'est là tourner dans un cercle vicieux, que c'est faire du droit la condition du caractère du peuple, et de celui-ci la condition du droit. Ici, comme dans l'art, il y a réciprocité d'action (p. 252); le peuple fait l'art, mais à son tour, l'art fait le peuple ; le peuple fait le droit, et à son tour aussi le droit fait le peuple.
Là où manque la garantie objective du droit, le sentiment subjectif de sa sûreté fait défaut, et l'absence de celuici fait obstacle au développement du caractère. Ce qui constitue le caractère, c'est le sentiment intime et tenace de la personnalité ; celle-ci ne parvient à se développer que pour autant qu'elle rencontre des circonstances favorables dans le monde extérieur. Les caractères ne peuvent se former là où la morale populaire est de se soumettre, de se plier, de pratiquer une politique de ruse, d'astuce et de basse soumission. Sur un pareil sol, il ne peut naître que des esclaves et des domestiques; et ceux qui lèvent la tête ne sont que des valets déguisés, arrogants et brutaux pour les humbles, lâches et rampants devant les puissants. Pour que leur caractère puisse se développer, les hommes doivent
posséder de bonne heure le sentiment de l'inviolabilité de leur droit. Mais ce sentiment subjectif réclame une garantie extérieure objective dans la société, et celle-là, c'est le droit qui la donne à l'homme. Comme le croyant dans sa foi en la divinité, l'homme du droit a une foi inébranlable dans le droit; l'un et l'autre, non-seulement se reposent sur quelque chose de placé en dehors d'eux, mais ils sentent vivre en eux-mêmes leur Dieu et leur droit, ils en font la base solide de leur existence; Dieu et droit font partie d'eux-mêmes ; nulle puissance au monde ne les leur retranchera, elle ne pourra que les anéantir en eux et avec eux. Là réside la force du croyant et de l'homme du droit. L'angoisse qui étreint l'atome animé, livré à lui-même, disparaît avec le sentiment de cette force qu'il sent en lui et qui le couvre comme un rempart. A sa détresse, a succédé un sentiment d'inébranlable sécurité. Confiance invincible, telle est pour moi l'expression exacte du sentiment qu'inspirent à l'homme le droit et la religion : le droit dans ses rapports avec ses semblables, la religion dans ses rapports avec Dieu.
La sûreté que donnent l'un et l'autre implique aussi une dépendance. Il n'y a là nulle contradiction, car la sûreté n'est pas indépendance — il n'y en a pas pour les hommes — mais dépendance légale. La sûreté est l'envers de la médaille, la dépendance en est le revers. C'est pourquoi je ne puis approuver la définition de Schleiermacher : la religion est le sentimerit de dépendance envei^s Dieu, car elle met en avant ce qui ne mérite que la seconde place. Le mot pourrait être vrai pour cette phase du sentiment religieux qui correspond à celle du despotisme dans l'histoire du droit; alors en effet la dépendance est la caractéristique exacte du rapport; mais il ne convient plus pour désigner la conclusion finale du mouvement. A ce moment, pour la religion comme pour le droit, le sentiment de sûreté triomphe du sentiment de