‹ L'évolution du droitChapitre 174 sur 233 · JURY · texte numérisé non relu

JURY

l'afifranchissement de toute pression gouvernementale faisait le juge idéal, le jury serait une institution parfaite. Mais d'autres liens que ceux du pouvoir menacent l'indépendance du juge. Qu'il cède à des préventions politiques et religieuses, qu'il hésite devant l'opinion publique ou celle de la presse, qu'il soit attentif à la critique ou à la louange de son entourage, qu'il se laisse entraîner par son co-juré, ou qu'il s'incline devant les désirs du gouvernement, où est la différence? Ni dans un cas, ni dans l'autre, il ne peut être question d'indépendance réelle, dans tous, le juge cesse d'être ce qu'il doit être.

La supériorité relative du juge et du juré dépendra donc de la question de savoir lequel jouit de la plus grande somme d'indépendance, et par qui la loi sera le plus sûrement réalisée. La décision à mon avis, ne saurait être douteuse. Soumission à la loi, telle est la première vertu du juge; mais cette soumission exige une éducation préalable, tout comme l'obéissance du soldat. La discipline, pour l'ancien militaire, devient, grâce à la durée du service, une habitude, une seconde nature, à tel point que l'insubordination et l'indiscipline lui sont insupportables. Il en est de même pour le juge, au regard de sa soumission à la loi. Tout exercice continué d'une certaine vertu, produit cet heureux résultat qu'il la rend facile, nécessaire même, au point que l'homme ne la peut oublier, sans avoir conscience de sa propre déchéance. La chose devient plus vraie encore, lorsque cette vertu se trouve être la base de la profession et le devoir de toute une classe. Les habitudes d'une classe, le pouvoir des mœurs qui en résulte, c'est-à-dire la moralité particulière, l'honneur professionnel, la disposition d'esprit qui en est la conséquence, deviennent, dans la classe même, si puissants, si impérieux, qu'aucun de ses membres ne peut leur rompre en visière sans se déconsidérer lui-même ; l'accomplissement du devoir professionnel devient une

question d'honneur, c'est-à-dire, la condition du respect des autres et de l'estime de soi-même. L'esprit de la caste est seul capable de faire naître les qualités nécessaires à la profession qui s'y exerce, et il les développe si bien, qu'avant même d'avoir acquis, par expérience individuelle, la conviction de leur nécessité, le novice qui s'enrôle en est déjà tout imprégné, et se sent pénétré du sentiment de l'honneur professionnel qui lui trace la voie à suivre. Chaque nouvel arrivé reçoit ainsi, sans le vouloir, sans le savoir, sa part d'un trésor d'expériences et de manières de voir particulières, insensiblement accumulées, qu'il conserve et transmet à son tour. C'est la loi de vie non écrite de la classe dans laquelle il s'enrôle, développée sous forme d'esprit de caste.

C'est sur ces deux éléments : sur l'exercice continu d'une vertu érigée en devoir et sur l'influence morale de la tradition que repose la supériorité du juge de carrière sur le juge d'occasion : le juré. Il n'y a pas là qu'une simple supériorité technique, celle de l'homme du métier sur l'amateur, des connaissances plus étendues, d'une habileté plus grande, de l'habitude de juger, mais aussi une pré valence inorale : l'habitude d'obéir à la loi, l'exercice de la force de volonté pour un but déterminé. C'est à la rude école de la discipline militaire, que le soldat, tout d'abord, apprend la subordination; c'est dans l'exercice de la justice que le juge apprend à se soumettre à la loi. L'exercice de la judicature est l'école de la justice. Ce qui fait le juge est la première notion à acquérir : c'est d'obéir strictement à la loi, d'écarter toute considération de personnes, de tenir la balance égale entre le riche et le pauvre, le coquin et l'honnête homme, entre l'usurier et sa victime, de fermer l'oreille aux lamentations du misérable, aux gémissements des parents dont la sentence judiciaire va frapper l'époux et le père. Ce n'est pas le mauvais homme qu'il faut dépouiller, c'est à des instincts

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