JURY
à tous égards, les qualités que le juge ne doit pas avoir. Ignorants du droit, que l'étude seule enseigne; dépourvus du sens de la légalité, que seule donne la profession ; privés du sentiment de la responsabilité, que seule donne la fonction, de l'indépendance du jugement, que seule peut former la pratique,; — dépourvus de toutes ces qualités, ils arrivent à leur banc, partageant déjà, peut-être, l'opinion du public ou celle de la presse ; — faciles à émouvoir, se laissant éblouir par l'art du défenseur, qui sait où appuyer son levier : sur leur cœur, leur humanité, leurs préjugés, leurs intérêts, leur opinion politique; — accessibles, lors du vote, à toute l'influence d'une opinion contraire à la leur, mais présentée avec autorité, et que néanmoins, abandonnés à eux-mêmes, ils eussent repoussée, et rejetant sur elle la responsabilité du résultat, — « au demeurant, les meilleurs fils du monde » , mais pour le dire encore, les gardes civiques de la justice, dont tout un peloton ne vaut pas un seul vrai soldat.
Et l'on trouverait une compensation à toutes ces infériorités dans Vunique élément de leur indépendance vis-à-vis du pouvoir ? On se demande avec stupeur comment une institution aussi défectueuse a pu trouver tant de crédit, et s'implanter partout. Evidemment les raisons ont dû en être impérieuses. Le jury a délivré notre administration de la justice d'une double charge bien pesante jusqu'alors : l'absolutisme d'un côté, la théorie des preuves du moyenâge, d'un autre. 11 fallait, sous l'un et l'autre rapport, rompre décidément avec le passé; l'institution du jury répondait parfaitement à ce double but. A la place du juge de carrière, dépendant du pouvoir public, elle mit, pour la partie de l'administration de la justice où l'ingérence du pouvoir était le plus redoutable, c'est-à-dire la justice criminelle, le juré, sans attache aucune avec ce pouvoir. Elle arrachait ainsi au despotisme son moyen d'oppression le
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plus efficace; à l'incertitude du droit elle faisait succéder sa sûreté, et rendait possible le progrès légal. Archimède avait trouvé le point où appuyer son levier pour soulever le monde; toutes les conquêtes qui caractérisent notre état juridique actuel, à l'intérieur et à l'extérieur, résultent de cet effort. A Vintérieur : le renforcement du sentiment national du droit, — l'abandon de cette soumission hébétée, avec laquelle, au siècle passé, le peuple a laissé commettre contre lui les actes les plus brutaux d'arbitraire souverain, — le droit devenu le palladium respecté et sacré de la société civile, la puissance devant laquelle les plus puissants comme les plus humbles n"ont plus quïi s"incliner, le joyau qui excite tous les courages à le défendre et à le conserver, et que nul pouvoir n'oserait plus entamer. A V extérieur : l'indépendance de la justice assurée vis-à-vis de l'arbitraire du gouvernement, et devenue le dogme constitutionnel qui couvre les fonctions judiciaires (inamovibilité du juge — interdiction de la justice secrète). Le jury opéra la réforme de tout notre état juridique. Il était aux yeux du peuple la question posée aux gouvernements : droit ou arbitraire? Et déjà avant d'exister chez nous, nous apparaissait-il chez d'autres peuples comme un Évangile nouveau, et exerçait-il cette influence lointaine que les institutions juridiques d'une nation exercent sur tout le reste du monde civilisé. ; Le jury représente donc le passage de l'absolutisme à l'état de droit, service inoubliable qui rachète tous les défauts qui l'entachent. Mais, autre chose est le mérite passager d'une institution, autre chose son mérite permanent. Le premier, je l'accorde volontiers au jury; le second, je le lui conteste. Il viendra un temps, j'en suis couvaincu, où le droit, inébranlablement assis, criera aux jurés : le nègre a accompli son œuvre, il peut s'en aller. Car nègre il est, et nègre il restera, malgré tous les efforts de ses partisans pour le blanchir. Il est vrai qu'il faudra