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SUBJECTIVITÉ DES CONDITIONS DE VIE DE LA SOCIÉTÉ

la foi en la légitimité de l'esclavage était encore entière. Le premier état des choses (indifférence de l'État quant à l'enseignement) proclamait, pour ce temps, que l'éducation scolaire n'appartient pas aux conditions de vie de la Société; le deuxième (encouragement de l'Etat), reconnaissait qu'elle était désirable; le troisième (contrainte scolaire), l'admet comme nécessaire. De ces conceptions diverses, quelle est celle qui est juste? Justes, elles l'étaient toutes les quatre, eu égard à chaque époque.

184. Exemple : Les cultes. — Le second exemple est relatif à l'attitude de la législation envers la religion. Lorsque le christianisme parut, l'État païen le poursuivit par le fer et le feu. C'est qu'il voyait en lui un danger pour sa propre existence; il le persécutait, parce qu'il voyait en lui une menace contre une de ses conditions de vie : la religion de l'État. Quelques siècles plus tard, le même État qui, sous peine de mort autrefois, interdisait de professer la foi chrétienne, l'imposa par les moyens les plus cruels. A l'idée qu'il ne pouvait subsister avec elle, s'était substituée la conviction contraire, qu'il ne pouvait plus vivre sans elle. Au cri de : mort aux chrétiens, s'était substitué celui de : mort aux hérétiques ! Les cachots étaient restés ouverts, les bûchers allumés : seules les victimes qu'on y jetait avaient changé. Il fallut des siècles de luttes atroces et sanglantes, avant que le pouvoir public en arrivât à croire que, non seulement l'existence de la Société est compatible avec la liberté de conscience, mais que même elle est impossible sans elle. Laquelle de ces conceptions était la vraie? Toutes, encore une fois, selon leur temps.

185. Subjectivité des conditions de vie de la Société. — Une deuxième objection consiste à dire, qu'il est si peu exact que le droit sert toujours les conditions de vie de la Société, que souvent il est en opposition manifeste avec les vrais intérêts de la Société,

Je le concède volontiers, mais je réponds par la comparaison du médecin : objectivement, on peut souvent en dire autant de ses prescriptions ; mais cela n'empêche pas que subjectivement, elles tendent toujours au but, qui est de préserver la vie. Le médecin peut se tromper dans le choix des remèdes. Le législateur peut errer dans le choix des moyens. Il peut obéir à des préjugés de toute nature, mais dans tous les cas, il croit assurer ou aider l'existence de la Société. A Rome, la loi des XII tables défendait, sous peine de mort, d'attirer, par magie, sur son terrain, les semailles d'autrui (segetem peUicere), de jeter des sorts sur les récoltes (fruges excantare); elle mettait ces faits sur le même rang que le vol nocturne de récoltes, et le déplacement des bornes. Pourquoi cette sévérité? Le paysan romain croyait que ces dangers, réels ou imaginaires, compromettaient la sûreté de sa propriété; et la sécurité de la propriété foncière et agricole constituait pour lui une condition de vie de la Société. On punissait de mort celui qui y portait atteinte.

Il en était de même au moyen-âge à l'égard des sorcières et des magiciens. La Société toute entière tremblait devant le diable, qui passait pour leur allié, et ils lui inspiraient une épouvante plus profonde que les brigands et les meurtriers. L'Eglise s'inspirait en outre du motif religieux, qu'elle puisait dans la mission reçue par elle de protéger le royaume de Dieu contre les entreprises du démon. La Société comme l'Eglise étaient intimement convaincues que les sorcières et les magiciens menaçaient les bases mêmes de leur existence. On a beau leur reprocher d'avoir accepté de pareilles croyances, le fait de les avoir eues n'en subsiste pas moins. Le motif qui armait subjectivement leur bras, était la garantie des conditions de vie de la Société, et c'est en ce sens seulement qu'il faut entendre la notion que j'ai établie; elle n'implique pas qu'une chose est condition objective de vie, elle établit qu'une chose est tenue subjectivement pour telle.

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