‹ L'évolution du droitChapitre 191 sur 233 · CONDITIONS PUREMENT JURIDIQUES · texte numérisé non relu

CONDITIONS PUREMENT JURIDIQUES

de l'ériger en loi. L'intérêt individuel suffit à déterminer le paysan à amener son bétail et son grain au marché, le marchand à mettre ses produits en vente. Seul l'abus, la fraude pratiquée en vue de forcer la hausse des prix, peuvent donner à l'État l'occasion d'intervenir. J'ai établi plus haut la nécessité et la légitimité de cette intervention. Dans cet ordre d'idées, l'accaparement des blés constituait, au temps passé, un vrai danger, que la législation combattait par des peines rigoureuses. Les télégraphes, les chemins de fer, ont fait rayer cette espèce de délit de nos codes. J'y vois la preuve que le motif péremptoire de la loi pénale ne réside pas dans l'immoralité subjective de l'accapareur, mais dans le danger objectif du fait au point de vue de la Société.

192. Conditions purement juridiques. — Les quatre conditions fondamentales d'existence de la Société que nous venons d'analyser : la conservation de soi, la propagation de respèce,le travail, le commerce juridique, sont les conditions juridiques mixtes de la vie sociale. Leur garantie n'a pas pour première assise le droit; elles reposent sur la nature et sur la force des trois mobiles naturels que nous avons cités; le droit n'y supplée qu'exceptionnellement, et à leur défaut. Acelles-là, j'oppose les conditions purement juridiques. Ce sont celles pour lesquelles la Société, dans le but de les assurer, doit exclusivement faire appel au droit. Pour se convaincre de la différence fondamentale existant entre ces deux classes de conditions de l'existence sociale, il suffit d'examiner les commandements qu'elles imposent. La législation n'a que faire de traduire en règles de droit les recommandations suivantes : mangez et buvez — défendez votre vie — multipliez — travaillez — vendez — mais les injonctions : vous ne tuerez pas, vous ne volerez pas, vous acquitterez vos dettes, vous obéirez à l'État, lui paierez ses contributions, vous presterez le service militaire, se reproduisent partout. A la vérité, dans ces derniers commande-

ments, l'État ne prescrit rien qui ne soit exigé par l'intérêt bien entendu de ses membres. Il suffit de les supposer inexistants pour en comprendre la nécessité. Sans eux, nulle sûreté pour la vie ni les biens : ce serait la guerre de tous contre tous. Mais en supposant même qu'aucun principe moral ne guide la Société, qu'elle soit composée de purs égoïstes ou de criminels — tel un bagne — ou de bandits — telle une bande de brigands — on verrait aussitôt l'égoïsme élever la voix, et exiger, entre les associés, l'observation rigoureuse des mêmes principes, à peu près, que l'État impose sous forme de lois, et en réprimer la violation avec autant de rigueur, ou plutôt, avec infiniment plus de dureté et de cruauté que n'en déploie l'État avec son droit pénal (116). L'expérience atteste qne la. justice populaire est plus inexorable que la justice publique; celle là pend simplement le voleur de moutons, surpris; celle-ci se contente de le mettre en prison pour un temps. L'organisation du droit pénal par l'État, est un bienfait pour le criminel autant que pour la Société. Pour lui, la justice est même, de nos jours, trop clémente, et les ménagements qu'elle lui réserve oublient trop souvent les droits de la Société.

Gomment donc se fait-il que l'égoïsme contrevienne à la loi qu'il a pour auxiliaire ? Il n'y songerait pas, s'il devait s'attendre à ce que tout le monde fît de même; mais il compte précisément que cela n'arrivera pas. En dautres termes, il s'aide de la loi, en tant qu'elle restreint l'action des autres,

(116) Une preuve intéressante de ce fait, est fournie par les cas de justice pénale secrète des individus engagés au service militaire, ou embarqués sur les vaisseaux de guerre. Lorsque tous les hommes doivent pâtir pour la faute d'un seul, que l'on ne peut découvrir, ils finissent, en cas de récidive, par le juger eux-mêmes, et leur justice est si efficace qu'il n'y a plus d'autre récidive à craindre; dans les casernes, cela se passe dans Tobscurité des chambrées; sur les vaisseaux de guerre, l'exécution se fait pendant le repas des officiers, sur les canons de l'entre-pont — il arrive toujours que les sous-officiers sont sur le pont; de l'enlre-pont n'arrivent jusqu'à eux que les chants joyeux et bruyants de l'équipage.

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