ÉDUCATION POLITIQUE DES PEUPLES
citoyens, et c'est cette différence qui est cause, qu'au lieu d'apercevoir le rapport d'unité et de communauté qui le lie à eux, il s'imagine une situation toute contraire. Si l'État est moi-même, dit l'individu, à quoi bon me contraindre à lui prester tout ce qu'il réclame de moi? Je veille spontanément à tous mes intérêts, sans qu'il soit besoin de m'y contraindre.
Lorsque le maître impose l'étude à l'enfant, est-ce dans son intérêt ou dans celui de l'enfant? Et cependant l'enfant doit être contraint. Il doit l'être parce qu'il est encore enfant; plus âgé, il accomplirait de son propre mouvement ce dont on lui fait une obligation maintenant. C'est ainsi que l'Etat nous contraint à faire, ce qu'avec l'intelligence des choses nécessaire, nous accomplirions de bonne volonté. Supposez l'État faisant défaut, ou une révolution réduisant le pouvoir public à l'impuissance, et l'on comprendra ce que sont, pour les individus, l'État et la Loi. Les époques de bouleversement, de révolution, d'anarchie, sont des heures d'école où l'histoire donne aux peuples une leçon sur l'État et le Droit. Alors, en un an, en un mois parfois, le citoyen en apprend, sur leur importance, plus long que ne lui en a révélé toute son existence antérieure. L'État et la Loi qu'il injuriait naguère, au jour de détresse, il les invoque; et cet homme qui se riait de nous quand nous lui criions : dans la loi, c'est toi-même que tu protèges et sauvegardes, défendsla, car elle est la condition de ton être — ce même homme, tout-à-coup, nous comprend.
228. Éducation politique des peuples. — C'est de cette intelligence des choses que dépend la maturité politique des peuples. Le peuple qui n'est pas politiquement mûr, c'est l'enfant qui croit qu'il doit apprendre à cause du maître ; arrivé à la maturité, c'est l'adulte qui sait que c'est à luimême que l'étude doit proûter. Au premier, l'État apparaît comme un adversaire ; le second y voit un ami, un allié, un
protecteur; là, le pouvoir public ne rencontre que résistance; ici, il trouve de l'aide; là, le peuple favorise le délinquant contre la police ; ici, il prête son appui à la police contre le malfaiteur. Faut-il, pour réaliser l'éducation politique d'un peuple, que Ihomme du commun puisse faire de la politique? Faut-il que le cordonnier, le tailleur, le gantier, se mêlent de donner des leçons à l'homme d'état mûri par l'expérience? Non : l'éducation politique, à mes yeux, n'est autre chose que l'intelligence exacte des intérêts propres. Mais il y a deux sortes d'intérêts : il y a les intérêts immédiats, ceux là se trouvent à portée, et d'autres moins rapprochés, qu'un œil exercé seul peut découvrir. De même, il y a deux politiques : celle qui plonge dans le lointain, et une autre plus mesquine dans ses vues. Seule, la première, celle qui perçoit les intérêts lointains, mérite le nom de politique dans le sens vrai du mot. L'œil de Ihomme qui a les vues larges, franchit le cercle étroit des intérêts immédiats, qui seuls arrêtent l'attention de l'homme à courtes vues. En ce sens même on peut parler d'une politique de la vie des affaires. C'est celle que pratique l'homme d'affaires prévoyant. Le mauvais homme d'affaires s'arrête à l'avantage du momeut; c'est le joueur d'échecs médiocre qui prend le fou, mais perd la partie. Le beau joueur sacrifie son propre fou et fait échec et mat. Pour exprimer ma pensée en termes plus abstraits : la mauvaise politique des affaires n'a en vue que l'acte isolé et le moment présent; la bonne prévoit tout, et embrasse l'avenir,
Gela est vrai au même titre quand il s'agit de politique sociale appliquée à l'Etat, au Droit, à la Société. Linguistiquement parlant, la politique consiste dans la conception du iroKiriKos, c'est-à-dire de l'homme assagi par la vie en commun {ttôxis), comparé à l'homme des champs qui ne connaît que lui-même, et ne sort pas du cercle étroit de ses intérêts les plus immédiats. Celui-là sait que son bien-être