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l'impératif catégorique de KANT

elle, riiomme ne veut plus pour lui-même, il veut pour autrui. Pour autrui : ces deux mots renferment tout le. nœud de la question. Qui n'y a songé, s'étonnera que pour nous ils soulèvent le problème le plus ardu de la volonté humaine. La chose paraît toute simple, et l'expérience de chaque jour semble la démontrer. Seul l'égoïste, dont l'âme étroite est rebelle à toute idée de sacrifice pour autrui, peut y contredire. Mais l'expérience de chaque jour nous apprend aussi que la pierre tombe ; et autre chose est de voir m\ phénomène se produire, autre chose de s'en rendre compte. La science a mis mille ans à comprendre la chute de la pierre. Le problème de l'action désintéressée pour autrui est aussi malaisé à. résoudre pour le psychologue, que celui de la chute de la pierre pour le naturaliste. Pour mieux dire, la difficulté est plus grande encore. Pour le psychologue, l'abnégation présente un phénomène aussi merveilleux que s'il voyait la mer tout à coup recouvrir les montagnes.

23. L'impératif catégorique de Kant. — Un philosophe moderne (^) voit dans la compassion un fait mystérieux; mais combien ce simple fait de sentir, de souffrir avec autrui, ne reste-t-il pas en arrière, bien loin, de l'abnégation pratique, qui nous fait agir dans l'intérêt des autres à nos propres dépens !

D'autres philosophes n'y ont pas vu la même difficulté. L'un des plus éminents, dans tous les temps, Kant, considère l'abnégation comme chose toute simple. La notion du devoir, poui' lui, implique nécessairement celle de l'abdication

(4) ScHOPEXHAUER. Die beiden Grundproblemen der Elliik, 2^ édit. Leipz. 1860, p. 209, 229. « C'est un phénomène mystérieux dont la raison ne a peut donner un compte immédiat et dont les motifs ne peuvent être. « démêlés par voie d'expérience. C'est le grand mystère de la morale, « son phénomène primordial, et la limite au delà de laquelle la spéculation « métaphysique seule peut encore risquer un pas ». Il fait cet essai d'explication métaphysique, p. 260-275. Je crois, dans la suite, pouvoir arriver au même résultat par une voie plus simple.

34 CHAP. IV. — LE PROBLÈME DE l' ABNÉGATION DE SOI.

absolue de soi-même; l'homme doit accomplir son devoir sans songer à lui-même, c'est-à-dire, non dans un but subjectif (motif), mais dans un but objectif. L'impératif catégorique de Kant, base de toute sa théorie de la morale (5), exige que la volonté s'ébranle sans aucun intérêt personnel, sous l'impulsion exclusive de son principe déterminant, « sans avoir égard à l'etfet attendu » (p. 20). « La volonté se « trouve affranchie de tout mobile qui pourrait résulter « pour elle de l'observation d'une loi, et il ne reste donc que « la légalité universelle des actions en général, pour lui « servir de principe » (p. 22). L'impératif exclut « tout « mélange d'un intérêt quelconque, comme mobile »(p.60)(^'). Le principe de la loi morale ne doit être cherché « ni dans la « morale de l'homme (le subjectif), ni dans les circonstances « au sein desquelles il est placé ici bas (l'objectif). Elle « n'emprunte rien à la connaissance de l'homme, c'est-à-dire « à l'anthropologie » (p. 56).

C'est donc une simple a])straction qui doit pousser l'homme à agir : rien d'autre. Kant proteste même expressément contre ce a fétichisme de moralité » (p. 211) ; « le « sentiment de la compassion et de la sympathie attendrie... € est une charge, même pour les personnes bien pensantes » (p. 257). « La moralité de l'homme se mesure à son respect « de la loi morale » (p. 212). Ce n'est pas un mouvement de comijassionqui doit nous rendre pitoyables aux malheureux, ce n'est pas la douceur de la paix intérieure qui doit nous inspirer la fidélité au devoir; le simple respect de la notion

(5) V. a Gruiidlegung der Melaphijsik (1er Sillen » ot « Die Krilik der practischen Vernunfi ». Les citations dans le texte se rapportent à l'édition des œuvres de Kaxt par Rosexkranz, Tome VIII.

{<]) FiciiTE dans son « System der Siilenlehre n, accentue encore l'idée. V. dans Sciiopeniiauer 1. c. p. 181 un recueil de citations, p. ex : Je ne suis qu'un instrument, un simple outil de la loi morale, et non un but. — On ne doit nourrir le corps, soigner la santé, que dans le seul but d'être un outil solide pour l'avancement du but de la raison.

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