ABSENCE APPARENTE DE L'INTÉRÊT DANS l'ABNÉGATION
absolue de la légalité doit seul nous guider. Et cela pourquoi? Pour que l'impératif catégorique apparaisse dans toute sa majesté et règne seul sur le monde !
Encore s'il en avait le pouvoir (^) ! On ne fait pas avancer un chariot au moyen d'une lecture sur la théorie du mouvement, et l'impératif catégorique suffirait à mettre en branle la volonté humaine? Non ! il l'efïleure sans y imprimer de traces ! Si la volonté était une puissance logique, elle devrait céder à la contrainte de l'idée abstraite; mais elle est un être réel, que de simples déductions logiques n'ébranlent point. Elle ne bouge que sous le coup d'une pression réelle. Pour la volonté humaine, cette pression réelle c'est l'intérêt.
24. Absence apparente de l'intérêt dans l'abnégation. — Les choses se passent-elles autrement quand il s'agit de l'abnégation ? La volonté peut-elle, ici, se mettre en mouvement en l'absence de tout intérêt quelconque? Kant le veut ainsi.
Si je fais des sacrifices dans l'intérêt de mes enfants, de mes amis, dans un but d'utilité générale, je n'en fais pas pourplaire au Shah de Perse, ni pour aider à la construction d'un temple aux Indes. Mon abnégation n'adopte pas aveuglément tout but quelconque : elle exerce une critique, elle distingue entre les divers buts. Pour m'enthousiasmcr en faveur de l'un d'eux, il doit avoir une certaine relation avec mon moi. Le protestant ne contribue pas au denier de S' Pierre, le catholique ne subsidie pas les œuvres protestantes; je ne me dévoue pas pour un étranger comme je le ferais pour un ami.
Dans le langage, on exprime cette relation par les mots : s'intéresser à, prendre part à. Nous ne pourrons examiner
(7) Kant lui-même a si peu confiance à cet égard qu'il avoue (p. 97) : qu'il est impossible à la raison humaine d'expliquer comment la raison pure, sans autres mobiles... pourrait être pratique par elle-même,
36 CHAP. IV. — LE PROBLÈME DE l' ABNÉGATION DE SOI.
que plus tard (chap. XII) en quoi consiste cet intérêt, et quel est son fondement. Pour le moment, nous prenons l'idée telle qu'elle s"est traduite dans les expressions ci-dessus, que chacun comprend.
L'intérêt — « s'intéresser à un but « — est la condition indispensable de toute action humaine. Agir sans intérêt, est un non être, au même titre qu'agir sans but. C'est mie impossibilité psychologiqne (^K Si minime, si éloigné que puisse être l'intérêt, encore faut-il qu'il existe pour que le but puisse exercer son action sur la volonté.
Si l'intérêt est le rapport qui unit le but à l'auteur, et si l'on ne peut concevoir une action sans intérêt, l'acte d'abnégation doit se ranger dans la catégorie de ceux que l'on fait pour soi. Il perdrait ainsi, semble-t-il, tout le caractère dont il s'attribue le mérite, et ceux-là, parmi les moralistes, auraient raison, qui soutiennent que l'égoisme est le seul ressort des actions humaines. Mais c'est trop tôt conclure.
25. I^'intérêt dans labnégation. — Même l'abnégation suppose un intérêt, mais il revêt un tout autre caractère que celui de l'égoïsme. I^a distinction bien nette que la langue a établie est parfaitement juste : elle oppose l'esprit de désintéressement, d'abnégation, à l'esprit égo'ïste, intéressé, personnel.
L'égoiste qui agit pour autrui reste indifférent au résultat obtenu pour le tiers, si bien qu'il préférerait atteindre son but sans lui. Ce résultat n'est pour lui qu'un moyen. Dans l'acte d'abnégation, au contraire, c'est précisément ce résultat qui est voulu par son auteur. Si ce but lui échappe, il s'abstient. On ne se précipite pas au milieu des flammes, dans les flots, pour sauver un être déjà brûlé ou noyé. — La mort de cet être peut conduire au suicide, mais ce n'est plus
(8) ScHOPENHAUER p. 165 : Vouloir sans intérêt, c'est vouloir sans motif : c'est un effet sans cause.