CHAPITRE VI
Sommaire : 39. Utilité de la vie de chacun pour la société. —
40. Vie en société : chacun par les autres et pour les autres. —
41. Durée de l'action exercée sur le monde. — 42. L'hérédité dans l'histoire de la civilisation. — 43. Notoriété du nom, mesure de valeur. — 44. Application aux peuples : la vie sociale est la loi souveraine de la civilisation. — 45. Formes de la réalisation de cette loi. — 46. Actes volontaires et actes contraints. — 47. Notion de la société. — 48. Rapport entre la société et l'État. — Universalité de la société.
39. Utilité de la vie de chacun pour la société- — Toute notre civilisation, toute l'histoire de l'humanité repose sur l'application de l'existence individuelle aux buts de la communauté. Pas de vie humaine qui existe uniquement pour elle-même; toute vie existe en même temps pour le monde; chaque homme, si infime que soit la place qu'il occupe, collabore au but de civilisation de l'humanité. Le plus modeste ouvrier contribue à cette tâche; celui qui ne travaille pas, mais qui parle, concourt encore à cette œuvre, car il conserve vivant le trésor traditionnel du langage et aide à sa propagation. Je ne puis concevoir d'existence humaine, si humble, si vide, si étroite, si misérable, qu'elle ne profite à une autre existence. Parfois même une pareille existence fut une sotirce de bienfaits pour le monde. La hutte du pauvre a souvent renfermé le berceau de l'homme de génie : la femme qui l'a mis au monde, qui l'a nourri de son lait, qui lui a prodigué ses soins, a rendu à l'humanité un service plus
grand que ne lui ont valu bien des rois sur leur trône. L'enfant en apprend souvent plus à l'enfant que parents et maîtres ensemble. Ses jeux avec ses camarades lui valent parfois, pour la vie pratique, un enseignement plus efficace que toutes les « leçons de sagesse et de vertu » . La balle qu'il tente de s'approprier lui donne la première notion pratique de la propriété, et l'impression de honte que lui cause la vue des vices de ses compagnons lui prêche la première morale.
40. Vie en société : Chacun par les autres et pour les autres. — Nul n'existe pour lui seul, pas plus que par lui seul : chacun existe par d'autres et pour d'autres, que ce soit intentionnellement ou non. De même que le corps réfléchit la chaleur qu'il a reçue du dehors, de même l'homme répand autour de lui le fluide intellectuel ou moral qu'il a aspiré dans l'atmosphère de civilisation de la société, La vie est une respiration incessante: aspiration, expiration; cela est vrai de la vie physique comme de la vie intellectuelle. Etre pour un autre, avec réciprocité presque toujours, constitue tout le commerce de la vie humaine. La femme existe pour l'homme, à son tour celui-ci existe pour la femme; les parents existent pour les enfants, et ceux-ci pour ceux-là. Domestiques et maîtres, patrons et apprentis, maîtres et ouvriers, amis et amies, la commune et ses membres, l'Etat et ses citoyens, la société et l'homme privé, peuple et peuple, et chaque peuple et l'humanité — où trouver un rapport dans lequel l'un ne soit pas pour l'autre, et réciproquement? Et sans parler des situations permanentes qui constituent les formes fixes de notre vie, combien de fois l'homme n'agit-il pas par la force seule de sa présence, par son exemple, par sa personnalité, par le mot qu'il prononce I
41. Durée de l'aetion exercée sur le monde. — J'ai beau ouvrir les yeux, je constate partout le même phénomène :