‹ L'évolution du droitChapitre 50 sur 233 · SALAIRE IDÉAL · texte numérisé non relu

SALAIRE IDÉAL

certains services, c'était là un avantage, une vertu (â^er^ = ars), qui décore rhomme libre (ars UberalisJ. La peine qu'il se donne par acquérir ce mérite n'est pas labor, opéra, mais studium, l'objet d'efforts que l'on fait (studere) pour satisfaire sa propre ambition.

Telle était l'antique conception du travail à Rome. L'agriculture, la banque, le haut commerce sont bien vus, toute autre source de gains est honteuse. La force intellectuelle, le talent, le savoir sont des biens dont tout homme dhonneur doit libéralement faire profiter ses concitoyens et l'État. Le fonctionnaire de l'État ne reçoit pas de solde : les magistratures sont des charges purement honorifiques (honores), le service subalterne seul, en tant qu'il n'est pas rempli par les esclaves publics, est payé. La profession des jurisconsultes, si intimement liée à la vie romaine, n'est pas salariée non plus.

Pour l'ancienne Rome, cette conception avait une immense portée sociale. Non pas qu'elle réglât la position sociale de l'individu et la distinction des classes, mais elle donnait une fonction sociale aux services gratuits. Ceux-ci, à Rome, répondaient à des besoins essentiels de la société et de l'État. Pendant des siècles, la société et l'État romains se maintinrent sous l'empire de cette idée que ces services étaient suffisamment assurés sans être rétribués, comme chez nous l'eau à boire : indispensable et cependant gratuite.

57. Salaire idéal. — Quel sentiment inspirait donc le Romain à fournir ainsi ses services pour rien? La bienveillance, l'abandon de soi? Il faudrait connaître bien peu les Romains pour le croire. Non, le Romain ne renonçait pas à tout salaire en retour de ses services, mais ce salaire n'était pas monnaie sonnante. Il consistait en un avantage qui, sur l'homme des classes supérieures, exerçait une séduction aussi puissante que l'argent sur l'homme du peuple :

c'étaient l'honneur, la considération, la popularité, l'influence,le pouvoir. Tel était le prix qu'ambitionnait l'homme en vue, lorsqu'il travaillait pour le peuple, et c'est à cela qu'il ramenait la valeur des magistratures qu'il briguait. Les charges ecclésiastiques, celles du i^ex sacrificulus, des flamines, etc., qui ne donnaient aucun pouvoir, ne le tentaient guère. S'agissait-il à'honores, les gens couraient après les fonctions; ici, les fonctions devaient aller rechercher leur homme.

Ce n'était donc pas l'abnégation de soi, mais ce sentiment bien connu : l'égoïsme, qui garantissait à Rome l'accomplissement des services indispensables pour l'Etat et pour la société. Le salaire que l'on avait en vue, n'était pas de nature économique, il n'avait qu'une valeur idéale. Nous devons néanmoins admirer encore ce phénomène si étrange pour nous de la substitution de l'idéalisme au prosaïsme de l'argent. Dans la pratique, cependant, cet idéalisme avait un revers très dangereux.

58. Le service public et la jurisprudence. — Une profession qui ne rapporte que de l'honneur, sans donner du pain, reste fermée ta ceux que la fortune n'a pas favorisés. Et c'est ce qu'on vit à Rome. Le service public et la jurisprudence y étaient, en fait, le monopole des gens riches. Un des juristes les plus considérés du commencement de ]'Empirel23)^ qui s'était voué à la science sans avoir de fortune, expia cette audace par la nécessité où il se trouva de devoir accepter des secours de ses auditeurs. Là où la science n'a pas encore conquis son droit au salaire, c'est le cadeau gracieux qui supplée à ce dernier.

Cette imperfection contenait en germe la fin de toute l'organisation. Le changement qui s'y introduisit, la substitution du système du salaire, fut un progrès social considérable. Le premier revirement s'accomplit dans le domaine

(23) Masurius Sabinus; L. 2 § 47 de 0. J. (I, 2).

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