LA CONCURRENCE, RÉGULATEUR DE l'ÉGOÏSME
L'égoïsme de celui qui veut prendre le plus possible se heurte contre le sentiment identique de celui qui cherche à donner le moins possible. L'équilibre se produit à un point d'indifférence qui est l'équivalent. C'est l'expérience qui établit cet équilibre entre la prestation et la contre-prestation, et fixe un taux du salaire (de la prestation réelle), grâce auquel les deux parties acquièrent leur droit, sans perte pour l'une comme pour l'autre. L'équivalent réalise l'idée de justice dans le domaine où se meut le commerce juridique.
71. L'idée de justice dans le commerce juridique. — La justice, en effet, n'est autre chose que ce qui convient à tous, ce qui assure l'existence de tous. La plus haute mission de la société consiste donc à faire prévaloir le principe de l'équivalent dans toutes les relations de la vie sociale.
Est-ce au moyen de la loi que la société s'acquittera de cette tâche? Incontestablement, s'il s'agit de faire œuvre de justice; car, ce que la justice exige doit être réalisé par la loi. Je ne suis cependant pas de cet avis. Si l'intérêt de tous exige qu'un certain ordre règne, encore faut-il voir d'abord si cet intérêt n'est pas assez puissant pour établir la règle lui-même. Dans ce cas la loi est inutile. Il ne faut pas de loi pour imposer le mariage, ni pour condamner le suicide.
Le commerce juridique réalisera -t-ilTidée de l'équivalent au moyen de ses propres forces? En thèse générale, oui. Aucune loi ne fixe les prix à l'artisan, au fabricant, au boutiquier, etc. et cependant ils conservent une mesure dans leurs prix. Ce n'est certainement pas l'esprit de désintéressement qui les anime, ni une sorte de doctrinarisme social qui les pousse à réaliser l'idée de l'équivalent. C'est qu'ils ne peuvent faire autrement, et que leur propre égoïsme les y contraint.
72. La concurrence, régulateur de l'égoïsme. —L'égoïsme devient ici son propre correctif. Et cela à un double titre. Grâce à la concurrence d'abord. L'égoïsme du vendeur qui surfait son prix, est paralysé par l'égoïsme d'un autre mar-
chand qui aime mieux vendre à prix modéré que de ne pas vendre du tout; l'égoïsme de l'acheteur qui offre trop peu, est paralysé par celui d'un autre qui offre davantage — la concurrence est le régulateur spontané de Végoïsme.
Quelle que soit, néanmoins, l'exactitude générale de ces constatations, il y a des situations spéciales, des rapports tout particuliers, où la concurrence cesse momentanément, ou même absolument, d'avoir une influence. L'unique hôtelier, l'unique médecin ou pharmacien d'une localité, n'ont pas de concurrence à redouter; même là où ils sont plusieurs, celui qui doit recourir à leurs services peut se trouver dans une situation telle qu'il ne puisse s'adresser qu'à l'un d'eux, et qu'il doive accepter ses conditions. Le chirurgien qui a terminé son opération, mais n'a pas encore lié les artères, tient la vie du patient entre ses mains.; l'hôtelier tient son logeur en son pouvoir; qui les empêche d'exiger un prix exorbitant, l'un pour parfaire l'opération, l'autre pour consentir à continuer sa location? S'il ne le font, c'est qu'ils comptent, celui-là sur d'autres patients, celui-ci sur d'autres clients. Leur propre intérêt les guide. De même que, dans la concurrence, l'égoisme de l'un tient en échec celui de l'autre, de même, ici, l'égoïsme se fait échec à lui-même. La considération de l'avenir s'oppose à l'exploitation égoïste du présent. L'égoïsme établit la balance entre les deux avantages possibles, et sacrifie le profit passager, si considérable soit-il, au bénéfice moindre, mais plus sûr et plus durable que l'avenir lui réserve — la considération de l'avenir est le régulateur individuel dans les cas où le régulateur social, la concurrence, fait défaut.
73 Dangers de l'extorsion. — Mais il faut de bons yeux pour percer l'avenir. Il est bien des gens à vue si courte qu'ils ne peuvent l'embrasser. D'autres sont de volonté si faible, qu'ils n'hésitent pas à sacrifier l'avenir au présent. Il se peut