HONNEUR PROFESSIONNEL
caprice, refuser ses services a ceux qui les réclament? L'hôtelier peut-il renvoyer les voyageurs, le boutiquier, le boulanger, le boucher, leurs clients, le pharmacien, le médecin abandonner le malade, l'avocat celui qui vient le consulter? Non : tout homme d'affaires véritable sent qu'il ne le peut pas, sous peine de heurter l'opinion publique. Pourquoi? Nul n'en veut au propriétaire qui refuse de louer ou de vendre sa maison vacante. Pourquoi donc le blâme atteint-il l'homme d'affaires qui refuse ses services? C'est qu'en embrassant sa profession, il a donné à la société une assurance à laquelle il doit satisfaire; c'est que, dans le commerce de la vie, quiconque exerce une profession publique devient en quelque sorte une personne publique : il existe pour le public, il est obligé d'être à son service, et l'opinion publique envisage l'exercice de sa profession comme une obligation envers la société.
77. Honneur professionnel. — Aussi le corps social retire-t-il son estime à l'homme d'affaires qui, par paresse ou négligence, déserte ses devoirs professionnels, quel que soit du reste son mérite. La société le proclame incapable, elle le méprise à raison de son incapacité; mais elle honore l'homme d'affaires entendu, dût-il sous d'autres rapports prêter le flanc à la critique. Elle mesure l'homme à proportion de son utilité sociale. C'est dans cette utilité que gît aussi l'honneur de l'homme d'affaires vigilant, et cet honneur lui défend de négliger sa besogne, ou de faire mauvais œuvre. Quel rapport y a-t-il entre l'honneur et les affaires? Au sens objectif, l'honneur ou l'estime du monde consiste dans la reconnaissance de la valeur sociale de l'individu ; au sens subjectif, il constitue le sentiment individuel et l'afTirmation de fait de cette valeur. L'honneur trouve sa mesure dans tous les éléments qui concourent à assignera l'individu sa valeur pour la société, et notamment dans sa mission sociale. L'artisan, le médecin, l'avocat, ont des
missions différentes; mais c'est leur honneur à tous, de les remplir dignement, d'y consacrer toutes leurs énergies; l'oubli de leurs devoirs est une honte. 11 répugne à l'artisan capable de livrer un travail mal accompli, tout comme le médecin et l'avocat consciencieux mettent leur honneur à ne pas abandonner leur client. Pour juger l'homme, pour déterminer sa valeur sociale, le monde envisage en premier lieu comment il exerce sa profession.
L'égoïsme de la société ne s'enquiert pas de ce qu'est l'homme en soi, il se demande ce qu'il vaut pour elle. N'être rien pour la société, vivre uniquement pour soi, n'est pas une existence bien louable, encore peut-on s'en contenter; mais il n'est pas permis de ne pas être pour la société ce que l'on doit être, et rien ne peut compenser pour l'individu l'amertume du sentiment de son incapacité. Celui qui, loyalement, énergiquement, accomplit son devoir professionnel, trouve dans cet ejïort même un soutien contre les coups du sort les plus pénibles ; il a conscience que sa vie, sans charmes pour lui, conserve de l'utilité pour les autres.
Envisagée au point de vue de la société, la profession est un devoir. Le côté par lequel elle intéresse l'individu est le salaire. La profession est un mode d'acquérir. Pour l'homme isolé, qui peut se passer de salaire, cette circonstance peut n'avoir point d'importance, mais son action, dans la vie totale, est si décisive que seule elle assigne aux rapports et aux individus l'importance pratique qu'ils ont et doivent avoir. Celui qui se voue à l'exercice d'une profession déterminée engage son existence entière envers la société pour l'accomplissement de la tâche qu'il assume; son intérêt et celui de la société se confondent. S'il veut prospérer, il lui doit toute son énergie, son pouvoir et son savoir, son vouloir et ses aspirations, son corps et son âme. Il doit prévenir ses besoins, deviner ses vœux et ses idées, sans