NOTION DE LA VIE ANIMALE
que les jeunes chiens et les jeunes chats doivent acquérir par des chutes dans les escaliers, par des brûlures. L'animal, lui aussi, doit s'instruire à ses dépens. Un bâton peut tomber mille fois, il tombera encore mille autres fois; il n'y a pas d'expérience pour lui. Présentez à un chien, une seule fois, au lieu de pain, une pierre en ayant la forme et l'apparence, il n'y reviendra plus s'il a été trompé. Il y a donc, pour l'animal, une expérience, c'est-à-dire un souvenir de ce qui lui a été agréable ou désagréable, utile ou nuisible, et une utilisation pratique de ses impressions pour l'avenir, en d'autres termes une fonction de finalité.
5. Notion de la vie animale. — A cela se rattache aussi étroitement que possible la notion de la vie animale. Penser, penser seulement, ce n'est pas encore la vie. Si la pierre pensait, elle n'en resterait pas moins pierre, se bornant à refléter les images du monde extérieur. Telle la lune qui se réfléchit dans l'eau. Le savoir le plus étendu lui-même n'est pas encore la vie; un livre qui contiendrait dévoilé le secret de la création entière, s'il acquérait la conscience de lui-même, ne serait jamais qu'un livje. Pas plus, la sensation n'est pas encore la vie. Si la plante sentait aussi douloureusement que Tanimal la blessure qu'on lui fait, elle ne serait pas encore pareille à lui. La vie animale, telle que la nature l'a conçue et façonnée, est T affirmation par l'être vivant de son existence par ses propres forces (volo, et non cogito, ergo sumj; .la \ié est l'adaptation pratique du inonde extérieur aux fins de l'existence propre. Tout ce qui arme l'être vivant: sensation, intelligence, mémoire, n'a d'autre sens que de l'aider dans cette adaptation. L'intelligence et la sensation seules seraient impuissantes si la mémoire ne s'y ajoutait; c'est elle qui rassemble et assure dans l'expérience les fruits qu'elles ont produits, pour les faire servir aux buts de l'existence.
La volonté, pas plus que la vie, n'est inséparable de la
conscience de soi. Que l'on saisisse bien la corrélation intime qui existe entre elles, et l'opinion qui dénie au vouloir de l'animal le nom de volonté, à cause de l'absence de conscience de soi, et qui revendique ce nom exclusivement pour le vouloir humain, au lieu de reposer sur une idée profonde, est au contraire toute superficielle et étroite. Les traits caractéristiques de la volonté humaine, à l'exception de la conscience de soi, laquelle, même chez l'homme, peut être définitivement ou momentanément oblitérée ou faire défaut, se révèlent aussi chez l'animal. Nous en fournirons la preuve plus tard. Même la mémoire de l'animal, qui est supposée résider dans son vouloir, est infiniment plus intelligente qu'elle ne paraît à première vue. Il est aisé de dire que l'action de lanimal est déterminée par la conception d'un événement futur; mais que de choses, cependant, dans ces mots. La conception d'une chose future, c'est l'intuition d'un futur contingent. L'animal, puisqu'il compare le futur avec la situation actuelle, atteste sa capacité de discerner pratiquement la catégorie du réel et celle du possible. Il distingue également le but et le moyen, et les met en œuvre. Si son intelligence n'embrassait pas ces idées, le vouloir, chez lui, ne se concevrait pas. Je suis si éloigné, pour ma part, du dédain pour le vouloir de l'animal que je le tiens au contraire en haute estime. J'essaierai même d'y puiser, dans le chapitre suivant, le schème de la finalité en général.
Les considérations qui précèdent ont montré que le but est la conception d'un événement futur que la volonté tend à réaliser. Cette notion du but est loin d'en comprendre l'essence entière. Elle doit toutefois nous suffire pour le moment, jusqu'à ce que, avançant dans nos recherches, nous soyons à même de la remplacer par une notion plus pleinement complète. Nous allons nous en servir comme de Yx du mathématicien, c'est-à-dire comme d'une quantité inconnue.