COMPARAISON AVEC l' ANTIQUITÉ
pense pour des services éminents ou extraordinaires. Là gît le contraste entre le monde romain et la société moderne. A Rome, la récompense publique n'avait pas, comme chez nous, une importance exclusivement sociale ; elle relevait aussi du droit. Au droit criminel, correspondait un droit du salaire. Cette notion nous est aujourd'hui étrangère. On pourrait môme soutenir que jusqu'à la codification du droit criminel, à la fin de la république, le droit du salaire avait ses règles mieux définies que ce dernier. Chez les Romains, l'application du droit criminel était en quelque sorte livrée à l'arbitraire de la volonté du peuple (^9). Mais, le général d'armée avait-il droit au triomphe ou à l'ovation, le soldat avait-il droit à l'un des ordres militaires des Romains — la corona muralis, civica, ca&tremis, navalis — des règles fixes existaient à cet égard, et les tribunaux mêmes avaient à connaître de la question (-^0). Aux triomphes, aux couronnes d'olivier des jeux olympiques, aux couronnes murales, civiques, etc. de l'antiquité, répondent nos ordres de chevalerie, nos titres de noblesse. Mais au lieu de trouver leur source dans le droit, ils émanent de la grâce du souverain. Et quant à y voir des preuves sans réplique de mérites éminents, nul n'est plus éloigné de le faire que le pouvoir qui les octroie, lui qui sait pourquoi et comment on les obtient. Ce sont les fruits du pommier, auxquels ne peut atteindre celui qui est loin de l'arbre, mais qui tombent dans le giron de quiconque se trouve à même de le secouer. Le temps
(49) V. Esprit du D. R., II, p. 45 (3e éd. fr.).
(fiO) Val. Max. II, 8.2 ..jf/dtcium.. in quo de jure triumphandi. . actum. Tout le chap. VIII de cet auteur traite : de juhe triumphandi. V. dans Tite Live (26.48), un procès sur le droit à la corona muralis qui avait presque abouti à une révolte de soldats. Le jus civicœ coronœ, dans Gell. VI, 5, S 13. Les autres récompenses de nature juridique, qui étaient attachées à des circonstances déterminées, étaient : l'obtention du droit de cité complet, ou de la puissance paternelle pour un citoyen mineur (Latmi Juniani Ulp. III. Gaius I. 66), le jus liber or um, si important en matière de succession et même autrement : la prime du mariage fécond.
amènera-t-il un changement dans cet état des choses? Les récompenses d'État suivront-elles l'évolution qu'a subie depuis Ipngtemps le système des pénalités? Le bon plaisir fera-t il place au droit? Se fera-t-il sous ce rapport un retour aux idées de l'antiquité ? Le croie qui voudra. Pour moi, j'ai foi dans ce progrès. La récompense et la peine ne doivent avoir pour but que de réaliser l'idée de justice; si Tune favorise qui ne le mérite, si l'autre frappe un innocent, l'une comme l'autre faillit à l'idée de justice.
95. Le salaire idéal de la société. — Mais le détenteur du pouvoir public n'est pas seul à récompenser les mérites acquis vis-à-vis de la société. Il est, à côté de lui, un autre pouvoir tout impersonnel : l'opinion publique. Il y a aussi l'histoire, qui répare les méprises du souverain, et qui a des honneurs à conférer, à côté desquels pâlissent ceux qu'il a pu octroyer. Les distinctions qu'il accorde passent, les décorations suivent le décoré dans la tombe. Mais le laurier du Dante est impérissable; une seule feuille de sa couronne a plus de poids que des charretées de grands cordons.
Gela, c'est le salaire idéal. Je l'appelle idéal, par opposition au salaire réel, l'argent. Celui-ci porte sa valeur en lui-même; la valeur idéale de l'autre repose uniquement sur l'opinion qu'on s'en forme. A celui qui ignore leur signification, que représentent trois queues de cheval, une plume de paon, un ruban à la boutonnière? Qu'est-ce cela, même pour celui qui sait, mais qui fait fi de pareils honneurs? Les marques honorifiques extérieures n'ont de valeur, pour celui qui les porte, que celle qu'il leur attribue luimême. L'argent, au contraire, garde toujours sa valeur, c'est-à-dire toute sa force économique, même pour celui qui en a le dédain. Il est d'intérêt social que le salaire idéal soit prisé le plus haut possible ; plus grande est la valeur qu'on y attache, plus puissamment la société s'en servirat-elle comme stimulant pour ses fins.